Inédit : La Maladie de Josef H.

 

Mais je vous le répète encore aujourd’hui comme je vous l’ai répété hier : j’ignore pourquoi mon fils s’est réfugié dans le silence depuis le mois de décembre 1943. Pas la moindre idée. Bien entendu, comme tous les adolescents. Comme tous les garçons de son âge il lui arrivait parfois de s’enfermer dans sa chambre et puis de ne pas en sortir pendant des heures et puis de me hurler des choses tout à fait invraisemblables à travers la porte – mais je dois dire que dans l’ensemble j’ai l’impression, c’est-à-dire la certitude, que tout allait à peu près bien et que mon fils, puisque c’est là-dessus que vous m’interrogez, était plutôt, comment dirais-je, motivé. Oui : motivé. Mais je ne vous apprendrais rien en vous disant que comme tous les garçons de son âge Josef rechignait de temps en temps. Il renâclait, sans raison, boudait bêtement. C’est normal. Lorsqu’il ratait un accord, et il en ratait souvent, parfois trop souvent à mon goût, il me hurlait : je ne veux plus y toucher. Il allait ensuite s’enfermer pendant des heures dans sa chambre. Avant de s’endormir enfin il me murmurait au creux de l’oreille : le violon me fait vomir. Ou encore : le violon me vole mon sang. Des choses invraisemblables, comiques à force d’être délirantes, des choses qu’il m’était donc impossible, bien entendu, de prendre tout à fait au sérieux. Personne n’aurait pris ces propos au sérieux. A cet âge-là ils ne savent pas ce qu’ils disent ou ce qu’ils veulent, à cet âge-là, vous le savez aussi bien que moi, c’est même votre métier si j’en crois les diplômes accrochés au-dessus de votre bureau, il faut encore les aider. Multiplier les coups de pouce si j’ose dire. Comme tous les adolescents de treize ans, sa volonté n’était pas encore immunisée contre les découragements, l’abattement et les sautes d’humeur alors oui j’ai dû me résoudre, effectivement, mea culpa, à lui organiser un système de récompenses et de gratifications somme toute assez simple, j’ai dû, et c’est on ne peut plus raisonnable quand on possède un talent égal au sien, c’est-à-dire immense, l’inciter par tous les moyens possibles à persévérer dans son violon. Il était par exemple extrêmement attaché à feu sa mère. Mais dans l’ensemble Josef me semblait motivé. Oui : très motivé même. Il savait déjà très bien ce qu’il voulait : jouer du Paganini mieux que Paganini. Ce n’est pas donné à tout le monde. Dès que son instrument ne lui obéissait pas, chaque fois que le violon devenait – comme il me le répétait lui-même – un obstacle insurmontable entre la musique et sa personne, Josef boudait ou alors, mais c’était beaucoup plus rare, jusqu’à ce que ça devienne fréquent, il détruisait son archet. Il le démolissait d’un coup sec sur sa cuisse droite avant de l’écraser, de sauter dessus à pieds joints. Professeur Huberman me disait de ne pas trop me soucier de ces crises – votre fils a de très grandes, d’exceptionnelles dispositions ajoutait-il – et, naturellement, c’est ce que je pensais aussi. Malgré tous nos problèmes d’argent, que mon fils Josef connaissait par le menu, parce que je l’ai toujours traité en adulte, je n’ai jamais lésiné sur la dépense. J’ai toujours remplacé son archet même lorsque pour me contrarier, comme le font tous les adolescents caractériels de son âge, il me suppliait – en proférant les choses invraisemblables, comiques que vous savez – de ne plus lui mettre le moindre instrument sous le nez. Je ne pouvais pas le prendre au sérieux. Il me semble que j’ai d’ailleurs eu raison de faire la sourde oreille, de ne pas me soumettre à ses extravagants caprices puisque Josef a intégré, et brillamment devrais-je insister, les cours du prestigieux professeur Flesch. De la suite, je n’ai rien vu venir. Le jour où je l’ai surpris, vous vous en doutez, en train de se cogner l’épaule gauche contre le mur, de se la cogner avec une violence et un acharnement inouïs, comme s’il tentait de la supprimer, j’ai eu du mal à reconnaître mon Josef motivé. Je lui ai dit de ne pas s’impatienter, de garder son calme et d’épargner ses nerfs, je lui ai dit, dans le creux de l’oreille, que s’il voulait devenir le Paganini que nous nous étions promis de devenir, il fallait tempérer par moments son perfectionnisme et surtout persévérer dans son violon. Pour le décrisper, je lui ai même rappelé, sur le ton de la boutade, car j’aime les boutades, qu’une épaule en miettes ne pouvait pas être remplacée. Sans succès hélas. Je lui ai alors parlé, en dernier recours, de sa pauvre mère, que la mort nous avait retirée il y a trois ans jour pour jour, toujours sans succès. Avant de plonger dans cet abrutissement intégral qui l’a fait admettre en urgence dans votre service, et après s’être une dernière fois cogné l’épaule contre le mur, avec cette violence aveugle de bélier, il m’a hurlé – choses invraisemblable – qu’il était lui-même devenu un obstacle insurmontable entre la musique et le violon.

Cette nouvelle, remaniée par l’auteur pour D-Fiction, a été d’abord publiée en avril 2005 dans Beaux-Arts Magazine. Il s’agissait d’une commande portant sur un personnage réel : Josef Hassid.

Texte © Oliver Rohe – Photo © Isabelle Rozenbaum

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