16 août 2008
Est-ce au sujet de quelque chose ou au sujet de tout ? Au début, on croit qu’on va quelque part, qu’on a des choses à accomplir. Mais on se trompe toujours sur les motifs. On oublie qu’on cherche juste à se souvenir. Quelque chose autour du non-sens primordial. L’espace entre deux lignes, deux vies.
Je vais chercher Elio à son stage d’escrime. Rien à espérer. Un petit coup de déprime à la rentrée des vacances. L’exposition des photos de mariage à Arles, la sortie du livre Sinon la mort te gagnait, puis les vacances en Toscane. Trop bien. Pas grand-chose de plus que d’habitude mais plus d’appréciations. Maintenant la descente. Écrire à cause de l’invalidité de l’espoir. Sentiment que rien ne peut être accompli. Partout autour, des signes dans tous les sens qui saturent tous les possibles.
17 août
Je doute de la nécessité de produire, d’écrire, de photographier. Quelle vanité, quelle arrogance de croire qu’il y a une quelconque signification à tout cela…
Peut-être, commenter le commentaire est la seule possibilité. Mais ça sonne si post-moderne… Qu’est-ce qui fait penser qu’il y a « quelqu’un » qui écrit, qui photographie ? C’est l’idée même d’une présence unifiée qui est discutable. Il n’y a peut-être rien dans ce qui est écrit là. Comme le dit Gertrude Stein : « There is no there there ».
Kafka dit que le plus grand charme des sirènes, c’est leur silence et non leur chant. C’est le silence qui garde leur charge d’illumination et de menace. Quelle image, quel mot peut exprimer l’intensité magistrale de certaines émotions, de certains phénomènes ? Le monde n’est pas dicible, c’est ce que je voudrais dire. Il n’est pas plus montrable. Il déborde de partout. Voilà… le monde décrit, représenté n’a pas grand-chose à voir avec le monde.
20 août
Gagner. On veut toujours gagner quelque chose. C’est dégoûtant. Une sale tournure de l’esprit. C’est la maladie de ce pays. Ou est-ce spécifique à moi ? Des restes d’une enfance où l’insécurité affective se compense par un besoin de sécurité matérielle (jamais atteignable bien sûr). Je voudrais juste être avec, être avec quelqu’un d’autre. Partager. Pouvoir s’arrêter sur le trottoir, commencer une conversation. Quelque chose de simple et de chaleureux. Comme le coeur tendre et palpitant d’un moineau. Petite pompe speedée de vie.
Devant mon impotence créatrice, mes pensées éparses et confuses s’agitent sans cesse sous mon crâne angoissé. Ne sais pas, ne sais plus. Le film n’avance pas, ai du mal à rassembler une équipe. Je voudrais photographier les gens étranges qui hantent les rues de New York. Je dois me jeter dans l’inconnu, aller au charbon, au casse-pipe, prendre des risques, lever mon derche de ce canapé qui me suce la vie. Suis trop heureux, trop confortable, trop riche. Pourquoi être attiré par les low-life. Est-ce du pur voyeurisme, une fascination pour le dégoût ? Suis-je comme le héros de James Joyce qui apprécie l’odeur surannée de l’urine dans son plat de foie ? Dégradation… Pauvre, fou, difforme, qu’est-ce que je reconnais en eux de moi ? Qu’est ce que je partage avec eux qui m’attire et me révulse ?
Je commence à haïr cette position de voyeur (ou n’en a-t-il jamais été ainsi ?), ce désir morbide de fixer l’autre, cet appel du bas. Préférer les images aux gens. Aimer leur apparente générosité, disponibilité patiente et oublier qu’elles sont pleines de mort.
Un artiste doit être fidèle à lui-même, ai-je lu quelque part. Ça ne m’avance guère. La fidélité ne dissipe pas la confusion. C’est dur la liberté. On se bat toute la vie pour avoir sa vie (ne pas la passer à trimer comme un con, pour des cons) mais, quand on l’a, on ne sait plus trop qu’en faire. C’est ça ! J’ai gagné ma vie et cette salope continue à me filer entre les doigts comme le sable fin d’Ibiza. Chögyam Trungpa disait que le chaos est un état très ouvert. Tout peut en sortir. Je vais peut-être me tuer au petit matin. Est-ce que la liberté, la seule possible, c’est d’accepter la confusion ?
21 août, 10h
J’ai parlé avec Marina de mes doutes, de mes projets. Elle me fait remarquer comment je cherche toujours la rupture plutôt que d’essayer de développer autour de ce que j’ai déjà construit, prendre une partie, l’observer. En fait, je n’ai aucun esprit critique. Elle pense que je pense trop aux galeristes, au marché, à essayer de faire la prochaine série. Elle dit que je ne suis pas passionné. Ce qu’elle préfère, c’est ce que j’essaie de faire avec ce journal. Alors que j’essaie de me justifier, de défendre ma position, elle s’endort sur le sofa du salon. Sa dernière phrase : « Désolée, c’est trop pour ma tête ».
25 août, 3h25
On a dépose Elio au camp YMCA. Il y avait ces deux enfants afro-américains qui passent tout leur été là et avec lesquels il allait partager sa cabine. L’un d’eux avait deux criquets dans un bol en plastic. Il nous a donné leurs noms. Un était visiblement mort. Il prend l’autre pour le montrer à Elio. Une patte lui reste entre ses doigts.
27 août
On est allé visiter un building en vente ce matin. Le mec était un vieux juif affectueux. On se tâte. Peut-on vraiment se permettre d’acheter un building ? Il y a des « pour et contre ». Je pourrais investir dans mon travail. Mais après, je vais vouloir qu’il me rapporte. Suis un salopard coincé dans ses contradictions.
August 29, 6pm
Je voudrais bien photographier les obèses sur les parkings des supermarchés. Il ne s’agit plus de donner du plaisir au spectateur mais plutôt – comme des vanités – de nous rappeler que la chair est corrompue par le social, le politique et que cette corruption renvoie, par analogie, à celle des esprits. Je veux pointer un symptôme de la maladie de l’Amérique en photographiant les corps gonflés, handicapés, ballonnés, ravagés par les nourritures immondes et les drogues dures. Explorer la position de l’individu par rapport aux machinations historiques de l’idéologie publique.
23 août
Il faut que je sorte de chez moi. Toujours, je m’enferme et souffre de la solitude engendrée par mon désir de confort. Je dois sortir. Je sors, je vais jusqu’au mall à deux blocks de la maison. Je dois photographier. Il le faut. Je n’ai pas d’idée. Juste envie de photographier les gros. Au téléobjectif, de loin, sans qu’ils me voient. C’est dégueulasse, lâche. Je devrais parler à quelqu’un, échanger quelques blagues. Ce n’est pourtant pas très difficile. Je dois leur parler. Je dois leur demander si je peux les photographier. Ils vont peut-être dire oui. J’essaie. Ça marche. Quelques personnes me laissent prendre leur photo. Je dis : « I like your hat ». On me dit : « I am a music producer, my son recorded a CD ». C’est si simple. Puis, je m’intéresse aux réflexions des publicités dans les vitrines. Une pensée pour Walker Evans. À son époque déjà, c’était le bordel visuel. Même les peintures rupestres, c’était déjà le bordel, avec les mecs qui foutaient leurs grifouillis partout.
Ça me rappelle cet article qui relate que, grâce aux nouvelles techniques de datation, on arrive à savoir plus précisément de quand datent ces graffitis préhistoriques. Et là, grosse surprise. Il y a une période de 20.000 ans où la technique et les matériaux n’ont absolument pas évolué. Ce qui implique qu’il y avait une très précise et stable tradition de transmission des techniques d’une génération à l’autre et que personne n’a essayé de faire l’original pendant dix fois la durée de notre sacrée civilisation. Quels sauvages !
5 septembre
Je sais que je veux parler about the low-life, the second half, the ones that are not in the news until they really screw up. Je voudrais documenter les signes les plus évidents de la faillite d’une certaine Amérique : celle qui promettait un monde meilleur pour tous, celle qui proclamait que la consommation et les biens matériels étaient le devenir du monde, celle qui croyait en un Dieu qui protégeait ce monde. De nombreux quartiers d’Atlanta, de Philadelphie sont des véritables visions apocalyptiques ou un immeuble sur deux est abandonné, éventré, ou les habitants errent comme des damnés dans une peinture de Jérôme Bosh…
Raconter l’inséparabilité d’un objet d’avec l’histoire. Il faudrait que la forme du travail proposé ne soit pas juste un véhicule du contenu mais jaillisse comme la conclusion directe et logique du propos et agisse comme une méta-critique du travail lui-même.
Christophe m’a confirmé qu’il pourra partir avec moi, quelques jours en expédition, à Camden dans le New Jersey. C’est la ville la plus dangereuse du pays. Je l’ai trouvée comme ça, en googlisant : « Most dangerous city in the USA ». Je n’en suis pas très fier mais très excité.
September 16, 10pm
Ça y est, on vient de passer un week-end à Camden dans le New Jersey avec Christophe. Deux heures de route de la maison et nous voilà dans les faubourgs de Philadelphie.
