Inédit : Lettre à M.

 

La seule fois où il me fut permis de vous écouter, ce fut tout à fait hors de votre sphère d’influence. Je m’étais camouflé derrière le paravent d’une suite de l’hôtel Diamant où nous nous étions réfugiés ce matin là, pendant les courts moments de répit qui nous étaient accordés entre les dîners officiels. Depuis l’angle mort de ma présence devenue négligeable, je vous observais répondre au souvenir d’un ami disparu depuis peu et qui répondait au sobriquet d’ « Orange amère ». Votre voix soliloquait un chant bizarre avec des mots tendres où son nom apparaissait par intermittence et, à l’intérieur de ces mots, il vous arrivait de sourire quelquefois comme si la douleur de les prononcer était un baume à votre démence. En vérité, je me demande s’il n’est pas plus facile de vous en souvenir dans la mesure où c’était l’anniversaire d’un de vos proches et qu’un peu plus tard vous étiez paisiblement assise en sa compagnie autour de mon lit d’hôpital. Mais qu’importe. Il pourra sembler étrange que je vous parle de cela alors que tout est fini entre nous depuis des lustres et que cette façon de penser à vous m’a quitté de manière définitive. Mais il se peut qu’à cet instant, je ne sois plus en mesure de m’accorder à cette extravagance, de lui trouver un ordre et une raison. Je ne vous écoute plus depuis longtemps, c’est un fait, et je ne vois pas pourquoi je fais mention de ce moment particulier aujourd’hui où les supplices de l’esprit vont bon train dans l’isolement qui est le nôtre. Nous ne savons toujours pas si ce qui paraît inévitablement proche l’est réellement où si un caprice de notre esprit le rend tel. Je vois, quant à moi, cette interdiction comme si elle m’était à présent adressée dans un langage plus objectif, flottant comme un vent contraire sur la main laborieuse qui vous écrit. Le réseau de protection dévastatrice qui entoure cette dernière aura peut-être raison de mon désir de clarté. Je poursuis toutefois ma description et vous allez comprendre. Une fois, j’étais à moitié endormi et vous m’avez parlé de la représentation que vous alliez donner d’un Faust. Sans illusions, j’ai pris pour argent comptant le motif de vos absences. Vous ne me demandiez pas pourquoi je m’intéressais si peu au théâtre. C’est que la salle me parait trop grande et les lumières trop faibles. Je ne peux qu’assister à la défaite de mes yeux et cet empêchement me rend vulnérable. Cependant, je dois admettre que j’en ai le regret. Et ce regret s’accompagne dans mon souvenir, de votre indifférence, les soirs de première. Je vous revois brûler de tous vos feux et me tenir à l’écart puisque je n’avais pas le droit de vous écouter. Evidemment, vous ne disiez rien à ce sujet qui puisse être interprété en ce sens. Vous n’étiez impétueuse et loquace qu’en mon absence et je crois pouvoir dire que je le savais. « La M. », « La Grande M. » se déplaçait en ligne droite et je n’étais pas sur son chemin ; quant à moi, je vous évitais comme celle qui avait obscurément choisi de ne pas me connaître. Pour masquer le trac qui vous prenait à la gorge vous étiez entourée d’un parterre d’admirateurs dont vous dosiez les effectifs selon des rythmes singuliers qui me restaient mystérieux. Je leur fis l’accueil le plus généreux, je crois. Je vous laissais diriger des tête-à-tête dans votre chambre et interdisais aux autres de vous déranger. Je m’en allais lire dans le salon quand je sentais de votre part une vibration que je ne connaissais pas, ou une façon de rester immobile trop proche d’un sombre bonheur pour que je puisse le partager. Assis là, un livre à la main, j’attendais leur départ et peut-être le vôtre, espérant dans le vide, je ne savais trop quoi. Comme cela arrive lorsque l’on se trouve dans une atmosphère oppressante qui agit directement sur le corps, je sentis un jour que mon visage m’échappait. Le fait que j’en éprouve du soulagement me surprit plus encore. Un visage se composait à mon insu, prenait une forme ambiguë, à peine significative, ne répondant plus à rien. J’ai conservé ce visage depuis et c’est la raison pour laquelle ma situation a basculé. Toute relation est une construction de signes de plus ou moins grande ampleur mais il se trouve qu’à partir de ce moment, la nôtre, relâchée à l’extrême, avait trouvé son maître : mon visage n’émettait plus. Un silence s’était abattu sur lui. Si j’en crois vos réactions, il devait être surprenant. Vous ne me reconnaissiez pas. Vous aviez cessé de m’aimer et, avec ce visage, c’était quelque chose de plus qui s’insinuait entre nous, une faute de goût, une ébauche de maladie, un piège peut-être. J’étais devenu un autre à un tel point que tout ce qui faisait mon charme avait laissé place à aux mêmes endroits qu’on aurait pu dessiner à une aridité nouvelle, une usurpation grossière, presque une offense à ce qui faisait votre lot quotidien et auquel vous étiez habituée. En sorte que lorsque je ne pouvais vous écouter, de votre côté, vous ne pouviez plus me voir. Nous étions quittes, et cette égalité inhabituelle a mis en péril le déséquilibre fragile sur lequel nous avions compté jusque là.

