Inédit : eXit Christie

 

Christie Malry règles ses comptes1 de Bryan Stanley Johnson est un roman total et, aussi, un roman de genres. Total mais bref puisqu’il compte moins de 200 pages, d’ailleurs plutôt aérées. Ce roman – c’est ainsi que le qualifie à plusieurs reprises l’auteur en s’insinuant dans la fiction – déroute et enthousiasme tout à la fois. S’il enthousiasme, c’est autant par ses trouvailles formelles, par son audace, que par la thématique qu’il aborde : a-t-on en effet déjà vu un écrivain tenter d’aborder, de se mesurer, à l’un des principes les plus structurants et les plus sous-estimés, notamment par la communauté des intellectuels, de nos sociétés capitalistes : la comptabilité en partie double2 ? Bryan Stanley Johnson, lui, s’y essaie, s’y risque. A moins que ce ne soit le personnage central du roman, Christie Malry, plutôt, qui s’y risque, jouant son existence pour la perdre presque fatalement. Si ce roman déroute c’est bien par le sort quasi irrémédiable réservé par B.-S. Johnson à son héros, en l’occurrence la mort, une mort précipitée et anonyme : eXit Christie.

Mais commençons par le sexe. Car si le roman est traversé par des histoires salaces, des propos graveleux (« Dis-lui que j’vais lui faire un nœud coulant avec sa bite dès que j’le verrai, je te prie. ») voire scabreux, qui nous font rire ou sourire, notamment entre Christie et sa petite amie la Pie Grièche, là n’est pas l’essentiel. En effet, dès la deuxième phrase de son roman, B.-S. Johnson nous surprend : Christie Malry n’est pas une femme, contrairement à ce que le prénom de ce personnage suggère, mais un homme, « un homme simple » qui plus est. Publié en Grande-Bretagne en 1973, cette œuvre pose donc d’emblée la question du genre, du choix de sa sexualité. Une question plus que jamais d’actualité qui suffit à propulser ce livre au rang des postulants au statut de « futurs classiques ». B.-S. Johnson opte, en outre, pour un procédé on ne peut plus simple, tout sauf spectaculaire, pour nous révéler le genre de « sa Christie » qui, d’une certaine manière, tranche avec le ton entier du livre : « Christie Malry était quelqu’un de simple. / Il ne lui fallut pas très longtemps […] ». Oui, un seul pronom personnel aura suffi. Mais un pronom personnel lourd de questions laissées à l’appréciation du lecteur ou de la lectrice d’autant qu’elles ne seront jamais directement abordées dans le reste du roman. Car B.-S. Johnson, par la suite, sous couvert de désinvolture – et bien avant de se livrer à quelques révélations, relatives à l’intimité des pratiques sexuelles de Christie et de la Pie Grièche, rendues comiques par la manière dont elles surgissent dans le cours de la fiction – nous entretiendra plutôt des rapports entre les sexes sur le lieu de travail, de ce mélange quasi incontournable, pour des employés de bureau, du sexe avec le travail. On notera donc cette progression – progression qui se retrouve sur d’autres plans du roman – poser d’abord la question du genre, poser ensuite celle des rapports entre les genres. Tout cela revêt un caractère éminemment politique.

Cela tombe bien. La politique traverse cette fiction.