Camden est, suivant les années, citée soit comme la ville de plus de 65.000 habitants la plus pauvre des USA, soit la plus dangereuse. Nous sommes étonnés du charme de ses rues bordées de petits immeubles du début du siècle dernier. Des avenues plantées de platanes, comme chez nous, dans le Sud. Peu, de voitures, beaucoup d’immeubles, abandonnés, brûlés, condamnés. J’ai prévu de faire des photos planqué sous la couverture dans la voiture. On roule dans ce no man’s land mi-industriel, mi-prairie. À un croisement, il y a une activité inhabituelle. Un liquor store, un boui-boui latino, une rangée de maisons condamnées avec un essaim de crackheads qui tirent sur leurs pitoyables tiges de verres entre deux cheap bières. On se gare, paranos, pas sûrs de devoir laisser nos sacs, nos portefeuilles dans la voiture ou tout prendre avec nous. On nous regarde. On se sent trop chargé. On va discuter avec un groupe de femmes crackheads qui, comme introduction, essayent de nous mettre la main aux couilles. On explique qu’on est des artistes, qu’on s’intéresse à la politique : « Are you going to vote ? ». Quelques-unes acceptant de poser. On négocie à deux dollars la prise de vues. Des mecs arrivent vers nous. Je n’ai pas confiance. On se tire. On revient à la voiture et on met nos appareils dans des sacs en plastique. On se sent mieux. Il y a un groupe de jeunes. Je pense que c’est mieux de parler à tout le monde pour qu’ils sachent qui on est, et réciproquement. Au début c’est un peu tendu. Ils nous proposent de la came. Après un moment ça va, on échange quelques blagues. Les crackheads ont raconté entre elles que nous payons. Certaines viennent nous voir, d’autres sont méfiantes, une me dit que j’ai une coupe de cheveux de flic. Elle n’a plus une seule dent mais je comprends qu’elle est gênée qu’on soit blanc et que tout le monde autour est noir. Je suis d’accord avec elle. C’est troublant. Un peu comme d’aller faire un safari dans un pays exotique. On doit racheter des cigarettes toutes les deux heures. On parle encore à des mecs qui viennent nous voir et nous racontent un peu de leur vie comme Bill Fox qui, à 60 ans, a décidé de revenir vivre avec sa mère aveugle pour pas qu’elle aille en établissement. Un autre vient vers moi et demande : « What type of reality are you interested in ? ». La plupart des filles sont sympas, à part une qui fait un scandale parce qu’elle apprend que sa copine à été payé cinq dollars. Elle nous poursuit en réclamant ses trois dollars : « Qu’est ce que vous croyez, que je suis une pute à deux dollars ? ». Plus tard, nous mangeons des crabes succulents dans un petit restau au milieu du no man’s land à côté du port où nous photographions des montagnes de ferraille tordue jusqu’à ce que l’on se fasse jeter par un garde dans un énorme SUV [Sport Utility Vehicle].
La vie même : si précieuse et si vaine.
Christophe note sur un carnet quelques bribes de conversations avec les crackeads :
Jean-Christian : Can they steal our cameras ?
Pamela : Nope. They want digital ones, with the TV on it.
Michelle : We’ve been sitting here for 4 hours already (its’noon).
Pamela : I did the JC Penney’s and the Macy’s catalogues when I was a kid.
Pamela, yelling at two guys driving by in their car : We’re going to be in a magazine !
The guys : In Crackhead Daily News, yup!
Sonya : I’m fucking hungry (looking at a black girl in the street – another crackhead). Fucking niggers ! Is that… Debra ? It’s that’s her, I’ll give her $10 and she’ll get the fuck out of here.
Sonya : I can show my skirt.
Pamela : They are artists, it’s not nudity pictures.
Sonya : You’re going to make money out of our pictures, we’re sexy motherfuckers. Fuck those bitches ! I’ll get $2 more than them. What about that pose ? I love my legs, I have pretty legs.
Michelle : You’ll better tell us what kind of mag it is for.
Sonya : We’re sexy as hell, ain’t we? We want to take pictures of your dicks on this wall (the veteran wall).
Sonya, laughing : You’ll have to give me my 200$ for a sexy pic of my pussy, motherfucker.
Sonya : The money, man. Time is money.
The old guy sitting by a wall. He wears a Commerce Bank tee shirt.
We don’t do drugs or alcohol. It’s getting worse, man, it’s getting worse. We need a change. I’ll vote for Obama. This junkyard used to be a factory. There were so many factories around. They gonna make a school, they say but I’ll be dead by then.
Two kids run away from a group relaxing in the shade of a large tree and come around us to play.
The mother chases them, a stick in one hand and a beer in the other one.
The mother to Brenda : What is that, taking pictures ? Bullshit.
They kind of argue about nothing.
Brenda Bell : I don’t smoke crack in front of anyone’s kids.
Jean-Christian to Brenda : Do you vote for the presidential ?
Brenda : I already did. I don’t know what is was for but I already voted. I went downtown to file the paper.
20 septembre
Bien sûr, c’est de l’exploitation. Il ne faut pas avoir honte pour aller dans le ghetto et faire poser les gens pour deux dollars, avec lesquels ils se précipitent pour aller chercher leur prochaine pipe de crack. Je suis perdu, ne sais pas ce que je fous.
25 septembre
J’ai les photos de Camden sous les yeux. Je rêve d’une présence, mais je vois le signe d’une absence, ou alors un clignotement entre présence et absence. Nous cherchons tous à comprendre et à réaliser l’infini. Mais lequel ? Celui du chaos, sans limites et libre ?
26 septembre, 14h25
Ce matin, le contenu le plus précieux de mon computer a disparu : les notes des cours, toutes les factures, les inventaires, les historiques d’expos, les interviews, les jaquettes des DVDs. De vives piques d’angoisse glaciales me transpercent le système quand je tente de me souvenir de ce qui manqué.
Ça me rappelle que j’ai fait des recherches pour comprendre d’où viennent (et où vont) mes troubles de mémoires systémiques. Je crois que je suis convaincu de ne plus fumer de joints pour essayer de garder ce qui me reste de neurones. Parfois, c’est vraiment inquiétant. Je rêve d’une vie saine faite de méditation et de culture physique et de lectures enivrantes. Ne plus se projeter dans un avenir alternativement prometteur ou menaçant. Il faut arriver à faire la nique au matérialisme ambiant. Je dois arrêter de penser au fric comme ces connards d’amerloques. C’est une maladie, une drogue, la seule valeur de référence. Peut-être que la crise va nous sauver. C’est la débâcle à Wall Street. « Comme en 1930 », disent-ils. Pourtant, les gens semblent calmes dans la rue. Je pourrais faire une série sur les foreclosures. Aller dans toutes les maisons à vendre et photographier innocemment. Les lieux, les traces de ceux qui partent et ceux qui potentiellement vont arriver.
30 septembre
Les accidents de concentration se multiplient. Je lis des trucs et les infos semblent ne pas aller au bon endroit dans mon cerveau. Ou être perdues entre mes yeux et ma tête. Parfois, j’ai le sentiment d’avoir conscience des échanges chimiques et électriques à l’intérieur de ma cervelle. Je peux regarder la genèse d’une idée, de la perception à la sensation, à la formation mentale. Je peux regarder ma conscience. C’est sans doute lié à la méditation. Méditer, c’est comme nettoyer un miroir pour se regarder l’âme. Et puis, quand il est impeccablement propre, on voit que la conscience c’est le miroir. Qu’est que le monde sans la conscience ? C’est la question !
1er octobre
Le stock market a perdu 7% hier. On s’enfonce dans la crise.
Fuck. Je suis self obsessed. Je me rends compte que je dois combattre mon cynisme par rapport à la photographie. Une sorte d’« à quoi bon ? » qui m’empêche d’être authentique. Comme si je n’y croyais plus. Je cherche juste à conserver (ou augmenter) mon statut présent et les quelques dizaines de milliers de dollars à la banque. Comme si j’essayais de trouver une protection pour la vie, qu’à un moment je puisse dire : « Voilà, j’y suis parvenu ». Mais la vie, ça ne marche pas comme ça…
Je vais repartir à Camden. Chercher une piaule chez l’habitant.
4 octobre, route 130
Un dans la douche. Deux qui courent sur les murs jaunes derrière la télé où le porno est free et en service continu (zapping pendant les pubs des débats politiques, Barack est en tête, je me remets à y croire… et à avoir peur). Les cafards du motel Hallmark Inn sont plus petits et plus vifs que les énormes indolents de New York qui sont si gros qu’ils en sont moins terrifiants, presque plus humains, kafkaïens au minimum. Ceux-là sont les mêmes que ceux de mon enfance à Bordeaux et, quand ils passent du mur au sol, ils se fondent parfaitement dans les motifs de la moquette marron.
J’ai tout de suite croisé Samantha au coin de Sicamore at 7th Street. Ça tombe bien, j’ai un tirage pour elle. Elle est assez belle dessus, le visage calme et doux. Elle est visiblement très contente. Elle enchaîne assez vite sur les possibilités de continuer à développer notre relation d’une façon qui pourrait lui permettre de se payer sa prochaine pipe de crack. Mais je repousse ses avances. Je dois d’abord trouver une chambre pour ce soir. Un groupe d’hommes, dans la soixantaine, discutent près de leur pick up. Ai à peine formulé ma requête qu’un certain Carlos me prend à part et me dit qu’il doit parler à sa femme. Rendez-vous est pris une heure plus tard.
