Après le Zen, avant le vide, avec espoir

Il n’y a pas de facilité à être soi. Que de la difficulté… plus ou moins vécue, plus ou moins ressentie, plus ou moins exprimée. Imaginer qu’il y ait une quelconque facilité à vivre, à écrire, à publier, à lire – je n’ose dire à être vécu, écrit, publié ou lu – est une illusion. Nous le savons tous, chaque jour, quelles que soient, par ailleurs, nos différentes activités. Tous les jours, il s’agit de faire l’apprentissage de la difficulté, voire de la déception, à se confronter à soi, ou à l’absence de soi dans cette éprouvante réalisation de soi qui n’est rien d’autre que la réalisation de ce « rien » que nous sommes et qui forme pourtant aussi, une partie de ce « tout » dont parle si bien Herrigel dans le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc.

Je ne reviendrai pas ici sur cet ouvrage. Et, même s’il s’agit du seul cheminement qui a été le mien pour me procurer l’ouvrage et non pas ma lecture proprement dite de l’œuvre, cela reste néanmoins une manière comme une autre d’expliquer l’état même dans lequel cette lecture peut amener après coup. Seulement, le vécu ne suit parfois pas le processus consécutif et logique que l’on croit être le sien… Bref, tout ce qui a été dit avant ma lecture est encore valable après celle-ci et je n’ai rien à ajouter. De toute façon, que dire de plus d’un livre qui propose l’introspection de notre impuissance à être soi, c’est-à-dire, à ne plus l’être tout à fait afin de le devenir vraiment ? Ce que je voudrais plutôt exprimer dans ce nouveau post, c’est davantage cette vision bloquée de l’existence telle qu’elle se présente à nous sous la forme impalpable d’un rubicube. Qu’en faire ? Dans quel sens le tourner et le retourner ? Une fois la combinaison trouvée, qu’en faire sinon la mélanger à nouveau pour recommencer et ainsi de suite…

Est-ce un jeu ? Oui, diront certains. Non, penseront les autres. Un hasard, un destin, un mouvement perpétuel, un passe-temps ? Que ferions-nous d’autre de plus intéressant ? La vie prise dans sa difficulté comme combinaison existentielle ardue, parfois insupportable, toujours excitante, souvent étouffante, relativement épuisante mais certainement salutaire pour notre esprit et notre cœur, pour notre développement et notre accession à nous-mêmes et à autrui. Tout un programme que notre système alimente également à outrance afin de perpétuer un certain art de la problématique : être ou ne pas être ? Là est la question… être ou ne pas être ce que l’on est ? Etre ce que l’on n’est pas encore ou ce que l’on n’aurait même pas eu conscience de pouvoir être autrement ? Etre ? Mais où, comment, pourquoi, pour qui, à quelle condition, à quel prix ? J’ai pensé à tout ça durant mes quelques semaines de silence. J’étais pourtant bien lancée et pleine de bonnes intentions quant à ce pari d’écrire au quotidien ou presque… Après la lecture du Zen, un peu avant le vide bien qu’avec espoir cependant, la situation m’est apparue tout à coup inextricable sans que je comprenne d’où me venait ce sentiment. Pour être plus précise, la situation m’est apparue inextricable comme ce rubicube dont on réussit à trouver victorieusement une fois la combinaison (qui ne résout pourtant en rien la situation justement). La difficulté à trouver la combinaison qui me soulagerait de l’existence quelques heures redouble alors davantage.

A mon âge, j’ai conscience que cette difficulté s’accentue avec les années et ne décroît pas – bien au contraire. Je me réveille ainsi souvent dans la peau de Mordechai Schamz. Le problème est que la combinaison à trouver – pour redevenir moi ou ce que je crois être moi, ou ce que je tente d’être en pensant que c’est moi – s’avère d’autant plus difficile que je sais parfaitement ce que je ne veux pas être, ce que je ne suis pas, ce que je ne serai jamais. Sans doute que tout cela provient-il d’un sentiment d’impuissance follement insensé ou bien, à l’opposé, d’un contrecoup émotif du fait que j’ai pris conscience durant ces dernières semaines d’avoir vécu en une année ce que d’autres vivent en plusieurs. Et cette impression de rapidité extrême, de sensations fortes, de sentiments confus, d’expériences douloureuses, de réalité excessive m’ont peut-être fait l’effet d’un impossible accès à moi-même car :

… lors de son départ hâtif, Ulrich avait laissé ses livres et ses papiers épars sur les tables et, grâce à la main du domestique, les retrouvaient tels quels, ouverts et transpercés de signets devenus incompréhensibles ; il y avait ici ou là entre les pages d’un document un crayon tombé de sa main. Mais tout était refroidi et pétrifié comme le contenu d’un creuset sous lequel on a oublié d’alimenter le feu. Douloureusement dégrisé et incapable de comprendre, Ulrich considérait l’épreuve d’une heure passée, la matrice des excitations et des pensées intenses qui l’avaient emplie. Il éprouvait une répugnance indicible à entrer en contact avec ces restes de lui-même. - (L’Homme sans qualités II, Chap. 13 : « Ulrich rentre chez lui et se voit informé par le général de tout ce qu’il a manqué »).

Texte © Caroline Hoctan – Photo © Droits réservés


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