Y reviennent en effet en permanence les questions du terrorisme – Christie pratique de fausses alertes à la bombe mais est également à l’origine de l’empoisonnement, et cela à sa propre initiative, d’un peu plus de 20.000 personnes – et de l’anarchisme. Attardons-nous d’ailleurs un moment sur la manière dont les conséquences de cet empoisonnement sont consignées à la fois par le narrateur et par Christie. Le texte indique qu’un « total d’à peine plus de vingt mille personnes moururent d’empoisonnement au cyanure ce jour-là. » ; le narrateur-auteur B.-S. Johnson ajoutant dans la foulée: « C’est le premier chiffre qui me soit venu à l’esprit puisque, en gros, il correspond jusqu’ici au nombre de mots que contient ce roman. » On le voit, Johnson ne s’embarrasse pas ici de précision ; il réserve un même traitement à un grand nombre de morts qu’à un grand nombre de mots… Seulement, le « Quatrième Compte », tenu par Christie est beaucoup plus précis : il retient un total de 20.479 morts liés à cet empoisonnement, d’ailleurs qualifiés d’« innocents ». Ce n’est donc pas tant le fait de tuer que le fait d’être à l’origine de la mort d’innocents qui permet à Christie de créditer son compte… « de vie » (comme dans un jeu vidéo dans lequel tuer fait avancer ou gagner des points) en valorisant chaque mort à un coût unique et d’ailleurs dérisoire (car comme cela est souligné plus tôt dans la fiction : « une vie ne vaut pas cher »).

Mais « le meilleur coup de Christie », qu’il n’aura même pas le temps de tenter de réaliser, consistera à faire sauter le parlement anglais lors d’une session d’ouverture fort de l’assurance du soutien – sans qu’il soit davantage explicité (« Je ne sais pas quelle est ta mission dans la vie, dit la Pie Grièche, mais je sais que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour t’aider à l’accomplir. ») de la Pie Grièche. Assurance d’un soutien dévoué, aveugle, qui plongera Christie dans une sorte d’extase : « A présent, pensa Christie, j’ai vraiment tout gagné. » Mais gagné quoi ? Car B.-S. Johnson va dès lors précipiter Christie vers la mort, peut-être pressé d’en terminer avec son roman ?

S’il s’agit de s’interroger sur la nature politique de ce roman, deux questions, au moins, semblent se poser de manière assez évidente : Christie est-il un anarchiste ? Et, Christie est-il un partisan, agissant certes de manière isolée et autonome, de l’action directe ? Les faits exposés dans le roman tendraient sans doute, devant un tribunal, à répondre à ces deux questions par l’affirmative (sans préjuger du jugement !). Seulement, nous sommes ici dans une critique littéraire. Et nous ne pouvons pas ne pas noter que l’un des plus graves préjudices – en tout cas des plus valorisés par Christie lui-même, ce qui n’est pas sans constituer un paradoxe remarquable – qu’il estime avoir subi porte, dans le quatrième compte, l’intitulé suivant : « Aucune chance offerte au socialisme ». Ce préjudice est non seulement fortement valorisé, à 311.398 unités (sur un décompte final de 352.394 unités), mais apparaît en outre dans le même arrêté de compte, le quatrième donc, que celui comptabilisant la mort des 20.479 innocents (valorisés à 26.622 unités…). Ce préjudice est enregistré le 7 juillet alors que l’empoisonnement surviendra le 27 juillet. Notons, enfin, que ledit préjudice est semble-t-il passé en une unique opération ; il n’est  ni amorti ni provisionné. Traduisons : Christie réalise et valorise le préjudice personnel d’un coup d’un seul.

Comment, dès lors, ne pas jeter un autre regard politique sur la portée de ce livre ? Comme si le préjudice réel porté à Christie Malry, homme simple s’il en est, égalait le préjudice porté par la société à tout individu, à n’importe quel individu : le fait qu’une société gouvernée par des principes socialistes – resterait à les définir – ne soit encore jamais advenue de manière pérenne. Christie Malry y réagirait de deux manières : premièrement en choisissant en « toute connaissance de cause » de ne pas ignorer le mode de comptabilité qui fonde la société dans laquelle il vit et en se l’appliquant à lui-même (son « Own Double-Entry »), réduisant ainsi son existence à celle d’une entreprise, d’une société individuelle ; deuxièmement en menant sa propre politique, sur laquelle on ne reviendra pas afin de rééquilibrer, de son point de vue, la balance…