Carlos habite à quelques blocks de là. Dans sa rue, il n’y plus que quelques maisons et pour la plupart, condamnées ou brûlées. Sa femme est sur le canapé, un peu groggy de s’être juste réveillée. Elle a déjà eu deux attaques cardiaques. La chambre n’est pas prête. Une carcasse de lit sous un amoncellement de « trucs » qui va presque jusqu’au plafond.
Dans la petite rue adjacente où les crackeads ont tendance à se regrouper, les tirages et les planches contact sont examinés avec moult exclamations et remarques. Une femme dit : « It’s me, it’s me, it’s me… look, it’s me », en regardant son portrait. J’ai l’impression qu’elle n’a jamais vu une photo d’elle. Ou alors ça fait bien longtemps. Une autre prend sa planche contact, s’éloigne, l’étudie et la déchiquette méticuleusement. Plusieurs réclament que je refasse les tirages mais en couleur cette fois. Évidemment, nos standards de conservation d’un vintage tiré par l’artiste diffèrent et j’assiste stoïquement au pliage en deux ou en quatre des tirages pour qu’ils puissant rentrer dans les poches.
C’est la nuit. Vendredi soir. Je gare la voiture près de Sycamore et South 7th Street près du pub. C’est animé. Pleins de SUVs garées tout autour. De l’autre coté de la rue, après le petit terrain vague, la rue des crackheads. Je m’approche attiré par les brillances des morceaux de verre qui jonchent le sol. Une silhouette sort de l’ombre. C’est Wawa. Elle me branche tout de suite pour faire des photos. On s’avance dans la lumière de la ruelle. Il y a un mec qui « comatose », les yeux révulsés. Wawa rigole en me faisant remarquer qu’il s’est pissé dessus. Pour les photos, Wawa prend des poses vaguement aguichantes. Puis, je me concentre sur le pauvre bougre. Alors que je me dis que je suis en train de rompre une de mes obstructions (ne pas photographier quelqu’un à son insu), deux mecs capuchés se jettent sur lui et le rouent de coups de pieds pour le réveiller et s’en prennent à moi. Je n’ai que le temps de déguerpir les deux mecs derrière, m’insultant et me menaçant. J’attrape la bombe de gaz et essaie de la mettre en marche. Sans succès. Soudainement, je me revois dans les bidonvilles de Calcutta avec ce même pulvérisateur. Dans un éclair d’adrénaline, je me souviens que c’était il y a plus de vingt ans et que je ne pouvais pas compter sur elle pour me défendre. Heureusement, les dealers abandonnent et je suis laissé avec le sentiment désagréable de m’être fait mes premiers ennemis à Camden.
5 octobre
Ce matin, je m’arrête chez Carlos pour lui dire que je ne vais pas prendre la chambre. Je le trouve adossé à son pick up décrépi d’où s’échappe des airs de Latino musack. Il m’explique que, depuis qu’il a donné de la tune au mec qui devait réparer son toit, celui-ci a disparu. Maintenant Carlos est coincé là parce qu’il doit surveiller la grande échelle du mec en question pour qu’on ne la vole pas. Ça me rappelle l’histoire de « Accroche-toi au pinceau, j’enlève l’échelle » dans le journal Pilote de mon enfance. Carlos rigole de son infortune. Je lui demande pourquoi tant de maisons sont brûlées. Ils m’expliquent qu’ils font ça pour s’amuser la nuit et que, chaque fois qu’il sent du brûlé la nuit, il doit vérifier que ce n’est pas le tour de sa maison. Il y a beaucoup de passages dans la maison brûlée d’en face. A priori, un repère pour se défoncer. Surtout de jeunes blancs.
14 octobre
Je m’arrête dans la partie Nord de la ville, près du monument au mort où nous avions photographié lors du premier voyage. Je trouve Pamela à qui je donne sa photo. Elle, assise au bord de la route, attendant sans doute le premier client. Il est tôt et je sens bien que je gêne. J’achète une loosie [cigarette à l'unité] à un mec qui tremble comme une feuille dans la bourrasque. À coté, un groupe de femmes sur le pas de la porte. On engage la conversation. Je montre les photos déjà prises et leur propose de poser. Elles veulent aller au monument aux morts. J’insiste pour qu’on fasse cela à l’intérieur. La maison semble être en travaux, ou abandonnée. Il fait trop sombre pour savoir. Elles posent tour à tour et toutes ensemble, en s’éclairant d’une ampoule nue tenue à bout de bras. Puis, viens le moment de payer. Je sors quatre dollars que la fille la plus proche saisit promptement. Je n’ai plus de monnaie et je me rends compte que, quel que soit le billet que je sors, la fille la plus proche va me l’arracher. Problème. Je dis que je n’ai pas assez, que je dois aller à ma voiture. Le ton commence à monter. Maintenant, elles sont toutes les quatre entre la porte et moi en train de hurler. Je me dis très vite, en moi-même, que je devrais écrire un manuel technique qui pourrait s’intituler, « Comment réussir à se foutre dans la merde en cinq mouvements ? » :
1/ être blanc ;
2/ avoir un sac bourré de matériel électronique dernier cru ;
3/ avoir un portefeuille plein de coupures de vingt dollars ;
4/ aller seul dans une crackhouse dans une ville célèbre pour sa criminalité ;
5/ refuser de payer ce qu’on a promis.
Je me souviens des bastonnades et lynchages de clients par les putes de Francfort, à coup de talons aiguilles et de bombe lacrymogène. Bizarrement, j’oublie la mienne dans la poche. C’est une nouvelle que je suis allé acheter chez Joe dans Little Italy, le plus ancien armurier de New York.
J’arrive à les persuader d’aller jusqu’à ma voiture. Elles me serrent de près dans les rues encore désertes… Qu’est ce que je raconte… les rues sont toujours désertes. Arrivé à la voiture, je veux qu’elles soient toutes à l’avant de la voiture quand j’ouvre le coffre. On négocie. Elles acceptent. J’ouvre le coffre. J’essaie de récupérer du cash dans le larfeuille quand une fille se jette sur mon « Canon » et essaie de l’arracher. Nous combattons quelques instants. Elle laisse tomber. Je n’ai toujours pas de monnaie. Je vois qu’une des filles a récupéré un gros bout de bois et fais mine de me frapper. Je m’approche d’une boutique de barbier pour demander de la monnaie. Il refuse et me dit de partir. Je plaide. Il m’ordonne de m’éloigner comme un damné avec ma meute criarde et menaçante à mes trousses. Maintenant, il y a quelques mecs qui regardent la scène (« jouissent » de la scène, dit-on ?) sans réagir. Je m’avance dans une rue vide essayant de négocier avec les moins agressives des deux. Oui, bien sûr, elles vont partager. Je sors un cinq que la première attrape. Évidemment, l’autre réclame. Je reçois un coup de poutre sur l’épaule, ce qui m’encourage à lâcher mon billet de dix. Le deal est fini. Elles s’éloignent satisfaites. Je souffle, reviens vers le carrefour. Les mecs spectateurs sont toujours là. Je les invective en leur reprochant de ne m’avoir pas aidé. Ils me disent qu’ils ne connaissaient pas la situation. Ils habitent tous à ce carrefour et s’assurent simplement qu’il reste clean. Ils veulent connaître des insultes en français. On discute. Ce sont des latinos. Un me dit que son grand-père s’appelait Maisonnette. Un jeune veut travailler avec moi. Il me propose que je lui passe l’appareil et la voiture pour aller faire des photos pour moi.
L’après-midi, je traîne. J’ai peur comme l’errance en Bosnie dans les villes détruites avec le coup qui peut tuer à chaque instant. Suis parano, hésite sans cesse sur l’endroit où garer la voiture. Regarde tout le monde avec suspicion. Et, du coup, reçois des regards suspicieux. C’est vraiment notre propre énergie qui amine la scène qui nous entoure. Il faut que je remonte en selle sans tarder.
J’avance vers un block d’immeubles bas. Deux jeunes jaillissent de chaque coté de la rue : « How much you want ? I’m just looking for a room to rent ». They go away.
Je demande à Moo et C. qui vendent des loosies au coin de la rue. Il y a un hôtel sur Chestnut Street, me disent-ils : The Little Claridge. J’y vais. Un immeuble quelconque, sans signes distinctifs. Une vingtaine de sonnettes. Personne ne répond. Je demande à deux mecs qui jouent aux échecs sur les marches d’une maison voisine. Ils ne savent pas, sont pas très cool. Entre deux immeubles abandonnés, je fais des photos de jardins. Presque bucolique, ça pourrait être cela mon sujet. La ville la plus dangereuse des USA, des vues champêtres avec de belles lumières. Soudain, je sens une forte odeur de merde. J’ai le pied dans une grosse flaque. Ça s’est intégré dans les dessins complexes des semelles de mes Nike. J’essaie de nettoyer fastidieusement. Un mec apparaît. La cinquantaine. Récupère des petits sachets blancs dans le creux d’un arbre et se prépare un shoot. Je le photographie en cachette (malgré mes bonnes résolutions). Je flippe qu’à n’importe quel moment quelqu’un me tombe dessus. L’odeur de merde me suit.
