Inédit : 1980-2004

 

Peut-être avait-il déjà pressenti que la vie qu’il s’était efforcé de se construire jusque-là pourrait s’effondrer du jour au lendemain, à la faveur d’une catastrophe sourde et magistrale, et qui arriverait sur lui en quelque sorte par derrière, dans un angle mort, sans préludes ni coups de semonce. Peut-être s’était-il aussi figuré que cet effondrement ne serait en aucun cas l’aboutissement, le couronnement logique et inéluctable d’une érosion qu’il aurait lui-même provoquée, par sa conduite fautive et par sa négligence coupable, dont il aurait du moins, à un moment ou un autre, ne serait-ce que constaté l’existence, la progression régulière, l’implacable prospérité. Peut-être qu’à l’enfance déjà, dans les ruelles poussiéreuses et empuanties de sa ville natale, il avait plus d’une fois associé l’âge adulte à de vagues quoique toujours terrifiantes images d’arrachement sauvage et de mutilation, de disparition, d’enfouissement humide. Peut-être n’avait-il au contraire rien vu venir. Peut-être qu’il ne s’était douté de rien du tout et qu’il avait mené sa vie tranquillement, sans appréhensions particulières, sur ses deux oreilles. Peut-être même qu’il n’avait jamais souffert d’aucune espèce de vision effroyable et qu’il ne croyait absolument pas à toutes ces histoires de funestes pressentiments et de sombres prémonitions. Sans doute pas plus à l’enfance, dans la fournaise de sa ville natale, que maintenant. Maintenant il regarde sa belle-mère. C’est-à-dire qu’il regarde ses bras, ses coudes, sa jupe noire et ses mollets remuer ensemble dans l’encadrement de la porte de la cuisine dont elle a investi l’étroit périmètre embué depuis ce matin : les deux premières heures pour relaver l’intégralité de la vaisselle, la sécher scrupuleusement au torchon et lui assigner un nouvel emplacement, ensuite pour bouillir la viande, préparer la farce à base de riz et de tomates, étaler les feuilles de vignes marinées et évider les nombreuses courgettes qu’elle rince maintenant dans l’évier. Sa belle- mère avait débarqué l’avant-veille à l’aéroport de Francfort dans un état de fatigue et d’excitation insoutenable avant de prendre le premier train du lendemain pour la gare de Neu-Ulm, à la frontière du Bade-Wurtemberg et de la Bavière, sur la rive droite du Danube, où il avait d’emblée reconnu ses jambes courtaudes et gonflées tandis qu’elle descendait à bout de souffle l’escalier qui domine le hall principal, lourde et claudicante, surchargée de bagages, pleine de varices. Dès qu’il s’était avancé à sa rencontre, au milieu de la gare calme et presque déserte, elle avait porté sa main à sa bouche, puis elle avait éclaté en sanglots. Et elle avait eu un peu plus tard la même expression d’effroi et de délivrance sur le visage, la même grosse main tavelée sur la bouche, les mêmes sanglots bruyants et les mêmes écoulements de larmes lorsqu’à sa sortie mouvementée de l’ascenseur, au dernier étage d’un immeuble d’après-guerre affligé d’une façade bleu ciel et d’encorbellements vert pistache, donnant par les fenêtres de la cuisine sur une esplanade en béton agrémentée d’un bac à fleurs, d’une aire de jeux et d’un kiosque à journaux, sa fille unique lui était subitement apparue sous l’ampoule blanche suspendue à l’extrémité du palier, souriante et emmitouflée dans une longue robe de chambre en laine qu’empoignaient ses trois petits-enfants immobiles, pétrifiés. Elle s’était alors jetée dans les bras de sa fille émue et en pleurs et l’avait fougueusement embrassée, sur toute la surface du visage, sur le front, sur les joues, sur le nez et dans les yeux, desserrant de temps à autres son étreinte pour l’admirer et la palper ainsi que le ferait un aveugle, cherchant parfois des mains une tête d’enfant, n’importe laquelle des trois, à engloutir dans les épaisseurs de ses cuisses. Elle avait tout de même fini par se frayer un chemin jusqu’au canapé du salon. Péniblement, comme si elle marchait dans la mer, fendait des vagues qui lui avalaient les hanches. Elle avait surtout fini par allonger ses jambes endolories sur la table basse et par s’endormir, morte d’épuisement, le menton collé à l’épaule droite. Sa peau exposée à la lumière crue de la lampe halogène possédait toujours cette complexion particulière, ce teint terreux propre aux habitants de sa région (dans le sud du pays, à des dizaines de kilomètres du littoral, sur des plateaux immenses hérissés ça et là de vieilles maisons en pierre, d’enclos à bétail et de puits d’eau à l’abandon, des plateaux rossés à peu près toute l’année par le soleil et attaqués l’hiver par un froid sec qui grossit dans les hauteurs enneigées à l’ouest, dégringole le flanc accidenté des montagnes et déferle enfin sur leurs joues avant de remonter, en boucle, vers les sommets) et dont sa femme n’a pas hérité. Bien plus : à les observer ainsi toutes les deux côte à côte, l’une endormie la bouche entr’ouverte, l’autre simplement assise sur le canapé, stupéfaite et mutique, perdue dans un réseau de pensées et d’images mentales où devaient se mêler aussi bien la séquence éprouvante qu’elle venait de vivre que des souvenirs épars plus reculés dans le temps, il n’avait pu déceler chez sa femme aucune des caractéristiques physiques de sa belle-mère, ni le teint, ni les traits du visage, ni la forme du crâne, de sorte qu’à cet instant plus qu’à tout autre il lui avait été impossible de se figurer – même de façon approximative, en affaissant par exemple les paupières et les bajoues, en creusant cinq sillons verticaux sous les cernes, en empâtant le bout du nez, en froissant le contour des lèvres, etc. – de s’imaginer à quoi pourrait ressembler Myriam dans une vingtaine d’années.

Ce texte est un extrait d’un roman en cours d’écriture, intitulé Aujourd’hui jusqu’à nous.
Texte © Oliver Rohe – Photo © Isabelle Rozenbaum

À VOIR ÉGALEMENT

Oliver Rohe
Entretien avec Oliver Rohe
Vidéo : Désordre(s)
Inédit : La Maladie de Josef H

 

Tags : , ,

Laisser un commentaire