Inédit : Trésor

Il ne tient qu’à la puissance de mon désir d’embrasser en pensée la ville de lumière par quoi tout pour moi s’illumine. Car il suffit que ma pensée s’enrobe du vœu que je fais d’elle pour qu’aussitôt mon désir l’exauce et pénètre la réserve de son faste illimité.

Allongée sur le petit lit de mon bureau ou épluchant des légumes dans la cuisine, je n’ai qu’à laisser sa force se dilater librement pour atteindre l’heure bienheureuse où je mets enfin la main sur le trésor. L’expérience est simple, croyez-moi : je n’ai qu’à fermer les yeux et l’étendue de mon corps décolle peu à peu de la masse des organes, lévite au-dessus d’elle comme si une force extra-humaine en évidait les contours. Alors je ne sens plus mon bras droit, plus ma jambe gauche, et bientôt plus aucun de mes membres qui jusqu’alors pesaient si lourdement dans l’espace. Détachée des objets qui l’entourent – de la bibliothèque, du vieux fauteuil de cuir, des branches de vigne bousculées par le vent qui se cabrent derrière la verrière à je m’envole alors par-delà les bois et les mers, vers ce lieu si ancien que la mémoire de sa fondation est introuvable, perdue et bénie entre toutes.

C’est ainsi que je rejoins de nouveau la nuit des temps, la nuit du monde, la grande nuit ombreuse de la cité lumineuse où la mort existe si peu qu’elle se colore depuis toujours d’un penser de joie. C’est ainsi que je coïncide à loisir avec cet ombilic du Temps où je fus successivement singe, chèvre, serpent, ours, vache, éléphant, et même dieu.

*

Là-bas, chaque aube renaissait splendide de la ténèbre et des cendres. Le soleil émergeait d’abord au-dessus du fleuve, rayons diffus, comme s’il s’extirpait du brouillard et des brûlis dont les fumées flottaient encore, parfumées de bois calciné et d’ordures. Il montait un peu dans le ciel, tout pâle, puis subitement virait au disque de sang.

C’est à cet instant même que je descendais du vieux palais en ruine, pieds nus, le corps badigeonné de poudre d’os et l’œil allumé d’une faim cannibale. Mes muscles roulaient en silence sous ma peau cuivrée. Les épaules couvertes d’un linceul écarlate dérobé la veille sur un bûcher, le cou ceint d’un collier de crânes humains, nul n’aurait pu dire quel était mon âge ni quelle langue je parlais.

Immobile tout le jour face à l’horizon vierge du fleuve, je sentais lentement s’estomper derrière moi le labyrinthe crasseux des ruelles, les cris et la sueur, les hommes et les animaux confondus dans le même grouillement vital. Puis le soleil se mettait brutalement à chauffer, sans gradation ni nuances. D’un coup tout devenait violemment brûlant, l’eau et la pierre, la terre, le ciel ; rien n’échappait au feu puissant qui incendiait les quais, les murs, les toits ; se propageait le long de la rive en léchant les façades ; montait le long des palais et des temples ; s’enroulait sur les marches des escaliers couleur pain d’épices qu’il recuisait encore et encore avant d’irradier la coupole du ciel devenue blanc de zinc, vertige, éblouissement pur. Est-ce que je dormais ? Est-ce que je rêvais ? Avais-je perdu connaissance ? Le cristallin de mes yeux rougis par le haschich reflétait seulement les miroitements incessants des paillettes lumineuses, les vapeurs de l’eau douce confondues à perte de vue, l’insatiable sauvagerie de l’infini.

Je ne quittais mon site qu’à la tombée de la nuit, lorsque l’onde s’éclairait soudain de centaines de bougies, minuscules lueurs vacillantes déposées dans des feuilles de palme que le courant doucement emportait. Abandonnant cette longue absence au cœur de laquelle toute volonté était dissoute, je me remettais debout avec lenteur, en m’appuyant sur mon trident de fer.

A peine étais-je en marche que le sol se mettait à trembler et mon pectoral à rebondir en cadence sur ma poitrine, entrechoquant les ossements glorieux. En vérité, chaque coup redoublé du trident sur la pierre polie aurait pu éventrer la terre rouge qui grondait sous mes pas tandis que je proférais mes formules :

Je ne suis pas un homme car la moitié de mon corps est féminin
Je ne suis pas une femme car je possède un phallus

Je ne suis pas davantage un eunuque car mon membre est adoré

Je ne suis pas un garçon car je suis très âgé

Je n’ai pas eu de naissance tant je suis vieux

Mais je ne suis pas davantage un vieillard puisque je suis immortel

Qui pourrait dire quel est mon lignage et quel est mon clan ?

Je bois le poison mortel et chevauche le taureau blanc

Je ne peux être un habitant de la forêt car la suzeraineté me soûle

Je ne suis pas un ascète car je porte une hache

Je ne suis pas un chef de famille car je vis parmi les morts

Je ne suis pas un brahmane car les Veda ne me mentionnent pas

Je ne suis pas un vaishya car je n’ai aucune fortune

Je ne suis pas non plus un sudra car je porte des serpents à la place du cordon sacré

Je ne peux être un kshatriya qui protège le monde du mal car je me réjouis à la destruction du monde

Ainsi suis-je au-dessus des castes et des étapes de la vie

On connaît les choses par leur origine mais moi, je n’ai pas d’origine

Je remontais ainsi la longue rive aux temples couleur de santal, le long de l’eau boueuse, les pieds couverts de poussière.

Le couchant rougissait dans le lointain, mêlant ses derniers rayons aux incandescences des brasiers sacrificiels. Une fumée plus noire que l’encre montait dans le ciel, à l’oblique des aires de crémation, vers la rive où des barques ployaient sous les lourds chargements de bois sacré.

Plus je m’approchais, plus la terre devenait noire, et plus l’air tourbillonnait de fumées odorifères. Le santal et les aromates se mêlaient à une odeur de chair brûlée plus enivrante qu’une liqueur et dont je savourais chaque goulée avec délice.

Trois bûchers avaient été allumés où le feu dansait, s’enroulait dans sa transparence écarlate, spiralait vers le ciel dans un souffle rauque. Sa transe dévorait les offrandes entortillées de soie vive qui se recroquevillaient peu à peu sous ses langues voraces.

Le bois sifflait, gémissait, éclatait sous les flammes tandis que l’élixir de destruction se faufilait dans mes narines comme un serpent, courait dans mes veines, envahissait chaque fibre de mon corps qui montait ainsi vers l’ivresse.

Soudain, un froissement mat se faisait entendre dans l’amas des bûches : un corps calciné s’affaissait au milieu des braises. Des cendres blanchâtres voltigeaient un moment puis retombaient au ralenti comme des pétales de fleur, découvrant le spectacle d’un bouquet de tibias et fémurs dressés vers le ciel comme des lances. Il n’était pas rare qu’expulsé dans un craquement, un crâne tombe du bûcher et roule sur la terre noire : je bondissais alors promptement pour m’en emparer.

Longuement bouillie et découpée avec soin, la calotte d’os me servait à recueillir eaux et aumônes : autant de gestes simples dont il arrivait souvent que les humains s’épouvantassent, détalant à mon approche comme s’ils avaient vu la mort en face.

Il est vrai que les humains s’épouvantent  de bien des choses  quand je ne me soucie de rien. Et s’ils ne sont pas assez divins pour rire de tout, je ne suis pas moi-même assez humain pour les plaindre.

Texte © Cécile Guilbert – Photo © Nicolas Guilbert

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