Apocalypso


Dans un article récent paru sur le site de la revue Ctheory, Mark Featherstone explore la notion d’apocalypse dans l’oeuvre de l’urbaniste et philosophe Paul Virilio. La pensée de Featherstone interagit avec les concepts de Virilio, éclairant certaines théories, apportant quelques éléments critiques, pour approfondir ou réfuter les idées développées par le philosophe français.

Comme le souligne Featherstone, le monde contemporain pensé par Virilio – hyper connecté et forclos – s’expose aux menaces d’un globalitarisme (totalitarismes des extrêmes), révélant une société en état de catastrophe imminente, au bord de l’accident intégral, rappelant d’autres théories empruntes de messianisme sur la nature catastrophique de la modernité (Walter Benjamin), quand progrès et catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille (Hannah Arendt).

Pour Mark Featherstone, Virilio refonde l’idée laïque de catastrophe propre à la métaphysique chrétienne: interprétation des signes, révélation et prise de conscience. Il caractérise les processus de virtualisation du monde, de contraction absolue du temps (vitesse, pétrification du temps réel) et de l’espace (fin de la géographie, claustrophobie, diminution de la géosphère habitable du monde commun), plaçant l’individu en état de siège, menacé par la précarité socio-économique y compris dans ses relations aux systèmes vitaux fondamentaux (son environnement terrestre).



Le futurisme de l’utopie de la vitesse doit être repensé radicalement. Processus d’autant plus brutal et complexe, que le système économique revendique ces caractères fondamentaux – vitesse, catastrophe et événements violents – comme éléments du système productif. Les accidents et les événements violents produisent de la valeur (Joseph Schumpeter et la destruction créatrice ou Naomi Klein et le capitalisme du désastre). Rien ne garantie par ailleurs qu’en en cas de crise ou d’accident systémique, le capitalisme puisse se réformer radicalement. Pour Milton Friedman, l’effondrement du système permet de régénérer en profondeur l’économie et ses modes de production. Il faut donc rester prudent devant l’utopie révélationnaire et apocalyptique de Virilio. Et s’attacher plutôt à son concept d’espace critique. Là où s’expose la nature catastrophique de la vitesse (sa muséographie), se construit un espace d’engagement critique fondé sur une philosophie du désastre (l’université).

Le sociologue anglais retient la puissance de l’expérience de la limite, à l’ère de la mondialisation achevée, au désir qu’a Virilio d’explorer les espaces séparant le potentiel destructeur de l’achèvement du monde et notre capacité à percevoir les conditions de sa réalisation comme signe d’une limite absolue (l’espace critique). La politique du pire est prônée par Virilio comme ultime recours à la possibilité d’un miracle inversé. La finitude du monde est révélationnaire.



L’apocalypse n’est donc pas la fin d’un monde, mais un état. Celui d’une reconnaissance, d’une détection, d’un work in progress (l’effondrement), lorsque la catastrophe existentielle ou essentielle  devient si visible, si apparente, qu’il nous devient impossible de ne pas en reconnaître les traces et d’agir sur ses représentations.

L’histoire (idéologie) ou la biologie (ADN) de la modernité est marquée par la dynamique inhérente à l’anéantissement des limites et des obstacles au progrès. Paul Virilio parle d’un état de guerre totale, d’une colonisation de notre vie quotidienne par un éthos guerrier.

La vitesse est une des clés de l’utopie occidentale. La propension au mouvement demeure une grande loi du monde moderne, à contrario, toute incapacité à bouger est perçue comme un signe de déclin (en référence à la philosophie d’un de ses pères fondateurs, Thomas Hobbes s’appuyant lui-même sur la nouvelle physique de Galilée et la théorie de l’inertie, pour qui la vie était une course de vitesse, l’immobilité, la mort).

Aujourd’hui, l’Empire de la vitesse s’effondre, écrasé par son propre poids, exposé aux pathologies du capitalisme tardif, intoxiqué  par  l’enclos-ure (murs, barrières, frontières artificielles, etc.)  l’enfermement (camps, centres), l’idéologie de la  violence. La société post-moderne est gangrenée par un besoin paranoïaque de surveillance sécuritaire.

Comment créer les conditions de réalisation d’un moment apocalyptique ? La question reste posée. Dans notre société, il n’y a ni tel-os, ni fin apocalyptique possible,  la pulsion de mort fait partie intégrante du système, envahissant tous les aspects de la vie. La guerre intégrale n’est plus un événement contenu mais diffus, répandu. Étrange virtualisation du monde, où la métaphysique et la théologie remplacent la politique, définissent l’orientation du monde et préparent effectivement l’émergence d’un moment apocalyptique (celui de la dernière frontière), mais qui ne sera pas celui décrit par l’utopie virilienne…

Derrière l’adhésion aux principes d’individualisme démocratique, aux progrès d’un capitalisme hyper-technologique, se cache la nécessité impérative d’une rédemption, post-humaine,  par la virtualisation du monde (DER DERIAN), de la destruction du corps territorial, social et biologique. Arthur Kroker parle, quant à lui, de l’humiliation de la chair dans une logique de disparition violente.



L’encodage de l’humanité s’accompagne d’une désertification paradoxale du monde et de l’émergence possible d’une période révolutionnaire à la faveur d’une brutale reprise de possession d’un territoire, d’une communauté, des corps.

L’imaginaire scénographique doit travailler radicalement notre état de sidération, de pétrification morbide. Et là réside toute la difficulté à repenser une scène fictionnelle capable de produire une bombe critique suffisamment puissante pour provoquer l’explosion de cette idéologie post-mortem, de nous amener à dépasser notre soif d’annihilation pour repenser notre humanité au sein d’une société et de monde communs.

Texte © Hélène Clemente – Photos © Juan Clemente


Signalons que Mark Featherstone sera l’invité de D-FICTION en janvier 2012.


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