L’Appareil photo

Clouée au lit ce soir par un méchant mal de ventre, entre deux reportages dans le Sud Ouest de la France, je lis Hervé Guibert. Je redécouvre L’Image fantôme (Minuit, 1981) que j’avais lu vingt ans auparavant et qui m’a été offert par une fée savante. J’absorbe ce livre poétique avec un plaisir infini pour des raisons avouables, mais pas seulement. Ces textes sur la photographie me replongent à l’âge de mes quatre ans, dix ans, quinze ans, vingt-quatre ans et trente ans comme particulièrement celui intitulé Photo animée. Ces descriptions de famille sont hors temps, pleine d’humour et tellement universelles. Hervé Guibert possédait une vraie réflexion sur l’image photographique avec des mots simples et sensuels, voire érotiques : « J’ai peur qu’ils aiment l’image et qu’ils s’y arrêtent ». Pourtant, avec toutes les évolutions de l’image numérique depuis vingt ans, un semblant de « dépassé » aurait pu dominer. Au contraire, la réflexion d’Hervé Guibert apporte une vision acérée qui dépasse les années, dotée d’une fraicheur saisissante : « Le souvenir ne se raye pas facilement ». Sa vision se focalise sur un bout de scotch rouge, des anneaux, un autobus, la photo d’identité. A le lire, je me rends compte à quel point je refusais, au moment de ma première lecture, le regard du quotidien que je trouvais sans importance. Je ne le pense plus depuis. J’ai réalisé plusieurs séries comme Les Chambres noires et mon Journal, des photographies qui s’apparenteraient à ce regard intime sur ce qui nous entoure et que l’on peut percevoir chaque jour : « La lumière passe au travers de cet enchevêtrement bleuté de lignes osseuses et de flous d’organes comme au travers d’un vitrail, mais surtout en affichant là, et à la vue de tous, cette radiographie, je placarde l’image la plus intime de moi-même, bien plus qu’un nu, celle qui renferme l’énigme […] » (p. 68).

 

 

Hervé Guibert décrit l’appareil photo comme je peux le ressentir surtout quand je l’ai en bandoulière pendant mes reportages : « […] on doit le porter sur soi comme un enfant, il est lourd, il se fait remarquer, on l’aime comme un enfant infirme qui ne marchera jamais seul mais à qui son infirmité fait voir le monde avec une acuité un peu folle » (p. 80). Cela me fait penser au premier appareil photo que mon grand-père maternel m’avait offert ; je devais avoir dix ans. Je l’ai rangé précautionneusement dans un placard sans m’en servir car il était vieux et usé. C’était un Kodak Instamatic. Cet appareil photo avait dû assister à ce que je ne verrais moi-même jamais, une histoire d’un autre temps que je n’aurais d’ailleurs jamais voulu vivre.

 

 

Mon deuxième appareil m’a été offert par mon père à l’occasion d’un voyage en Israël pour mes quinze ans. C’était un superbe 24 x 36 Zeiss Ikon. Je l’ai manié sans retenue car, là-bas, j’ai découvert la lumière, celle qui révèle les corps. J’ai toujours aimé les appareils simples ou passe-partout, le Polaroid ou le Sténopé, argentiques ou numériques, malgré mon apprentissage photographique de la chambre 4 x 5 et 20 x 25 inches, appareils grands formats très techniques et très encombrants. Les 24 x 36 permettent, eux, d’être mobile, de se sentir facilement en osmose avec l’autre.

Les mots d’Hervé Guibert que je retiendrais pour finir, bien au-delà de l’outil, seraient : « Comment voulez-vous parler de photographie sans parler de désir ? ».

Texte & Photos © Isabelle Rozenbaum

 

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1 Réponse
  1. Mais oui tout est là :
    « Comment voulez-vous parler de photographie sans parler de désir ? » Magnifique et tellement vrai!
    Merci

    http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2006/12/14_dcembre_1955.html

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