Je retourne chez Carlos. Il revient de l’hôpital. Le docteur l’avait appelé ce matin pour lui dire de venir d’urgence. Il y a quelque chose d’anormal dans son estomac. On en vient à parler de la santé. Il me dit que, dans sa famille, ils sont résistants. D’ailleurs, son père est mort à 71 ans s’exclame-t-il avec fierté. Je me souviens avoir lu que la mortalité des hommes dans les pires ghettos était autour de 50 ans. Mais Carlos ne s’en fait pas trop. Il rigole de ses malheurs, comme d’habitude, tout en dégainant du fil électrique pour récupérer du cuivre. N’empêche que son docteur l’a appelé personnellement pour l’envoyer voir deux autres spécialistes. Pour un pays réputé pour son lamentable système médical, ça surprend. Sur les marches de la maison, la femme de Carlos discute avec sa copine qui habitait la maison en face mais qui a brûlé il y a deux mois. Elle l’avait prêtée à une amie et elle n’a jamais compris ce qui s’était passé. La femme de Carlos, qui est en convalescence pour deux infarctus, alterne bière et cigarette. Le long de la maison, il y a un constant va-et-vient de gens qui vont se défoncer dans les « jardins » derrière. Une femme qui en sort est restée près à nous à écouter.
Au bout d’un moment, elle s’approche et demande que je la photographie. Elle commence à déplacer un tronc d’arbre, je ne suis pas sur de son intention jusqu’à ce que je comprenne qu’elle me montre à quel point elle est forte. Elle me montre ses biceps qui sont bien plus impressionnants que les miens. On va faire des photos dans une maison brûlée. Elle apprécie de poser. Elle est confortable. Ensuite, elle pose avec un grand mec qui s’appelle Geno. Il veut du travail. Je me suis dit que ça serait bien d’avoir un garde du corps. Je lui donne rendez-vous au même endroit le lendemain matin. Je demande à Carlos si je peux avoir confiance en Geno : « To a certain point », me répond-t-il avec son rire habituel.
15 octobre
Je passe devant la rue de Carlos et vois des blancs assis sur le trottoir les mains dans le dos, d’autres debout autour. Des flics en train d’arrêter du monde. Peut-être va-t-on penser que j’y suis pour quelque chose. Je vais au coin de Sycamore Street et, là aussi, des bagnoles de flics au milieu de la rue. Des rambos bardés de gilets pare-balles me regardent suspicieusement quand je m’assois sur une brique au milieu des spectateurs indifférents. Un bourracho est étendu au milieu du trottoir. Il médite, me dit ma voisine qui a beaucoup d’humour et qui s’insulte copieusement avec son mec. Je pense à faire une photo du mec allongé avec les flics dans le fond. C’est une image impressionnante mais ne la fais pas car je suis bien dans la scène et ne veux pas m’en extraire. J’aurai des regrets. J’imagine que tous les photographes connaissent ce sentiment de la photo qu’on ne fait pas et qui reste « dans l’œil » comme un regret perpétuel. Certaines m’ont obsédé pendant des mois. Et puis on oublie, comme on oublie toute image. Aussi, je ne veux pas me faire remarquer par les flics, les craignant presque autant que les voyous.
20 octobre, New York
Les photos ne sont pas très bonnes. On dirait du reportage. Sans doute, en est-ce. Il n’y a rien de mal mais je ne suis plus habitué. Aller dans un endroit et documenter ce qu’on trouve. Décrire la vie des gens. Témoigner, c’est ce qu’on est censé faire. À part que l’Histoire du photo-journalisme a ses racines dans le colonialisme. On a très vite utilisé la photographie pour raconter la vie des sauvages dans les colonies lointaines et exotiques. De nos jours encore, je suis persuadé que la majeure partie de la production documentaire fonctionne plus comme un spectacle divertissant plutôt que comme un outil de dispersion d’informations qui mèneront à une action spécifique.
21 octobre
Enfin, il semble que nous allons avoir Obama comme président ! Ça devrait être une très bonne nouvelle. À Camden, il y a 19% de votants. Ça ne fait pas beaucoup. Les gens sont trop déconnectés de la vie civile. Ils sont dans leur bulle, résignés. L’ordre, le désordre du monde ne les affectent pas. Le désordre de leur propre monde remplit déjà tout l’espace de leur vie.
23 octobre
Les Inrockuptibles me proposent de publier mon début de sujet. J’en parle à mon agence. Ils voulaient le montrer à Paris-Match. On me dit que mon sujet est béton. Je vois bien ce qu’ils veulent en faire. Une vision apocalyptique… Ça ressemble à l’Afrique, me dit le vendeur de l’Agence. Il me décrit la double page d’ouverture avec les maisons brûlées devant et le Chrysler Building dans le fond. Je réponds que ce n’est pas le Chrysler Building puisque c’est à Philadelphie. Il a du mal à y croire. Je suis là où je ne voulais pas être. Donner une vision que je ne partage pas. Qu’est ce qui est pire ? Faire des photos de financiers à Wall Street pour les rendre beaux et cool, ou faire des photos dramatiques de pauvres de Camden et les vendre autour du monde ?
Les gens sont humains. Ceux que j’ai croisés là-bas ne sont pas tellement plus méchants ou malheureux que moi ou mes amis. Ils ont eu moins de chance. Ils sont moins confortables, c’est sûr, mais le confort est une drogue dure dont il est difficile de décrocher. Les gens sont effrayés de perdre leur canapé. Moi le premier. C’est aussi pour ça que j’y suis allé à Camden. Pour affronter cette peur. Et maintenant, je suis revenu au point de départ : attendre, espérer la bonne nouvelle… que Paris-Match prenne mon sujet. Ce serait complètement inespéré. J’aurais tapé dans le mille les yeux fermés.
24 octobre
Paris-Match n’a pas pris le sujet et Les Inrocks ne me prennent plus au téléphone. Disent être fâchés de mes flips-flops. Ai perdu 1.800€ et un client. Pas mal comme stratège. Ça me fera les pieds. Je n’ai jamais été très brillant pour ce genre de manip. Vague dégoût face à mon manque de déontologie, mon opportunisme de petit voyou.
Hier soir, je suis allé au vernissage de Lise Sarfati, voir des photos de l’après Perestroïka à Moscou. Belles lumières dans les datchas. Le charme des usines rouillées abandonnées. Comment arriver à rendre les pauvres bougres de la terre suffisamment séduisants pour que les bourgeois veuillent en décorer leurs maisons ? Trophées de chasse. Je suis toujours choqué du manque de connexions entre l’art dans les galeries et ce qui arrive dans le monde. Parfois, j’ai l’impression que même Hollywood est plus réactif – est-ce à dire moins conservateur ? – que Chelsea.
25 octobre
Rester ouvert d’esprit comme on dit, au sujet de la forme finale du travail, dans ses multiples apparitions, à travers les enregistrements sonores, l’écriture, les images fixes et mouvantes et les objets collectés et mis en scène. Chaque élément s’intègre, se singularise et se dissous dans les autres. Reconstruction d’une « identité » Camden, déconstruction de la légalité du colonialisme et ses formes intégrées contemporaines : la mass production, la gestion – ou l’ingestion – du cheptel humain.
La ville la plus dangereuse du monde. Les pauvres. Les informations déconstruites ou fragmentées pointent toujours vers des fictions révélatrices.
Ce qui m’intéresse, c’est ce que nous avons en commun avec les gens de Camden. Mais, quand je dois faire les légendes pour la presse, je m’aperçois que ce que je dois écrire, c’est ce qui nous différencie : Regardez comme ils sont malheureux, pauvres, déchus. Contemplez comme vous avez de la chance de ne pas leur ressembler… Où l’on retrouve de l’ethnologie post-colonialiste.
1er novembre
Les regrets liés à la vente ratée sont encore là pendant que je roule sur le New Jersey turnpike. Obscénités de l’esprit obsessionnel. Je voudrais bien faire un clean install avec ma cervelle, comme on fait avec les ordinateurs. J’ai rendez-vous avec Supreme devant le bar abandonné où je l’avais rencontré quelques semaines avant. Il n’est pas là, mais il y a un camion avec un énorme « Jésus » en rouge inscrit dessus et des blancs qui chantent à sa gloire et qui distribuent des habits usés aux junkies du quartier. Je photographie sans crainte, ce qui est une vraie bénédiction, puis je vais parler aux organisateurs. Ils viennent à Camden tous les samedis depuis quatorze ans. Pourquoi Camden ? C’est Dieu qui a choisi, me répond-t-on. Je me demande s’il a aussi choisi pour moi d’être là. Je rentre dans le bar abandonné en marchant sur une planche qui passe au-dessus du sol défoncé. Je photographie les déchets sur le sol. Il y a des seringues partout, pas encore usagées. Quelqu’un les a déposées là. Encore la main de Dieu, peut-être ? Il y aussi des balles de revolver – petit calibre – j’imagine, mais à dire vrai, je n’y connais rien.
Je marche dans la rue, branche les gens pour trouver une chambre. Toujours la même réponse négative. Je salue d’un « Was’ up ? ». On me répond : « Was’ up white man ». J’exulte. Enfin, on m’indique qu’il y a un abri pour sans logis sur Atlantic Avenue, au bout de la ville (c’est-à-dire pas loin du centre) quand elle devient un site industriel. Il y a une grande aire grillagée avec quelques mecs qui glandent. Un obèse blanc, qui écrit dans un carnet, est assis au pied d’un poteau de basket ball. Et puis, quelqu’un qui souffle approximativement dans un harmonica. La lumière est en train de fondre dans le fleuve. C’est le bout du monde. Et à cet instant, son centre. Le cœur d’un film mélancolique et réel. Je sonne à l’entrée. On me refuse l’accès. Il faut passer par les services sociaux d’abord.
