Diplopie // Diplopia

 

Diplopie // Diplopia
2009, 6’03″

L’œil est un organe qui m’a toujours fasciné. Filmer un seul œil en gros plan m’a ainsi permis de traiter le sujet de l’intime. Le gros plan est un moyen efficace pour y accéder. En effet, il offre la possibilité au sein de cette vidéo d’évoquer par de simples plans ce petit « quelque chose » qui nous dépasse : ces facettes multiples qui nous représentent, ces ambiguïtés qui nous déchirent, ces aveuglements qui nous égarent, ces violences contenues et ces tensions intérieures qui nous animent tous.

The eye is an organ that has always fascinated me. Filming a single eye in close-up has therefore allowed me to deal with the subject intimately. The close-up provides an effective way in. In this video, it essentially offers the possibility of evoking through simple shots the little “something” that is beyond our understanding: the multiple facets that represent us, the ambiguities that tear us apart, the blindness that leads us astray, the violence contained and the inner tensions that pulse through all of us.

La vidéo commence par quelques battements de cœur et une respiration accentuée pour pénétrer immédiatement dans l’intériorité du corps. Le brouillage de l’écran informe sur un contexte encore imprécis mais qui annonce déjà un autre « monde ». Le montage et la bande sonore permettent également qu’une certaine étrangeté émane du film. Nous entendons, par exemple, des voix sans saisir ce qu’elles expriment. Nous percevons des bruits inaudibles, des clameurs lointaines et proches, des cris, des rires, des pleurs, tout un univers retentissant et vibrant que l’on ne peut concrètement définir. Le langage formulé donc, l’est toujours à demi mots et à la limite de la compréhension, presque à la lisière de la folie.

The video begins with a few heartbeats and accentuated breathing in order to penetrate immediately into the body’s interior. The interference on the screen tells us of a context as yet unspecified but which already heralds another “world”. The montage and soundtrack give rise to a certain strangeness that the film emanates. For example, we hear voices without catching exactly what they saying. We are aware of inaudible sounds, clamours both distant and close, shouts, laughter, crying: a whole universe that resounds and resonates, and which we cannot quite pin down. When language is actually formed, it is always in half words and barely comprehensible, almost verging on madness.

Présenter cette vidéo en noir et blanc est une volonté déterminée de ma part. Il s’agit pour moi de produire une esthétique minimaliste, radicale. L’œil ainsi présenté déréalise et dramatise la situation. Il incarne à la fois un regard personnel et impersonnel. C’est le regard de chacun et de personne. Son anonymat nous retient tout comme la reconnaissance qu’il semble porter sur nous. En nous observant comme il le fait, cet œil capte donc notre attention et notre vigilance. Pour autant, nous ne parvenons pas à identifier si c’est celui d’une femme ou d’un homme et son regard n’en devient que plus singulier encore. Il nous attire, il nous repousse, il nous provoque, il nous rejette et cela sur une durée qui paraît insupportable bien que courte (6’03). En fait, sa dimension hypnotique et répétitive rappelle en nous des réminiscences personnelles qui sont, ici, ponctuées et soutenues par des sons ordinaires mais angoissants. Cet organe sorti du contexte habituel – incarné le plus souvent par la représentation d’un visage – restitue toutefois, et malgré lui, notre humanité dans son entièreté.

It was my very deliberate desire to present this video in black and white. For me, it was a case of producing a minimalist, radical aesthetic. By presenting it in such a way, the eye abstracts, heightening the drama of the situation. It embodies a gaze that is simultaneously personal and impersonal. It is the gaze of each of us, and of no-one. Its anonymity holds us, as does the recognition that it appears to involve us. By observing us as it does, this eye captures our attention and our vigilance. And yet despite this, we are incapable of saying whether it belongs to a man or a woman, and so its gaze becomes all the more intriguing. It attracts us, repels us, provokes us, and rejects us – all this in a time that seems unbearable, but is actually short (6’03). In fact, its hypnotic and repetitive dimensions evoke personal reminiscences in us which, here, are punctuated and sustained by ordinary but disturbing sounds. Taken out of its usual context, this organ – most often embodied by the representation of the face – still manages to restore our humanity in its entirety, despite itself.

En conséquence, l’œil donne à penser sur nous-mêmes. Il est notre miroir. Plus le cadre est serré, plus il nous emporte dans un mouvement mental « hors-cadre » qui s’avère nécessaire et vital. Celui-ci suscite en nous le désir de voir au-delà de l’œil, c’est-à-dire d’accéder à une autre dimension, plus infinie, plus décalée, moins discernable. Ce hors-champ est donc plus important que ce qui est donné à voir. Il fait ressurgir nos sentiments refoulés et résistants. Ainsi, la bande-son structure le film tout en nous déstabilisant au fil de son déroulement. Nous ne pouvons en effet rester passifs face aux voix perçues mais nous ne pouvons pas nous appuyer sur des repères connus : nous sommes perdus et rien ne nous rassure. Finalement, nous nous retrouvons seuls dans l’attente d’une histoire qui n’advient jamais, qui n’adviendra jamais.

As a consequence, the eye makes us think about ourselves. It is our mirror. The more the framing is cropped, the more it carries us towards a mental movement “out of shot” that turns out to be necessary and vital. It engenders in us the desire to see beyond the eye, in other words to have access to another dimension, more infinite, more out of step, less discernable. What is out of shot is therefore more important than what is shown. It makes our repressed and resistant feelings resurface. Likewise, the soundtrack gives the film structure whilst destabilizing us as it unfolds. Faced with these perceptible voices, we are effectively unable to remain passive, but we cannot rely on any of the usual markers: we are lost, and nothing reassures us. In the end, we find ourselves alone, waiting for a story that does not arrive – that will never arrive.

L’œil, apparemment différent, est toujours semblable dans sa proposition : il joue avec nous à propos d’un non-identifié. Il nous prend à témoin et réclame notre présence complète. Il nous scrute comme un animal. Il nous surveille. Nous nous surveillons l’un l’autre.

The eye, apparently different, is always the same in its proposition: where this unidentified person is concerned, it plays with us. It makes us into a witness and demands our complete attention. It scrutinizes us like an animal. It surveys us. We survey one another.

Isabelle Rozenbaum

 

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