Zombies & frontières à l’ère néo-libérale


Cet ouvrage  coordonné par Jérôme David, est une réunion de trois articles importants permettant d’illustrer le travail d’engagement critique et le style de ce couple d’anthropologues. Ils pensent de façon originale les effets du capitalisme néolibérale, à partir d’événements particuliers pris dans un contexte historique donné : celui de l’Afrique du Sud Post-Apartheid, évaluée sur une période allant du XIXe jusqu’au début du XXIe siècle. JEAN & JOHN COMAROFF étudient l’anthropologie dans le milieu des années 60 à l’Université du Cap dans laquelle se pratique une anthropologie sociale, attentive aux transformations sociétales, ouverte aux dialogues aux chercheurs d’autres disciplines, notamment  les historiens, comparative et critique. À la fin de ces années, ils rejoignent ensuite la London School of economics, dans une période marquée par les débats sur le marxisme. Leur inscription dans ces mouvements y est délicate en tant que membres issus de la communauté blanche sud africaine. Dans les années 70, ils intègrent l’école d’anthropologie de Manchester puis dans les années 80 partent pour les Etats-Unis et  rejoignent l’université de Chicago.

JEAN & JOHN COMAROFF pratiquent une anthropologie historique de la globalisation, une pratique sociologique dite imaginative [1]. Ils conçoivent les cultures comme autant d’espaces sémantiques dans lesquels les individus se représentent leurs sociétés et leurs histoires.  Ils observent et analysent les effets de l’ouverture des frontières et de la libéralisation de l’économie, à travers des exemples ou événements singuliers (la figure du Zombie, les grands incendies du Cap, le thème de la colonisation végétale, l’émergence de la magie, etc.).

Cette pratique sociologique revient à sonder les modes vécus dans lesquels nous évoluons, sans autre restriction dans la mobilisation de l’imagination savante que le respect des impératifs politiques et éthiques. Et à mener ces explorations à partir des manières dont ces mondes prennent sens dans l’imaginaire des divers groupes de population.



Des frontières des nations

À travers les épisodes comme les grands incendies du Cap, les COMAROFF observent la manière dont surgit, dans le discours et l’imaginaire collectif, le thème de la colonisation végétale, l’invasion des plantes venues d’ailleurs portant potentiellement atteinte au patrimoine végétal et animal et donc à l’intégrité nationale.

Les nations européennes furent fondées sur la fiction d’une homogénéité culturelle imposée par la violence. État, nation, frontières. Au fil du XXe siècle, les circonstances historiques ont acculés les peuples européens à  se confronter à une conception toujours plus hétérodoxe de l’appartenance nationale.

Dans un marché globalisé, connecté et soumis à l’hyper mobilité, les anciennes formes institutionnelles de pouvoir ont tendance à se disperser. Les liens entre État et Nation sont mis à rude épreuve. L’état est fragilisé : une administration inefficace, des dettes publiques importantes, la part des citoyens pauvres de plus en plus importante. L’intervention de l’exécutif est poussée dans ses limites légales les plus extrêmes. Dans un tel contexte, la notion de gouvernance se réduirait à un ensemble de prestations sécuritaires et de maintenance fiduciaire. La liberté se traduirait par le droit de se choisir des identités [2], le sujet citoyen moderne devant être reconfiguré. D’où l’importance des politiques de régulation identitaire, ethnique et culturelle, des politiques du genre, de la sexualité, de la race et des religions. Des citoyens donc, sous condition. Plus les États nationaux se diversifient, plus il faut monter en abstraction pour faire exister un État-nation fragilisé et plus terribles apparaissent les menaces qui pèsent sur lui.  D’où cet appel sans cesse renouvelé à la primauté de l’autochtonie nationale, à la propension à vouloir transférer les inquiétudes sur l’étranger. Le citoyen sujet du XXIe siècle est inéluctablement un autochtone ou un étranger.

La gouvernance moderne fléchit également sur les questions de gestion des frontières.  Les débats sur la souveraineté de l’état partent du constat que les gouvernements ne parviendraient plus à contrôler la circulation des devises, des titres commerciaux, de la main d’œuvre, à contenir la flore, la faune, l’information, les étrangers indésirables à réguler certaines enclaves, dont les frontières invisibles s’inscrivent à l’intérieur même du territoire.

