Inédit : Frankistan

 

1.3.1.

Jouir de la nature. Tout le monde veut jouir de la nature. Moi aussi.

Il y a vingt ans je jouissais sur ces plages – sans palaces bling bling, sans jet ski à fond les joysticks, sans parasol Pepsi, http://interiordesignermalaysia.com/free-online-dating-sites-using-userplane-q90h sans watt plein les amplis – du paysage comme du climat à proximité de corps nus, déjà. Aujourd’hui pourtant il m’est impossible d’ôter mon pantalon. Cette bite qui pend dorénavant en bas de mon ventre n’y est pour rien. Plus que ma libido ce sont mes sens qui vivent comme figés. Interpelés dans leur élan vers la mer, mon ouïe se focalise sur les sons de V10 des BMW M6 cabriolet en vadrouille ; ma vue est accaparée par les photos HD nichées dans le moindre appareil numérique ; mon odorat s’enroule autour des exhalaisons émises par des snacks industriels posés aux pieds des chaises longues alignées comme des lingots d’or. Je jouis sans jouir ; je voudrais comprendre pourquoi.

1.3.2.

Sans doute le qualificatif « jouissif » est-il inapproprié à ce que nous ressentons mes compatriotes et lds singles events moi ici, vacanciers d’arrière-saison un peu plus exposés qu’en plein été aux caprices de la météo, lesquels sont répercutés sur les grilles tarifaires des établissements de cette cité balnéaire.

Que mon regard se pose à même la plage, à même les dunes, à mêmes les montagnes, en tout point de cette baie c’est le retour du refoulé argent que je prends en pleine gueule.

Sous le déguisement du sexe, sous la chaleur des enluminures, sous les soupapes des moteurs à explosion, une seule liasse de faux billets de 100 euros abandonnée par un touriste négligeant suffirait à déclencher une émeute de l’argent.

1.3.3.

Les jaculations des Rolling Stones enchaînées à celles d’Elvis Presley, mais condamnées à de grandioses répétitions enthunées, résonnent encore à mon esprit, ce soir, à Nessebar la vieille, où les banderoles de l’UNESCO et des restaurants à gogo témoignent d’un patrimoine mondial en constante expansion. Sans fermer mes yeux ni boucher mes oreilles, elles m’inondent de leur aura : il ne sera plus jamais actuel de river l’avenir émancipé de l’inégalité économique aux pas de la discipline militaire… révolutionnaire ; il ne sera plus jamais actuel de cumuler les aventures multiples sur le compte du temps qui passe ; il ne sera plus jamais actuel de vivre comme des merdes.

Ce soir, dans le port de Nessebar la vieille, voir des pécheurs donner quelques miettes de leur butin miraculeux à des mouettes agglutinées autour suffit à me réjouir.

1.4.1.

L’option taxi jusqu’à l’aéroport imposa à mon retour en France une plongée spontanée dans la manne des flux de migrations
Est Ouest.
Sur la route de Bourgas à Varna, Mourad achemine un capital vie transformé en confiance mais reproduit aussi un semblant de mélancolie, répète textes et croyances anciennes pendant que de plus futés ou rôdés que lui cultivent en amont la bourse des mérites.

Comme tout un chacun Mourad taxie entre deux mondes un pied automatiquement en suspens dans l’espace qui relie l’autoradio distillant mélodies populaires – italiennes comme françaises – à la pédale d’embrayage de sa Skoda achetée à crédit, l’autre en équilibre constant d’accélération et de freinage comme s’il pilotait sur l’ancien marathon Liège Sofia Liège une Porsche 911 et collait la mort contre la montre. Mourad s’est converti au négoce immobilier Est-Ouest pour gagner sa vie, celle de ses enfants, plus celles de quelques membres parfois embarrassants de sa famille entière demeurée en Afghanistan.

Mourad l’Afghan aux sept langues marié à une femme bulgare fut adorable : sa proposition de dealer à prix d’ami toute future transaction immobilière à la Mer Noire tomba au point nommé : séparation sur le parking de l’aéroport, course payée. Quelle délivrance pour tous !

1.4.2.

Nous survolons encore la Bulgarie. Où habite donc le premier ministre, chef de coalition, ancien garde du corps de Todor Jivkov ? quels sont et seront ses rapports à la mafia ? celle que je me représente circuler en plein centre de Sofia au volant de SUV de marques luxueuses ou escorter en BMW M5 des limousines de parlementaires toujours majoritaires.

Nous voilà maintenant au-dessus de l’Italie de Berlusconi, ce chantre du libertinage jusque devant les caméras de ses chaînes de télévision où il se livre à d’évidents attouchements sur des femmes asservies devenues ministres enfin égales des hommes à la tête de conflits d’intérêts. J’opterai toujours pour le SM contre le libertinage bourgeois.

Plus tard, la France entre en ligne de mire. Ce pays dont j’avais rêvé depuis toute petite, maintenant j’en suis et peux affirmer : l’inégalité y règne comme partout ailleurs. En France comme en Bulgarie les sujets politiques sont barrés même si des slogans bien en vue sur des édifices publics entretiennent l’illusion d’un paradis à jamais perdu.

1.4.3.

J’évolue enfin dans un espace maintenant à distance respectable mes deux pays ; je l’intitule dating boy scout uniforms Frankistan.

Cette femme, assise à côté de moi dans l’avion du retour au pays, depuis une heure http://plastikgold.com/qqidb/ey08-logitech-c500-webcams déjà ne me parle plus, peut-être préoccupée à l’idée de retrouver Paris, son agressivité, son rythme effréné et notre habitat étriqué. Pour le moment elle déchire frénétiquement les feuilles d’un magazine à portée de ses mains pour dessiner et remodeler le monde à sa manière : celle des rêves qui transforment effectivement nos devenirs humains.

Cette femme pas tout à fait seule, je l’aime ; je l’aime depuis que je suis monté avec elle à bord d’un taxi il y un peu plus d’un an. Cette femme je l’observe, là, s’exprimer : elle pense. J’ai l’impression que je la retrouverai toujours, partout dans le monde, pour une seconde ou pour le reste de ma vie avec elle, quel que soit son âge, quel que soit le mien. Eva je l’aime et me conjure de ne pas répéter avec elle l’une de mes vingt-et-une précédentes histoires d’amour déchirées.

Ce texte est extrait d’un livre à paraître en 2013 intitulé AGO et sous-titré Autoportait séquencé de Tony Chicane. « Séquencé » puisqu’il est constitué de trois parties se passant en Bulgarie (à la Mer Noire, à Sofia) et en France (région de Saint Malo et à Paris). Il met en scène une femme née par les circonstances de la vie en Afrique, élevée à l’Est sous un régime communiste, devenue homme une fois passée à l’Ouest, en France. Il s’agit du troisième et dernier prélude à un texte pour le moment intitulé La Diagonale du vide. Ce prélude suit le premier, Vinagi gotov (MIX., 2009), et le deuxième, Abonder (NOUS, 2010).

Texte © Antoine Dufeu – Illustration © Alex Pou

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