Inédit : Écrire, pourquoi ?

 

Répondre à cette question implique pour moi de me remémorer le plus originellement possible la « première fois » où j’ai « écrit » car tout découle de ce moment inaugural.

Si j’imagine que le criminel se souvient de son premier meurtre, le chasseur de sa première prise et tout un chacun de la première fois où il a fait l’amour, je me souviens parfaitement de ce jour où je n’ai pas écrit comme d’habitude sous l’effet d’une contrainte extérieure – j’entends par-là celle de la correspondance familiale ou des besognes scolaires – mais pour moi seule, pour « rien » ai-je envie de dire, comme par jeu.

J’avais alors quatorze ans et j’ai écrit un poème, en vers, qui m’a pris de longues heures et m’a propulsée dans un état particulier – à la fois d’hébétude et de joie – comme si je revenais d’une contrée étrangère, l’esprit un peu timbré.

Puis j’en ai écrit d’autres, devenus assez vite poèmes en prose sous l’influence de Baudelaire et de Pascal – mes dieux de ce temps.

J’écrivais en cachette, nul autour de moi ne se doutait de ce à quoi je m’adonnais seule dans ma chambre et, indépendamment de la question de savoir si ce que j’écrivais était valable ou pas, il me semblait alors impensable que ces lignes puissent être lues par autrui et a fortiori publiées.

Mais pour revenir à cette « première fois » et à ce poème qui « m’a pris de longues heures », il faut tout autant l’entendre au sens où il m’a coûté du temps que ravie de ses griffes : souvenir donc d’une expérience assez simple, d’un jeu avec les mots qui avalait le temps. Depuis, j’aime ainsi passer le temps autant qu’il me passe. Certains y verront peut-être une forfanterie mais c’est la vérité: le temps ne m’est pas terreur mais joie, et lorsque j’écris, il ne fuit pas mais se désarticule en spiralant dans le plaisir même d’écrire, y compris quand « ça ne marche pas ».

Quant à cette impression de m’être trouvée comme dans un pays inconnu, je n’ai pu m’empêcher de la trouver plus mystérieuse et plus excitante que bien des expériences de mon existence dite ordinaire. Écrire pour la première fois fut donc lié à une expérience temporelle et sensorielle très forte, ludique, et que ne pensais plus qu’à renouveler le plus souvent possible.

Par ailleurs, et sans doute parce que j’ai toujours eu depuis l’enfance le goût de la solitude et du calme, c’est tout naturellement que l’écriture – en plus du désir que j’en avais – est devenue comme un analogon de la manière de vivre que je me souhaitais et à laquelle j’aspirais : avoir tout mon temps, ne dépendre de personne, éprouver la totalité de ma liberté (et pas seulement au sens spatial et temporel du terme). Ajouterais-je que ceci n’a rien à voir avec la recherche d’une tour d’ivoire, d’une redoute, d’un abri, mais tout avec la haine du travail ?

Contrairement au langage qu’emploient beaucoup d’artistes ou de « créateurs » lorsqu’ils évoquent leur activité, je n’ai jamais considéré le fait d’écrire comme un « travail » mais comme un jeu, une occupation symbolique un peu spéciale, une dépense « pour rien ». De plus, l’« activité » en question a toujours excédé largement pour moi ce que l’on entend par « production », et c’est pourquoi, par boutade, je dis souvent que même si j’ai l’air en apparence de ne rien faire, je « travaille » (pour employer le langage de l’ennemi) tout le temps !

Aussi, quand on me demande, au sens social et sociologique, ce que je « fais », je ne réponds jamais que « je suis écrivain » mais que « j’écris » – verbe intransitif, formule fameuse et juste qui préserve la modulation libre, joueuse et secrète de ce qui constitue précisément pour moi l’écriture.

Outre que cette nuance permet de distinguer ce que l’on écrit de ce que l’on publie (le premier terme excède toujours le second), elle sépare l’asocialité foncière de l’écriture du trafic prostitutionnel qu’implique le terme « écrivain » désignant, en ces temps spectaculaires, quiconque publie, c’est-à-dire tout le monde.

J’ajoute qu’écrire peut être parfaitement déconnecté de l’aspect scripturaire de la chose puisque qu’il m’arrive parfois de former mentalement des phrases ou que des phrases se forment en moi, entre veille et sommeil, ou bien lors de certains moments diurnes, à l’instar d’épiphanies. En ce sens, on écrit parce qu’on est requis par le langage – question éminemment énigmatique qu’un écrivain n’a pas trop de toute son existence pour méditer – et prouver.

J’ai eu le désir d’écrire dès que j’ai su vraiment lire – lire au sens d’être enthousiasmée par une vérité révélée et de désirer creuser ce mystère dans les lettres. Autant dire que l’écriture est fortement liée à l’initiation issue de la lecture et de l’étude – un goût qui rejoint celui du loisir studieux et qui excède parfois celui d’écrire. Qui explique en partie aussi pourquoi j’aime écrire des essais littéraires. Mais comme disent les écrivains anglo-saxons, « writing is writing » et cette forte sentence fait tomber la question des genres, question d’ailleurs dépourvue d’intérêt puisque tout comme la vérité s’oppose à l’erreur,  seuls existent les livres qui s’opposent aux non-livres.

Exaltant le rire et la satire, j’ai longtemps cru et dit que j’écrivais pour faire la guerre – à la bêtise, aux préjugés, au mensonge que représente toute société – par écrivains interposés (dans mes essais), ou directement (dans mon premier roman). Je n’avais sans doute pas assez réfléchi mais j’ai écrit ce dont j’étais capable et ce que mes forces me permettaient alors. A présent, je suis entraînée vers d’autres voies de langage et de pensée dont j’espère que mon prochain livre – une fiction – les saura dire. Car in fine, seul le livre et seulement lui peut et doit répondre authentiquement à la question : « écrire, pourquoi ? ».

Ce texte a été initialement publié dans l’ouvrage collectif : Écrire, pourquoi ? (Argol, 2005).
Texte © Cécile Guilbert – Photo © Nicolas Guilbert

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