Les États-nations se réduisant désormais à une cartographie d’îlots contigus de souveraineté, reliés par d’étroits corridors et entourés de zones rendues ingouvernables.

Les technologies, par compression du rapport espace/temps, modifient les flux globalisés. Les états se comportent comme s’ils étaient victimes d’une invasion permanente et « indésirable » du dehors et d’une fuite « non désirée » de ce qui devrait rester à l’intérieur. Cette tension naît d’un paradoxe, celui de l’ouverture des frontières dans un contexte de capitalisme néo-libéral, afin d’aménager des enclaves propres à attirer la technicité, la main d’œuvre, etc. : l’état se comporte en super agent de management.  À l’inverse, un troisième trait caractéristique de cette période est la délégation de l’action politique aux secteurs privés et au marché.

De la politique de production de l’étranger en post-colonie.

C’est sur la conjuration du Spectre du migrant et de son destin que la politique néolibérale triomphante de la nouvelle Europe a fondé sa légitimité. Alors qu’en 1990 en Afrique du Sud, la phobie des étrangers est le fruit d’une jeune démocratie dont la consolidation a paradoxalement mobilisé l’Ubuntu (la notion d’humanité africaine). La phobie des immigrés clandestins repose sur leur perception comme nation souterraine. Le clandestin est associée à celle de l’étranger.

Des fins et des significations

De manière globale, la disparition des repères moraux et matériels de la communauté nationale résulte de la dilution de la citoyenneté contemporaine dans l’économie globale. L’état est une citadelle, le territoire nationale une patrie assiégée. Les prisons, des entrepôts et les frontières, des lignes « Maginot » fragiles, qu’il s’agit de marquer pour parer aux attaques incessantes d’ennemis qui en menacent l’intégrité corporelle et morale – de l’intérieur – du fait même de leur absence de statut. D’où l’émergence aussi d’une nouvelle industrie pleinement assumée, celle de la sécurité intérieure dont les activités s’étendent à l’ensemble des territoires et dont les services et produits phares sont : les clôtures à haute technologie, les drones téléguidés, les cartes d’identité biométrique, le matériel de surveillance et le système de filtrage des passagers.




Du capitalisme du 3e millénaire

Le capitalisme récent est marqué par des phénomènes tels que la judiciarisation, le constitutionnalisme, la dérégulation, l’hyper rationalisation et le constat du succès exubérant de nouvelles façons de s’enrichir par des moyens dits magiques.

D’une certaine manière, le capitalisme « millénariste » actuel se présenterait comme un messianisme ou un évangile de salut.

Spectres et spéculation

La consommation est la pierre de touche de la modernité (mesure de la richesse, de notre santé, de notre vitalité). Un individu eurocentrique post-moderne est façonné d’objets. Dans les sciences sociales, la consommation est même devenue un facteur explicatif, LE facteur, « la main invisible ». Les bouleversements historiques ont affecté les liens entre la production et la consommation, entre la main d’œuvre salariée et le capital. Les circonstances actuelles hissent la génération, le genre et la race au rang de ressources principales de l’identité collective et de l’action politique.

La place du travail, enraciné dans un contexte local stable, n’est plus le cadre primordial de constitutions de valeurs et d’identités. Le magasin, l’usine font l’objet d’une expérience négative : celle d’une réassignation à un ailleurs où la main d’œuvre est moins chère. Paradoxe d’une situation où le taux d’emploi est élevé mais sur fond de désindustrialisation croissante. La création de valeur se fait désormais sur la gestion des services et des flux financiers et non plus sur la  seule production.

En poussant plus loin l’observation de la valeur croissante de la figure de la finance, un parallèle peut être fait entre le statut des jeux relevant autrefois d’une économie cachée, occulte et les jeux boursiers contemporains ayant désormais pignon sur rue. D’aucun compare même le régime fiscal européen à un vaste jeu de hasard, un capitalisme de casino. Produire du désir et des attentes partagées sur toute la planète et paradoxalement fragiliser les conditions de leur réalisation (comme la garantie de l’emploi) creuser l’écart entre les classes, rendre moins vive la conscience de classe.

Le déclin, selon certains,  du capitalisme organisé, marque la fin d’un système dans lequel les classes pouvaient associer les accords obtenues entre direction et ouvriers sur le socle de l’intérêt national ou collectif.