Au coin du block, je discute avec un groupe de résidents qui boivent des Colt 45.Quand je leur dis que j’ai été refusé, ils sortent des billets de un dollar et me les tendent avec insistance. Je n’y crois pas mes yeux, refuse, explique que je ne suis pas vraiment à la rue, que je fais un projet, sors mon album de photos. Ils se méfient, ne savent plus quoi penser. Je ne suis déjà plus des leurs. Ils m’avertissent des dangers du quartier, surtout ce soir, premier samedi du mois : les travailleurs ont touché leur paie et l’ambiance va être chaude.
2 novembre
Après une nuit au Bel Air Motor Lodge, zappant jusqu’à l’abrutissement et une méditation du matin, me mets en route pour la messe à la First Nazareth Church. L’énorme bâtisse rutilante est assiégée par un diadème de SUVs. Des bénévoles aux gants blancs ouvrent les portes de l’Épistyle. Les cœurs de la chorale swinguent et l’assistance tangue sous le vitrail d’un Christ plus que basané. Seul blanc, mal rasé, mal habillé, godless, je ne me sens que moyennement à l’aise. Je retourne vers South Camden. Un groupe de blancs repeint une palissade à un croisement : « On va mettre des pièces d’art, ça va être très beau », lance un jeune homme à quelqu’un qui passe. Ils veulent en faire un lieu d’exposition d’art. Je vais leur parler. Ils habitent tous sur le même block, près du révérend Michael Doyle. Ils sont là soit par opportunité, soit par conviction pour aider la communauté.
Je rencontre Cassie qui a une chambre claire et vide à louer, comme une cellule de monastère. Je parle avec Cris de son livre Jésus for président. Je vais faire un tour. Quelques rues plus loin, à la station d’essence abandonnée, je rencontre deux junkies, Linda et Tammy qui posent pour moi en s’embrassant, d’abord tendrement puis de plus en plus passionnément. Elles sont blondes et s’aiment. Baisers édentés, caresses de mains crasseuses. Désir pur et fougues limpides. Elles ont trente ans dans des corps de vieilles. Je leur montre l’album de photo et elles me signalent deux personnes qui sont mortes depuis. Je ne sais pas si je dois les croire mais, c’est certain, la mort est proche dans leur monde. Je leur demande comment les revoir. Elles me disent qu’elles sont toujours sur Broadway après le pont et l’usine.
10 novembre
Ça y est ! Obama a été élu Président des États-unis. Énorme émotion dans les rues de Brooklyn. Les gens s’embrassant, pleurant de joie, comme réveillés d’un long cauchemar. Je me demande ce qui s’est passé à Camden. Les gens ne sont pas très politisés comme si les évènements du monde extérieur ne pouvaient plus les atteindre.
J’ai entendu que le soir des résultats, dans certains quartiers noirs du sud, les gens n’osaient pas sortir de chez eux, de peur des représailles.
11 novembre
Les pratiques documentaires sont un peu comme les films d’horreur, mettant un visage à la peur et transformant les menaces en fantaisies, en « images ». On peut dealer avec les images en les laissant derrière : « Ce sont eux, pas nous »… Je fournis des informations au sujet d’un groupe de personnes sans pouvoir économique à un autre groupe qui a, au moins, le pouvoir d’être informé. Comme dans les brochures d’aides internationales, des enfants pleurnichant nous supplient de les aider. On parle d’objectivité mais, en fait, il s’agit d’objectivisation. Transformer le sujet en symbole de lui-même. On trouve ça chez Diane Arbus autant que chez Eugène Richards. J’avais beaucoup de respect pour eux jusqu’à ce que je me mette moi-même à photographier les damnés de la terre et me rende compte qu’il y a toujours manipulation. Il s’agit toujours de dramatisation, de trouver le choc, l’endroit ou ça va taper fort. Le document témoigne avant tout du courage, de la manipulation et de l’astuce du photographe, introduisant une situation de danger physique, de déliquescence sociale, de décadence humaine, ou une combinaison de tout cela. Cela nous évite d’aller y voir par nous-mêmes. Comme les astronautes qui nous divertissent en allant là où nous n’espérons jamais aller.
Edward S. Curtis photographiant les populations indiennes décimées avait un stock d’accessoires et de tenues plus ou moins authentiques (moins que plus à ce qu’il semble) pour apprêter ses sujets. Ses ouvrages financés par J. P. Morgan étaient décorés à la feuille d’or et se vendaient à des prix très élevés. Et maintenant, on considère ça comme des documents historiques…
Peut-être, pourrais-je faire des mises en scènes dégoûtantes dans les squats sordides. De vrais-faux junkies recroquevillés sur des lits d’immondices. On intitulerait ça : « Reconstitutions ». Peut-être, pourrais-je amener des faux guns et faire poser des enfants… Ensuite, Paris-Match pourrait acheter et, avec l’argent, on ouvrirait un centre culturel où les enfants apprendraient à s’exprimer et à avoir un regard critique et original sur toute la merde qui les entoure. Et moi, je serais aimé et respecté dans la communauté comme sœur Emmanuelle et je me taperais toutes les filles à vendre contre quelques cristaux et je mourrais rongé par la maladie, dans les flammes purificatrices de mon palais sordide comme un roi nègre Célinien.
J’aimerais bien avoir bonne conscience comme tant d’autres, des gens de chez Magnum qui se posent des questions sur la relation avec leurs « sujets », sur l’utilisation et la circulation de leurs images dans les médias, sur les relations des images à l’Histoire ou à la mémoire. Ils ont déjà une sacrée avance à pouvoir localiser leur sujet. Ou alors, c’est de l’innocence de leur part. Pour ma part, je pense qu’on fait soit du spectacle, soit de la propagande. Et de la bonne propagande, c’est toujours du bon spectacle.
November 17
Sommes-nous aveuglés par les images ? Avons-nous besoin d’elles comme un bébé de sa tétine ?
Pourquoi suis-je si cynique par moment ? Qu’est ce que ça veut dire de prendre et exposer des photographies, de faire des films ? Quelle est la responsabilité du « raconteur d’histoires » ? S’agit-il toujours de questionner cette relation triangulaire du sujet, du photographe et du spectateur ? Est-ce normal d’exploiter une situation pour faire de l’art ?
Dire l’ « histoire » des autres et non la sienne semble une caractéristique déterminante du travail documentaire. Mais, à la fois, mon point de vue est déterminé par celui que je suis… non ? Donc, si je parle de moi, je contextualise mon point de vue, je me rapproche d’une objectivité…
Je suis avec Supreme dans le quartier latino. Il ne veut pas sortir de la voiture. Il dit que c’est trop dangereux. J’insiste. C’est une des rues les plus éclairée, animée, « normale » de Camden. Il y a même un Internet-Café et une épicerie avec des légumes en devanture. La vivacité de leurs couleurs me titille les pupilles. J’arrive à le convaincre. Il marche en rasant les murs. Plus tard, en y repensant, je comprends qu’il ne veut pas se montrer avec moi dans la rue. On va penser que je suis un flic et qu’il est un indic.
18 novembre
La consommation est le nouveau travail. Je dois aller voir l’expo Meiselas à ICP. Il y a toujours des gens qui socialisent devant des tableaux de souffrance et de misère. La seule différence que je vois avec les bourreaux internationaux, c’est qu’ils font ça pour témoigner. Ils ne sont pas responsables. Au contraire, ce sont eux qui ont le courage de dénoncer. Alors, ils boivent des coups et mangent les petits-fours sans gêne puisqu’ils sont du bon coté…
Quelle est l’ « histoire » que j’essaie d’exprimer ? Le problème, c’est que les gens savent au début quelle est l’histoire qu’ils veulent raconter. Ils ont un agenda. Ils veulent faire un point. Mon point est que je ne sais pas ce que je fais.
Les choses vont plus vite et, comme dirait Paul Virilio, ralentir le processus change le contenu.
Écouter, transformer par fragmentation et réorganisation. Mise en scène, mise en cadre. Enregistrer, transformer, traduire, reconfigurer, jeter, effacer. Expérience, explication. Travailler le médium, pour les médias. L’ « histoire » fait sa propre demande. C’est ce qu’on doit reconnaître. On doit juste essayer de dire la meilleure « histoire » possible.
19 novembre
Ce matin, alors que je m’apprête à repartir à Camden, nous avons cette discussion avec Marina au sujet des obstructions que je n’ai pas suivies. Je devais me faire photographier par toutes les personnes que je photographiais. Je lui dis :
- Les photos de moi ne sont pas intéressantes, ça ne va intéresser personne.
– Le bon art, ça n’a rien à voir avec le fait d’intéresser les gens ou non. Ce qui compte, c’est faire du bon boulot. Le reste est secondaire.
– Et le Pop art ?
– Le Pop art, c’est du passé. Tu ne devrais pas penser à l’exploitation finale de ton projet, à ce qui va se vendre, ou si tu le fais, tu ne devrais pas me le dire.