C’est sans doute ici que réside précisément la « passe », l’audacieux bien que limite désespéré tour de passe-passe, de ce roman. Christie Malry, par un coup de génie puisque c’est ainsi qu’est présentée sa décision d’appliquer à sa propre existence les principes de la comptabilité en partie double, adopte, embrasse – à aucun moment il ne les conteste au point de les rejeter, de les congédier, de les révolutionner – la comptabilité moderne et ce qu’elle implique pour ce qu’elle permet : des échanges globalisés, à l’échelle du monde, dans un monde en voie de laïcisation (intégrale ?). Mais l’application d’un tel système à sa seule personne ne lui permettra jamais ni d’être libre ni d’être l’égal de ses semblables, encore moins d’être heureux. Sans doute pouvons-nous aller jusqu’à soutenir qu’ils précipiteront sa mort. En effet, un tel système, lorsqu’il s’applique à un individu, lorsqu’il réduit un individu à un compte – ce qui est la tendance du capitalisme ultra libéral enquillant les dettes les unes sur les autres sur le dos des individus et promouvant la spéculation à tout-va – est une ineptie, une catastrophe pour les gens – la communauté – pour chacun en réalité, hormis – et encore – pour les plus riches, ceux qui accumulent les biens, les rentes du capital et… les comptes en banque. La démonstration de B.-S. Johnson, en admettant qu’elle existe, serait donc la suivante : la comptabilité en partie double – why not ? – mais à l’intérieur d’un système guidé, soumis, à des principes politiques socialistes. Et pour appuyer sa démonstration, B.-S. Johnson n’hésite pas à faire passer par Christie des écritures comptables en dépit du bon sens… comptable et ce, dès le premier compte. Là encore, l’humour dévastateur – souvent noir – de B.-S. Johnson fait mouche.

Il faudrait aussi nous attarder sur les formes réellement innovantes et souvent burlesques adoptées par B.-S. Johnson dans ce si singulier roman, pointer l’attaque portée par la mère de Christie, avant qu’elle ne meurt, contre l’idée – qui est aussi une sorte de legs adressé à son fils – d’un jugement dernier (« Nous croyons naïvement en l’avènement d’un jugement dernier, d’un jour de règlement de comptes qui verra toutes les injustices corrigées, toutes nos fautes à n’en point douter rachetées, et la splendeur de nos justifications illuminer le monde de son éclat. Nous avons tort : sache à présent que ce jour de règlement jamais ne surviendra, sauf accident peut-être. ») mais ces aspects, et bien d’autres, seront ici laissés à la découverte et à l’interprétation des lecteurs et lectrices de ce roman d’un « homme simple ».

 

 

Concluons sur ce qualificatif attribué dès le début du roman à la personne de Christie Malry. Le narrateur ne cesse en effet d’insister : Christie Malry, en dépit de son coup de génie consistant à appliquer les principes de la comptabilité en partie double à sa propre « entreprise personnelle », autant dire sa personne (ce qui, permettons-nous de le souligner, n’en ferait même pas une SA en droit français) mais aussi en dépit de son prénom féminin, est un « homme simple » . Sans doute parce que, comme tous les « hommes simples »3, comme toutes les « femmes simples »… d’aujourd’hui, Christie Malry baigne dans des histoires d’argent, de cul, de genre et de politique qu’il vit à travers une organisation sociale qu’il souhaite voir enfin régie par des principes effectifs et durables de nature socialiste.

Texte © Antoine Dufeu – Photos © Droits réservés

 

  1. Notons que la traduction du titre est (malheureusement) assez éloignée du titre originel, Christie Malry Own Double-Entry, lequel, outre l’emploi systématique de majuscules – une pratique que B.-S. Johnson utilise largement dans le roman –, fait explicitement référence à la compatibilité en partie double et non à un simple « règlement de compte » []
  2. Pour une présentation stricto sensu de l’ouvrage, on se reportera efficacement à la lecture de la quatrième de couverture reprise par bon nombre de sites marchands en ligne. []
  3. Voir notamment les répétitions p. 21, p. 112, etc. []

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