L’internationalisation a mis une telle distance entre les sites de production et les lieux de consommation que leur articulation devient impossible à penser. La multiplication des nouveaux marchés et des instruments financiers – bien plus sophistiqués que les moyens de coordination mondiale – font qu’ils semblent fonctionner en dehors de tout labeur humain.  Provoquant un délitement exponentiel des formes modernes de conscience de classe. Les classes moyennes font face à une insécurité socio-économique croissante qui rend leur cohésion plus fragile. Une classe capitaliste transnationale émerge. Certes, les bourgeoisies internationales sont anciennes. Mais dans le néo capitalisme, les dirigeants, financiers bureaucrates, magnats des médias sont une version planétaire de ces anciennes bourgeoisies. Avec pour traits distinctifs : un capital dont l’usage s’accommode d’entreprises aussi bien locales que métropoles ; des entreprises qui visent à s’affranchir de toutes les loyautés et de toutes les juridictions. La décontextualisation est une dynamique propre au capitalisme du 3e millénaire. Les patrons vivent dans des enclaves éloignées des sites de production. Et une culture qui refigure les individus non pas comme des producteurs d’une communauté donnée mais comme les consommateurs d’un marché planétaire.

Les médias globalisés travaillent à l’instauration d’un écoumène planétaire. Ces forces n’ont pas d’effets homogènes. La globalisation est une myriade de processus dialectiques : dissocier la force de travail de son contexte humain ; substituer le marché à la société ; former un univers de sens à partir de transactions agrégées.




Engendrer  des futurs : La jeunesse à l’ère de l’incivilité

Le sentiment de crise sociale, physique et morale s’exprime de façon exemplaire dans le statut de la jeunesse. La génération semble propice aux anxiétés de classe.  La visibilité donnée aux jeunes délinquants est l’un des traits patents de notre époque. Il existe des ressemblances saisissantes entre les différents états de la jeunesse dans le monde entier. Ces ressemblances semblent naitre d’une double action : inclusion – exclusion des tissus économiques locaux, des secteurs industriels en déclin. L’idéal moderniste selon lequel chaque génération ferait mieux que la précédente est bafouée par les conditions de vie des ado sans formation, leur ôtant leur citoyenneté véritable et l’accès à un emploi salarié. Dans la rue, quand  les espaces se privatisent, le public des plus démunis est nécessairement visible.

D’un autre côté, l’essor de la culture globalisée et revendicative de la jeunesse touche au désir, à l’expression de soi et à la représentation.  Les pré-adultes sont confrontés aux logiques transnationales. La génération est devenue un principe de mobilisation, avant la classe sociale. L’activisme de la jeunesse est facilité par les flux d’informations, de styles etc…et la compression espace-temps. Les jeunes occidentaux aux côté des sans papiers, des sans abris, des chômeurs, forment une sorte de contre-nation.  Qui investit les zones en friche, zones aussi de tension, de dangers, des terreurs incognitae. La jeunesse  « fauteuse de trouble » est contrainte d’entrer en effraction dans le cycle de l’accumulation des richesses.

Les visages du capitalisme contemporain

« Jamais elle (la démocratie libérale de forme parlementaire) n’aura été dans un tel état de dys-fonctionnement (…). La représentativité électorale ou la vie parlementaire n’est pas seulement faussée, comme ce fut toujours le cas, par un grand nombre de mécanismes socio-économiques, mais elle s’exerce de plus en plus mal dans un espace public profondément bouleversé par les appareils techno-télé-médiatiques et par les nouveaux rythmes de l’information et de la communication (…). Par les nouveaux modes d’appropriation qu’elles mettent en œuvre, par la nouvelle structure de l’événement et de sa spectralité » (Derrida, Spectre du marxisme).

Économies occultes et nouveaux mouvements religieux

La prolifération des économies incultes est patente. Son versant matériel se fonde sur un effort visant à faire advenir la richesse en mobilisant des techniques qui défient toute explication. Son versant éthique, sur les réactions morales que suscite la production de la valeur par des moyens magiques. La finance repose toujours sur deux fondements irrationnels : les probabilités et la confiance. La visibilité donnée à ces activités « magiques » est croissante dans la presse publique marquant l’intérêt populaire pour « le mystère » (révélation) de la production de la valeur. (Conjuration des zombies en Afrique de l’Ouest, divinitation et capitalisme en Thaïlande,  prolifération des organisations évangéliques, etc. : toutes ont en commun de faire miroiter un profit à partir de rien : le capitalisme de casino).