– Ça fait déjà longtemps que j’ai proclamé mon côté putain au grand jour…
Elle acquiesce, mais je sens son léger mépris qui me cingle l’amour-propre. Peut-être, l’ai-je cherché…
J’arrive chez Cassie un peu en avance. Elle a des invités, Bob et Tommy. Ce sont des artistes. Ils viennent superviser la création d’une mosaïque murale avec les enfants de la Creative School qui est juste au coin. Des grandes flammes et un pompier qui sauve un enfant. À mon tour d’expliquer ce que je fais ici. Documenter et documenter l’action de documenter. Ça ne semble pas très clair mais Bob est gentil quand il dit que personne ne sait vraiment ce qu’il fait (ou est-ce personne ne sait ce qu’il fait vraiment ?).
Je prends congé et pars dans le froid cinglant de cette après-midi ensoleillée. Je fais plusieurs dailys pour acheter une loosie, mais personne ne veut m’en vendre. Sur Broadway, quelques filles tapinent comme d’habitude. Une grosse fume, je lui demande où acheter une loosie. Elle me renseigne très aimablement. Je lui dis que je fais des photos des gens de Camden. Peut-être voudrait-elle poser ? Mais bien sûr, elle adore les photos. Malgré ma réticence, je me laisse entraîner derrière une maison en ruine… je suis curieux. Elle me demande une minute pour mettre un tong. Ensuite, elle veut que je rentre dans la maison éventrée pour que je la photographie par derrière : « Take a picture of my ass ». Moi je ne sens pas trop d’aller dans la maison, ni de photographier son ass d’ailleurs. Alors qu’elle essaie de me convaincre, je fais une malencontreuse photo d’elle à la volée. Elle se jette sur moi, m’agrippant d’une main, ramassant une bouteille de l’autre qu’elle fracasse sur un muret. Elle veut 50$. J’essaie de me débattre mais, non seulement, elle est forte comme un taureau mais elle sait parfaitement ce qu’elle fait. J’arrive à saisir la bombe de gaz et la menace à bout portant. Elle me coince de tout son poids contre un muret, le tesson de bouteille est à 5 cm de mon cou. Je suis vraiment dans une situation très délicate. Nous avons un argument dont je ne me souviens que de bribes. Je prétends être un flic, mais ça a plutôt l’air de gâter l’atmosphère. Elle me dit que si je l’asperge, elle m’égorge. J’essaie de la persuader qu’en fin de compte, je suis un mec cool. Je l’appelle baby, essaie de dédramatiser (quelque part au fond de moi, je trouve la situation assez risible bien que fondamentalement inconfortable). J’arrive à sortir mon larfeuille et, tout en me maintenant, elle compte les biffetons consciencieusement. Il y a autour de 40$. Satisfaite, elle me relâche et alors que nous nous dirigeons vers la rue, elle me tend deux billets de 5$. Incrédule je m’en saisis. N’a-t-elle besoin que de 30$ ? M’a-t-elle trouvée sympa après tout et n’a pas voulu me laisser complètement démuni ? Ou est-ce que 30$ est le prix standard, syndical pour un braquage par ici ? Au-dessus, ça deviendrait immoral.
Alors que nous réapparaissons sur Broadway, un fourgon de flic est là à ramasser toutes les filles qui traînent. Mon assaillante me devance et commence à se plaindre aux flics de moi. Je crois rêver. Je leur explique qu’elle a juste failli m’égorger et qu’elle vient de me dépouiller. Ils font monter la fille dans le fourgon et je m’attends à ce qu’ils m’embarquent aussi pour régler tout ça au poste, déclarations et tutti quanti. Mais non, ils me laissent là sur le trottoir. A priori, un braquage sans sang versé, ça compte pour du beurre ici.
Après je suis un peu flippé mais pas trop longtemps. Je dois retrouver Supreme qui m’a organisé des rencontres avec des familles pour rentrer dans leurs maisons. Je suis au rendez-vous, mais il n’y est pas. Je suis un peu soulagé mais rien ne m’assure que je ne suis pas en train de me jeter dans un parfait guet-apens. Je vais au coin de Sycamore et de la 7e rue ou je retrouve plusieurs personnes à qui je donne leurs photos. Ça crée un attroupement. D’autres arrivent et me demandent de les photographier. C’est chaleureux, personne ne demande à être payé. Plus tard, je vais acheter de la bière et le mec me rend mon billet l’air dégoûté. Il est souillé par des traînées de sang séchées.
20 novembre
Cassie me donne rendez-vous après la messe du matin. Le monsignor Michael prend son petit-déjeuner avec quelques personnes de la paroisse. C’est un Irlandais aux cheveux blancs. Il est célèbre pour son engagement dans ce qu’on a appelé, à l’époque, le groupe des 28. Je l’avais googlisé (quand je lui raconte ça, il rigole : c’est la première fois qu’on lui dit l’avoir « googlisé ») et j’ai découvert cette rocambolesque histoire ou un groupe d’activistes dont quelques prêtres décidèrent de détruire les listes de conscrits destinés à partir au Vietnam. L’un d’eux a des remords et prévient le FBI. Ceux-ci laissent faire jusqu’au moment de l’acte ou tout le monde est arrêté et risque jusqu’à quarante ans de prison. Mais le procès fait grand bruit et tout le monde est acquitté à cause du rôle ambigu du FBI. Nous visitons l’église et je suis invité à revenir pour la distribution des 1.000 dindes pour Noël. Ensuite, je traîne en ville, rien de particulier : un mec se fait sucer le jonc énergiquement dans sa voiture, une fille me tape deux dollars contre deux photos. Elle est vraiment vieille pour faire le tapin. Elle est là dans le froid juste devant les grilles d’une usine moderne. Je ne sais pas ce qu’ils y fabriquent mais il y a un semi-remorque avec un grand avion de chasse bardé de roquettes peint sur ses flancs. Je lui demande des nouvelles de Blondie, une autre fille que j’avais photographiée au début. Elle me dit qu’elle est en tôle. Plus tard, je me fais jeter par le patron d’une casse de voiture. Que les red necks sont cons, chaque fois, j’ai des embrouilles avec eux. Qu’est-ce que ça peut lui foutre que je photographie ses carcasses de bagnoles pourries. Ça me rappelle la fois ou je photographiais - depuis la route… pas d’effraction - une autre usine de recyclage. Un mec se pointe dans un énorme SUV. Quand je lui dis que je suis artiste, il me répond : « I don’t like artists ». J’aurais pu lui coller une bullet entre ses deux yeux de connard de Républicain. Je me sens plus d’affinité avec la fille qui a failli m’ouvrir la gorge qu’avec ce mec qui menace d’appeler les flics (une pensée pour Jean Genet).
November 20, 10pm
La ville a deux plans superposés : l’un évident, géométrique, exotérique, celui des rues, des voitures, des quelques boutiques, des industries. L’autre, dont la présence est invisible au premier abord, est celui des maisons ou des usines squattées pour se défoncer ou pour baiser et des sentiers qui serpentent entre les jardins abandonnés pour les relier. Ces deux réseaux sont entremêlés, intriqués, si proches géographiquement et, pourtant, étonnamment différents. Il suffit de passer derrière une maison ou franchir un grillage entrouvert et vous êtes de l’autre coté. Vous ne pouvez plus compter sur les règles habituelles. Et personne ne va vous venir en aide. Je me demande si je ne devrais pas prendre des cours de self défense.
21 novembre
Mon sujet prend forme. Comme Robert Blake l’avait prédit, « le sujet force sa propre forme ». Alternance de « paysages » et de « portraits ». Un peu trop formel et classique à mon goût mais c’est ce que la situation impose. Quelles que soient les circonstances, je ne photographie pas des gens à leur insu. Ou du moins j’essaie. Même de loin. Il suffirait d’avoir le mauvais gars dans le cadre et je m’assure des emmerdes un peu plus sérieux que de me faire menacer par les crackheads. Dans le circuit ésotérique, je me dois d’être seul, parce que comme dit Carlos, je ne peux faire confiance à qui que ce soit que jusqu’à un certain point. Donc, les paysages sont vides de gens. Ensuite, il y a cette dynamique de ramener les photos déjà prises et les distribuer. Du coup, je mets mes talents de portraitiste à leur service, ce qui m’évite la tentation de faire du dramatique spectaculaire. Ce qui m’étonne, c’est qu’on ne me demande plus pourquoi je fais des photos ici et qu’est ce que je vais en faire après, etc., etc. Ma fonction est maintenant établie. Je suis le mec qui distribue les photos qu’il a prises. Tout devient simple. Aussi, je me rends compte que le fait qu’ils soient les premiers sinon les principaux spectateurs de cette photographie-là, je me mets à faire des photos pour eux et non plus pour un public dont je ne sais rien. Cela ramène mon travail à celui d’un « vrai » photographe de quartier. On pensera à Malik Sidibé ou à toute une tradition où le photographe est l’artisan de la mémoire d’un groupe plus ou moins hermétiquement défini.
J’aime ce qui est signifié par le rapprochement de ces deux groupes d’images : les paysages de destructions, sales, inhumains, ou froidement industriels et celles de ces gens qui, au lieu d’être condamnés par une représentation spectaculaire ou misérabiliste, sont proches, dignes et beaux. Cela met en évidence le poids du sociétal et la froideur des mécanismes économiques et industriels en regard de la condition humaine. Mais, cela parle aussi de la résilience des humains à survivre dans des situations qui sembleraient insupportables jusqu’à ce qu’il faille effectivement les supporter. Rien de nouveau sous le soleil blême de la grande aventure humaine.