Pourtant, la nouvelle distribution des rôles pouvait me donner l’espoir d’un avenir radieux. J’étais devenu capable, par exemple, d’entendre vos répliques et de laisser passer un silence avant de répondre.  J’admettais à présent que votre apparence produise sur les autres cette déflagration que j’avais sentie moi-même en vous voyant pour la première fois. Tout semblait se plier à notre volonté de construction. Mais vous connaissez ces illusions…

Nous passions souvent les nuits dans la même chambre avec les autres comédiens, ces grandes et hautes chambres des hôtels de l’Italie du Nord. Je dormais d’un sommeil profond jusqu’au moment où des halètements précipités me réveillaient et je m’apercevais que vous étiez cause de ce bruit. L’un d’entre eux était sur vous et finissait par gémir comme un malheureux enfin au bout de ses peines, puis s’écroulait. Vous reveniez ensuite vers moi doucement, vous vous glissiez sous la couverture et vous vous endormiez. C’étaient des plaisanteries comme celles-là qui me faisaient entrevoir notre bonheur réciproque. Les êtres humains s’orientent toujours du même côté : vers la lumière. Je regardais par la fenêtre jusqu’au matin. Pour dire franchement la vérité, chacun se débrouille comme il peut avec tout ça. Ici, l’automne est triste au-delà de toute mesure et j’attends l’hiver avec impatience, assis dans la salle de séjour à siroter un soda en vous écrivant. La maison est plutôt amicale à mon égard. On s’occupe de moi. Je passe mon temps dans une autre pièce, plus petite, une sorte de salon qui sert de bureau à certains clients. Bientôt, il se videra de toute trace de présence et je pourrais le restituer en moi comme le reste. Parfois, j’ai envie de mettre un terme à cette perfection désinvolte qui envahit tout ce qui m’entoure. Il faut que je casse quelque chose, que j’envoie mon portable par la fenêtre, je ne peux plus rester comme ça enfermé à bavarder avec vous, à attendre mes entrées en scène à la merci d’une didascalie.

***

Voici que tombe la nuit et que j’invente un paysage à la fenêtre de ma chambre. Un paysage instable comme les flammes d’un enfer que je soupçonne semblable à la carte d’un volcan en éruption avec ses êtres submergés par la lave, ses croûtes grises incandescentes qui me brûlent le visage et, en arrière-fond, la lueur magnétique d’un rayon ultra violet qui pénètre toute chose. C’est le moment de la contemplation et de l’oubli. C’est le moment où je lève la main droite pour dire que je le jure, que je ne sais plus rien de vous sur les choses humaines. Ce site où mon regard prend sa source, si fertile en violences de toutes sortes, prend alors la forme d’un mensonge qui, à mon avis, ne peut exister sans cette violence même. J’ai acquis par expérience la forme du mensonge, sa consistance et son homogénéité, je les perçois immédiatement. Par exemple, l’extrême résistance que j’oppose à toute vérité vous concernant prouve à quel point mon intelligence est vive. Je peux aussi sourire avec une indéniable servilité quand je pose ma main sur un bras et que l’on me regarde à travers une rancune laborieuse.  L’idée d’une défaite à ce niveau m’a toujours fait rire. Nous nous comprenons à demi-mot, je crois. Je m’en remets à d’autres pour choisir mes chaussettes et c’est tout ce qui compte. Vous me dites que mes conquêtes sont hasardeuses et qu’une poignée de minutes suffirait pour anéantir les velléités que j’aurais à tolérer leur existence. Pensez plutôt que je suis occupé à transformer mes flatteries en insultes bien ajustées qui vous aideront à m’épuiser et à me faire disparaître dans le désert de calomnies qui nous entoure. Je ne crois pas que mes prédécesseurs aient bénéficié de ce traitement privilégié. Cette préférence me fortifie, je l’avoue, et je savoure l’étroit chemin qui m’a toujours empêché de parvenir jusqu’à vous. La délicieuse incertitude qui m’a conduit en cet hôtel, son charme et sa douceur sont proportionnels à la lenteur de ma progression. Trouverai-je la solution ? Probablement pas d’avantage que je n’ai trouvé de problème. J’ai aussi hérité d’une tendance à me projeter en avant sans savoir. En jouant sur le registre de la méditation et du néant, je pourrais peut-être atteindre ce lieu subtil, ce jardin impudique où les hommes s’aiment d’un amour capricieux et affecté. Il se peut d’ailleurs que j’essaie de donner un peu de présence à ce jardin pour vous faire croire aux fantômes et aux histoires qui s’en inspirent. Toutefois je ne suis pas certain de l’efficacité d’un tel projet. Je ne sais si toutes les ombres que je convoque depuis si longtemps pour vous aider à m’aimer et qui sont si dissemblables de moi suffiront à vous faire venir là où je suis. J’ai aussi pensé à un rendez-vous à mi-chemin mais c’est angoissant pour quelqu’un qui n’a pas une conscience très claire des distances et des ruses du temps. C’est seulement maintenant que je me rends compte à quel point je suis dans le même instant depuis toujours, ne distinguant plus entre le temps qui s’écoule et celui qui reste. Le seuil qui les départage est une hallucination comme une autre et j’avoue que l’étrange suavité qui se dégage de cette impossibilité d’y accéder n’est pas pour rien dans l’amour que j’ai de votre souvenir. C’est lui qui m’aide à reprendre certains de mes esprits. J’apprécie particulièrement l’un d’entre eux avec lequel je monologue certains soir, usant du patient assemblage de tous les mots que j’ai récoltés pour vous parler calmement, loin de cette hargne infantile qui nous recouvrait le plus souvent. Je descends en moi brusquement, y trouve un air qui empeste votre jolie personne et à en juger par la fureur qui m’oppresse à ce moment-là, il se peut que je n’ai pas tout à fait entériné l’irrémédiable désamour qui nous lie. Mon métier d’assassin confère à cette constatation une valeur technique. Je peux supposer que cet état inédit renforce mon esprit dans la conclusion inévitable qu’il hésite encore à tirer.

Texte & Photo © Éric Rondepierre

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