Les économies occultes présentent des affinités notables avec les fondements des nouveaux mouvements religieux : programme de prières à la carte, cultes consuméristes, évangiles de prospérité des sectes néo-pentecôtiste et leurs déploiements de services à la carte. Jésus distribue enfin des dividendes.

Le capitalisme du nouveau millénaire enchevêtre Moderne et Post-Moderne, espérance et désespoir, utilité et futilité, dans un monde créé à son image qui se présente sous les dehors d’un vaste ensemble de contradictions.

Cette nouvelle richesse énigmatique – générée par la gestion et la spéculation financière, la spéculation sur la propriété intellectuelle (brevets, etc.) – accrédite l’idée que les mécanismes mystérieux d’un marché volatile donnent la clé d’accès à des fortunes inimaginables et permet de cumuler des flux de valeurs importants dans le temps et l’espace. Les gens ordinaires voient de plus en plus l’intervention de forces cachées derrière la production de valeurs et sa réattribution à une nouvelle catégorie d’élus.  Ils rendent d’ailleurs responsables ces forces invisibles (ou abstraites) du sentiment d’effacement qu’ils éprouvent : bouleversement des relations de travail, management à distance, déclin des commerces de proximité ; perte de l’intégrité humaine, via une marchandisation croissante des corps, des cultures et des histoires. Rien de nouveau, certes. De tous les enchantements qui accompagnèrent l’avènement du capitalisme, le plus persistant est sans doute celui du nationalisme. Et l’État-nation.




Aliénation, coordination, destination : l’avenir de l’État-nation et le fétichisme du droit

Le débat savant sur la situation actuelle de l’État-nation,  a viré au cliché. Pour certains,  les États-nations auraient été relégués, par les forces mondiales du marché, au rang d’entités négligeables parce que le capital est devenu incontrôlable, par sa vitesse de déplacement, parce que la main d’œuvre globalisée est devenue mobile et parce que les flux humains échappent à toute surveillance malgré tous les dispositifs de surveillance aux frontières. Dans ce contexte, il n’y a plus de régulation possible. Le XXe siècle est marqué par la bataille gouvernement contre marché, le Marché profitant de la décrépitude des services publics. Le rôle des États consisterait simplement à fournir des infrastructures à moindres coûts. La fonction régulatrice des gouvernements étant contre carrée par les grandes entreprises qui prennent des mesures pour contourner ces régulations. Ce sont les manœuvres des entreprises transnationales, la versatilité de leurs opérations que l’on tient pour responsable de la mort imminente de l’État-nation.

D’autres défendent encore l’idée d’un État-nation, tout en reconnaissant sa fragilisation. Pour certains, il s’agit d’une modification d’ensemble : le remplacement de l’État-nation par l’état consommateur, soit une forme d’organisation sociale dans laquelle l’identité se définit à tous les niveaux, non seulement par la consommation d’objets, mais par la consommation du passé. La souveraineté diminue, notamment en matière de gestion économique, de défense et des télécommunications, les efforts pour contrôler les flux migratoires sont vains, l’action des  parlements vise à garantir des opérations du marché, à procurer des environnements stables, à attirer des investissements étrangers.  Le rendement national dans les sphères de la croissance industrielle, de l’éducation et des soins… baisse tout comme la solidarité.

En même temps, les processus les plus globalisés prennent corps dans des environnements nationaux. Et le développement  du capitalisme globalisé  n’a pas entraîné le dépérissement de l’État. Les enjeux des frontières s’en trouvent renforcés.  Les entreprises – dont une minorité seulement est transnationale – entretiennent encore des liens forts avec leurs économies de départ. Les échanges globalisés sont en plus concentrés dans la triade États-Unis, Asie, Europe.

Le capitalisme néolibéral préfigure la fin du politique, en ce qu’il dissimule ses propres présupposés idéologiques derrière les impératifs d’efficacité économique.

Texte © Hélène Clemente – Photos © Photos © Mikhael Subotzky


[1] http://en.wikipedia.org/wiki/Sociological_imagination

[2] http://www.clubic.com/internet/google/actualite-367854-eric-schmidt-reconnait-commentaires-changement-identite-etaient-blague.html

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