Je voudrais bien que cette enquête dégage une saveur de l’ordre de celle du film Les Glaneurs et la glaneuse d’Agnès Varda, une observation d’être humains spécifiques qui donne à penser au sujet de la grosse machine économique et sociale qui nous embrasse et nous répudie et sur les interstices de liberté que les hommes se débrouillent toujours à découvrir face à elle.
22 novembre
Cassie me prête un livre sur l’histoire économique de Camden. Je commence à replacer la situation présente dans son contexte historique. Malgré de nombreuses tentatives de revitalisation locales, fédérales, avec diverses alliances de pouvoirs privés et publics, la ville n’a jamais pu rebondir de son passé industriel glorieux. Du coup, les autorités se sont désinvesties et tentent régulièrement de transformer la zone entière en territoire industriel, plus ou moins en dépotoir industriel. Mais des gens y naissent, y vont à l’école et y vieillissent. Et ces gens résistent.
23 novembre
Comme à La nouvelle Orléans, en Palestine ou dans chaque pays en guerre, il y a une étrange énergie qui se dégage des lieux où les règles, lois et autres contraintes civiques sont abolies ou affaiblies. Un sentiment de liberté. Tout le monde est trop occupé à son propre business, sa propre survie. J’aime bien ça. On se sent plus en vie même si c’est épuisant. Le stress me réveille chaque nuit pour de longues heures.
La liberté gagnée est-elle proportionnelle au danger ? Le risque est aussi une part de l’attachement. Je joue à me faire peur comme on va voir un film d’épouvante. Avoir le sentiment intense de vivre comme les gosses qui s’approchent du précipice, comme les journalistes shootés à l’adrénaline qui parcourent la Terre de conflits en conflits et qui font rêver les midinettes. Mais, il y a aussi le plaisir de rapports non codifiés par un snobisme élitiste, le sentiment de ne plus exister en tant que mon « habituel » moi. Le contexte me recrée, imaginant un nouveau moi-même dont je n’ai pas idée. Et puis, soudainement, je suis fatigué. Je me demande quand va s’éteindre mon engouement, mon inspiration pour cette ville. J’en ai un peu peur en fait. Cela peut arriver à tout moment, comme l’amour qui disparaît d’une relation. Un jour, ça n’est plus là. On a beau faire des efforts, le charme est rompu.
Camden sera une banlieue crade et triste, sans intérêt aucun et je ne reviendrai plus. Peut être, comme on visite une maîtresse de façon espacée pour ne pas user le plaisir, je ne dois venir qu’une fois par mois, pour un court séjour, pour garder un regard étonné, pour ne pas me faire attraper, happer par la ville et en devenir un sujet alors qu’elle était mon sujet. La grande différence entre eux et moi, c’est que moi, j’ai le choix d’être-là et je peux partir quand je veux.
25 novembre, New York
Je vais à la signature pour la sortie du nouveau livre d’Eugène Richards. Il a visité, pendant des mois, les maisons abandonnées de la campagne américaine. Matelas éventrés, poupées démembrées, vitres cassées sur les champs impassibles. Le livre est beau, grand et cher. Troublant comment les images de déchéances peuvent coûter cher. Il me parle de sa gêne, à Perpignan, en face de tant de photos de violence sans contextualisation. Je lui raconte comment on a menacé de me casser la gueule parce que j’avais critiqué la spectacularisation des évènements du Rwanda quelques années auparavant. Je lui parle de Camden. Il me dit que True Cocaine, Cocaine blue a été réalisé à 15kms de là. Je lui fais part de ma réserve sur l’ultra dramatisation de sa présentation qui me pose plus problème maintenant que je fréquente les mêmes milieux. Il ne répond rien, juste qu’il leur a amené le livre et que ses sujets ne se sont pas plains de la façon dont ils étaient représentés.
2 décembre, Brownsville – Texas
Encore un motel sur le bord d’un highway, similaire à celui où fût abattu le Dr King et encore une nuit entière à mater la télé (des films de gangsters : Casino, The Intouchables, The Firm). Dans quelques heures, je vais aller shooter mon corporate job. En fait, c’est si proche du boulot de hitman. On te donne des infos sur quelqu’un que tu ne connais pas, quelque part dans une ville lointaine. Tu arrives dans un motel à deux étages avec une coursive extérieure et une petite piscine en forme de haricot. Tu nettoies et charges tes machines de précision, tu localises le sujet, tu shootes – avec son consentement, c’est la big difference - et on n’en parle plus. Mais moi, je serais le flingueur qui passe son temps libre à se creuser la cervelle avec des questions d’éthique et d’esthétique sur ma pratique sanguinaire.
Peut-être, en suis-je arrivé-là parce que j’ai commencé ce métier de photo-journaliste sans aucun souci de vérité. Vraiment, cela ne se posait pas en ces termes à Libération dans les années 80. Si une photo était forte, elle faisait quatre colonnes. Si c’était vraiment bien, ça faisait la couverture. Et si la photo n’était que partiellement en relation avec le sujet, c’était la responsabilité du lecteur (qu’on ne prenait pas pour un con) de faire la liaison. Cela impliquait la reconnaissance implicite que nous faisions autant du spectacle que de l’information. C’était une position d’avant-garde qui n’a fait que de se dégrader depuis. Le présentateur du journal télévisé me raconte le monde en me faisant croire qu’il est objectif. Mais, il me raconte une « histoire », bien ficelée pour que je continue à regarder jusqu’à la pub qui a payé pour que tout ça arrive.
Je vais repartir à Camden ce week-end avec Selim Nassib et Yolande Ziberman. Supreme m’a rappelé : il a son propre cellphone maintenant. C’est bien, on va pouvoir traîner avec lui et mes deux amis parisiens. J’aurais moins la trouille de tomber dans un traquenard. Il serait si facile pour Supreme de mettre sur notre route quelqu’un qui me dévaliserait. Ça pourrait paraître un hasard. J’ai bien pensé à me procurer un gun mais je sais que ce n’est pas une bonne idée. Mon copain Albert qui a fait des arts martiaux toute sa vie me fait oublier d’envisager toute sorte de lutte, sauf dans les cas les plus dramatiques.
3 décembre, aéroport de New Orleans
Donc, documentaire : document, fait brut, sans auteur. En photographie, ça donne : frontalité, lisibilité, information, bla-bla-bla. Mais, de nombreux photographes se sont fait une réputation d’auteur en utilisant une technique documentaire. Comment peut-on développer un statut d’auteur avec une démarche qui, en se proclamant seulement descriptive, nie l’intervention explicite de l’artiste ? Il y a autant de parti pris dans la démarche de Walker Evans que dans celle d’Anders Petersen. La différence serait-elle que le premier cherche une certaine objectivité et le second l’expression de sentiments intimes ? Mais, c’est quoi ce qu’on nomme « objectivité » ? Ça me rappelle le positivisme scientifique du XIXe siècle. Quel rapport entre « objectivité » et « vérité » ? Et la « vérité » ? Qui a inventé ce truc ?
Ne s’agit-il pas juste d’un STYLE documentaire ? Comme le style pompier, expressionniste ou moderne ? Inspiré de la tradition encyclopédique, qui tenta de cataloguer tous les domaines de la vie, ce style aurait un coté parfaitement rassurant pour le photographe et le spectateur. Une fois le cadre fixé, il suffit de remplir les cases, collectionner les points de vues signifiants et répétitifs comme on collectionne les papillons. C’est beau, ça décore bien les maisons des gens cultivés (ou non).
4 décembre
Les pauvres ne sont pas représentés mais, pourtant, ils jouent un rôle fondamental dans notre inconscient social, comme les rats ou les cafards : celui du repoussoir absolu, l’endroit où l’on ne veut pas se retrouver, où l’on va finir si on ne travaille pas bien à l’école ou au bureau. Ou alors, c’est juste moi : si je ne réussis pas socialement, je ne vais pas être aimé. C’est un truc de parpaillot. Max Weber en parle bien. Le fric, c’est la preuve que Dieu nous aime et nous a choisi. Une histoire de pouvoir, de domination. On est dans une société profondément anale. La réussite sociale, c’est un sous-produit de la névrose.
À la radio, Boris Cyrulnik parle d’un groupe d’Indiens du Pérou qui vivait dans un camp, chassé de leur montagne par le Sentier lumineux. D’une immense pauvreté, ils étaient d’une incroyable sensibilité, culture, gaîté, solidarité.
9 décembre
On est cinq dans la petite voiture de location : Yolande, Selim, Steven, Martia et moi à fumer des joints comme des ados hilares. Sur le parking du Starbuck de l’autoroute, on improvise une séance de mimes. Les gens autour sont incrédules et flippés. La nuit tombe avec la neige quand on arrive à Camden. Cassie nous reçoit avec sa gentillesse habituelle dans sa maison de la paix. Elle s’est débrouillée pour pouvoir nous loger tous, mais mes amis dégantés ne se sentent pas très à l’aise dans cette atmosphère si pure et saine. Nous partons pour Philadelphie, puis Atlantic City, le Las Vegas du New Jersey. Les casinos striés de néons rouges devant l’océan noir. Incroyable contraste avec Camden, à une demi-heure d’ici.
Le matin suivant, de retour à Camden, nous installons des photos agrandies en poster dans les squats et peignons à des endroits stratégiques des mots de Yolande : « Phobics », « Fear », « Desire » et « Safe ». J’aime l’idée de proposer à d’autres artistes d’intervenir dans la ville.
Le soir, Nan Golding vient manger à la maison et elle me propose de montrer cette histoire aux rencontres d’Arles en juillet prochain en même temps que les dessins de Marina. Suis ravi. Mais, elle n’aime pas du tout l’idée de réintroduire les photos dans le décor. Elle n’est pas sensible à l’idée d’utiliser la ville comme un grand terrain d’exposition, pour proposer aux habitants une vision différente et une utilisation autre de leur ville. À suivre…
15 décembre
La lune est énorme. Il y a douze ans qu’elle n’a pas été si près de la terre. Il y a eu un orage verglaçant et les montagnes des Catskills, jusqu’à la moindre brindille, sont prises dans un écrin de glace. Je passe une nuit à boire de l’ayahuesca avec des shamans péruviens. Difficile à raconter. D’abord, sentir la liane qui croît en soi, serpent silencieux qui répond aux chants purificateurs du sorcier. Puis, les visions extatiques. Être dans, ou être un énorme kaléidoscope. Des sources de la conscience, un déluge vertigineux de diamants multicolores danse dans les multiples dimensions des espaces intérieurs et extérieurs.
Je comprends que le sorcier ne chante pas pour nous mais pour les esprits qu’on sent adoucis, charmés par les tons étranges, répétitifs. Nous sommes les réceptacles de ces forces-créatures qui nous sont assignées. Je les sens tout autour, dans la pièce. La mienne s’appelle tata something. Les techniques archaïques de l’extase. Dissolution des frontières, des limitations du moi. Conscience cosmique. Je dois juste laisser tomber toute tentative de récupération conceptuelle. Se rendre, s’abandonner, c’est le point le plus important. Arrêter de croire à ce qu’on est. Comme un mantra, je me répète que ce n’est pas au sujet de moi, ce n’est pas pour moi que je suis là. La pratique zen est d’un grand secours comme certaines pratiques Shambala (qui viennent de l’ancienne religion des Tibétains) où l’on apprend à accueillir les esprits. Il est étonnant que, malgré les derniers quelques milliers d’années où les civilisations se sont détournées de ces connaissances, elles aient pu être au centre de toutes les cultures sur tous les continents pendant des centaines de milliers d’années. L’homme a cru qu’il pouvait dominer la nature avec sa raison et, ce n’est que maintenant, que nous commençons à réaliser qu’il faut changer, et vite, nos relations avec le monde qui nous entoure. Il me semble que c’est une façon plutôt très efficace d’y arriver.
16 décembre
Je parle au téléphone avec Laurent, à qui j’ai envoyé par mail le projet. Il aime bien ce texte où j’exprime mes incertitudes et mes hésitations. Il trouve bien que j’essaie d’être authentique et sincère même s’il n’est pas certain que ce ne soit pas encore une pose. Je crois pourtant sincèrement que je suis moins arrogant. J’ai moins besoin d’impressionner. En revanche, il dit que je ne me suis pas encore « trouvé » avec les photos, que je suis dans un entre-deux à photo-journaliste et plasticien – et que, du coup, je ne suis nulle part, que je ne montre « rien ».
20 décembre
Je retourne à Camden avec Gus, un frenchie qui aidait à l’installation d’un show dont je faisais partie. Je ne le connais pas vraiment. Il a moins de la moitié de mon âge mais il est plutôt sympa.
Samedi matin, à l’église du Révérend Mickael Doyle, il y a une grande agitation. Plus de mille paniers garnis de bouffe vont être délivrés aux nécessiteux de la ville. Les gros SUVs sont remplis de bouftance par des ados blonds enchantés de faire leur Bonne Action de l’année. Je pars avec Cassie pour délivrer quelques paniers. C’est l’occasion. Rentrer chez les gens. Les maisons sont sombres, les fenêtres obstruées. Il est 11h30. Nous réveillons les gens avec nos dindes dodues.
Après, Supreme nous introduit chez d’autres habitants. Il prétend qu’il prépare un magazine sur Camden ou alors, qu’il est un undercover cop. La femme aux petits chiens se plaint des trafics et fusillades au coin de son block. Un de ses fils est au trou. L’autre, à 18 ans, vient d’avoir un enfant. Sa fiancée vit chez ses parents. Lui avec sa mère.
Supreme sait baratiner : il est convaincant et donne le change. Il y a bien quelque rapport de force de l’illusion : on ne photographie que chez des femmes. On rentre chez sa voisine, elle a un oeil au beurre noir. La pièce grande est pleine de stuff, partout. La seule source de lumière, c’est sa lampe de poche. On pourrait voir son haleine tellement ça caille… Elle ne sait pas très bien ce qu’on fait. Les éclairs claquent, aveuglants sa perplexité. Elle ne se rend pas compte que je la photographie avec mon gros oeil qui voit dans le noir. On sort, le vélo de Supreme a été volé.
On va chez une femme hispanique que j’avais déjà remarquée à sa fenêtre. Elle a une petite lumière rouge qui luit dans la nuit. Elle danse un peu pour nous, entre la grosse télé et la stéréo qui pousse une techno latino. Dans la cuisine, les feux et le four ouvert dégagent une chaleur bleue comme la mort. Presque torride. Le robinet d’eau coule à flots sans raison apparente. Elle ne comprend pas bien pourquoi on photographie sa maison, les photos de famille. Elle dit : « I feel alone ». Je suis touché dans le cœur. Une vieille putain au chaud, alone. Pas celles toujours-là sur Broadway, dans le froid de Camden émotionnel. Il faut de l’imagination pour risquer entrevoir de se laisser émouvoir. C’est pour ça qu’ils ont besoin des photos de Natchway pour se souvenir des autres. Et que c’est vraiment différent ailleurs. C’est pour ça que je suis là. Pour me souvenir des autres.
Supreme m’amène chez lui photographier sa famille. Un ado taciturne regarde un DVD de contrebande. Il y a aussi une gamine de huit ans qui fait du show à la caméra. Et le nouveau-né. Supreme récupère 20$ chaque fois qu’il me fait rentrer chez quelqu’un. Même chez lui. C’est du business. Il demande que je lui prête une caméra pour mettre autour du coup et montrer que ce n’est pas du bidon quand il va baratiner ses voisins. Il leur dit de ne pas bouger. Il appelle son équipe sur son portable. Je déboule, les gens sont bien surpris de voir débarquer un blanc mais il est trop tard, je shoote déjà.
Supreme m’explique que si un noir et un blanc marchent ensemble dans la rue, soit le blanc est un flic et le noir un indic, soit le blanc est un junky et le noir un dealer. Il critique ma façon de m’habiller, de parler. Il dit que je fais peur aux gens, que je suis trop différent. Il dit qu’il va m’apprendre comment me comporter.
Quand on repasse chez Cassie, les paroissiens chantent des cantiques dans leur rue, la seule avec des illuminations de Noël. Petit peloton de blancs pleins d’espoirs. Discussion avec Dave : les sauveteurs ont besoin d’être sauvés. C’est le pauvre qui permet au riche d’être bon…
29 janvier 2009
De retour à Camden, j’essaie de retrouver la maison de Supreme, son portable ne répondant plus. Heureusement j’ai les photos de toute la famille et très vite une femme m’indique la bonne maison. Après des retrouvailles, nous partons dans les rues. En marchant, je lui demande s’il a fait de la prison. Sa réponse me frappe comme un coup à l’estomac. 17 ans. À 19 ans, il a tué un homme dans une situation de self défense, que le tribunal a refusé de reconnaître. La description de l’agression dont il a été la victime et sa vengeance – comment il a donné le choix à son agresseur entre lui planter un couteau dans le cœur ou de lui mettre une balle dans la tête – semble sortie d’un film de série B qui passe en boucle à la télé chez lui.
10 juin
Ce matin, je découvre dans le New York Times un article sur cet avocat qui a défendu les habitants de Camden contre l’implantation massive d’industries toxiques sur leur commune. Ils ont perdu. Puis, je parle avec un copain somalien qui me raconte que les pirates de la corne d’Afrique sont devenus des bandits parce que leurs eaux de pêche ont été ravagées par les grands chalutiers internationaux. Hier, un autre copain qui s’est installé à Sao Paulo me disait que les blancs considèrent l’exploitation des noirs comme complètement naturelle et que les gens de notre âge, dans les favelas, sont au bout du rouleau, usés par des conditions de travail et de vie dignes de Zola. Il est si facile de penser aux déshérités de la terre comme à une donnée, à un paradigme de l’équation humaine. Dans quelques jours, l’exposition « Camden, New Jersey » va ouvrir aux Rencontres d’Arles avec des photos, des vidéos et des extraits de ce texte. Cela ne va rien changer pour personne, sinon faciliter des discussions, des échanges, des rencontres.
Moi, ce que je retiendrai de cette aventure, c’est qu’il n’y a pas plus de violence à Camden qu’ailleurs. Elle est juste plus crue, plus visible, moins masquée derrière l’hypocrisie, le cynisme d’une société qui se prétend évoluée…
Texte & Photos © Jean-Christian Bourcart







