Bourlinguer avec Dante

Copyright Dante : Bad Circus
Extrait d’une fiction en cours, par C. Hoctan et J.-N. Orengo
Éditions Inculte, 2011

L’introduction au projet général ainsi que « Bad Circus », le premier dossier de l’oeuvre, sont publiés dans le volume collectif, Le Ciel vu de la Terre.

 


 

EXTRAIT

Assis, un pancake industriel sous les narines, la bouche et les yeux, dans une gargote américaine mais en plein Paris, à mi-chemin d’une vie étrangement proche du ratage, une vie de série B, liés par les signes du langage à une existence commune passée à écrire, nous observions notre repas, cette galette cuite, sombre, où perlaient de minuscules tâches claires, petites étoiles rescapées d’un ciel carbonisé par la cuisson du cuistot fou qui ressemblait à Hemingway, avec sa barbe acerbe et grise, antique, d’une antiquité antifasciste car poilue, l’antithèse des ados d’Arno Brecker que l’on retrouvait, immaculés dans les pubs de Calvin Klein et d’autres apprentis sorciers de la culture de masse impossible à dénoncer sous peine de passéisme, comme si un virus de vieillissement inconnu frappait les mots jetés à l’endroit de celles et ceux qui dominent le monde d’en bas, profane et profanateur devenu le monde d’en haut, ciel d’idées trahies et bafouées, où chaque étoile désormais joue au caïd, un sourire semblable à une balafre, le cynisme élevé au rang des beaux-arts.

Nous étions deux, un mâle, une femelle, perdus dans un enchevêtrement d’informations et de références transmises depuis les satellites divins du système que nous aurions bien aimé dénoncer si nous n’étions pas si faibles avec nos moyens artisanaux de pauvres terriens étouffés par l’imaginaire de civilisations extra-terrestres totalement sexuelles et inventives, nos semblables nos frères, lecteurs de notre planète comme nous sommes lecteurs des cieux où sans aucun doute, ils vivent dans des paysages merveilleux ou horrifiques, occasions d’une littérature de voyage aérospatiale invendable.

Ainsi est le ciel aujourd’hui, tramé par les télécommunications, un ciel fonctionnel avec des déchets en orbite, des tubes habités à mi-temps par des humains aussi mous qu’une éponge, un ciel au service des messages et de l’observation à 360 degrés, une vaste entreprise oculaire et auditive de renseignements, un ciel pourvoyeur d’emplois élitistes à faire rêver ceux d’en bas, bosser à la Nasa ou à Kourou, le top, ainsi avions-nous connu un individu ingénieur au centre aérospatial de Guyane qui, en plus d’envoyer la fable d’Ariane dans le réalisme des sphères célestes, s’envoyait de jeunes guyanaises pour pas cher qu’il faisait entrer la nuit au Centre – et par ricochet nous nous souvenions de cette histoire de pompiers de Paris qui se tapaient des sans-papiers africaines dans leur caserne, promettant le sésame du paradis occidental, le titre de séjour pour dix ans, un ciel clair et heureux dans une démocratie heureuse et généreuse car c’est tellement pire ailleurs.

Bref, nous étions égarés, paumés dans des divagations infécondes, perdus dans Paris qui ne ressemblait plus à grand-chose, loyers chers, bars stupides, capotes obligatoires, hiérarchie sociale, crispation, vies inexpérimentées mais blasées, souffrances mentales et le reste. On rigolait bien, les yeux rivés sur notre assiette partagée, circulaire, où ne restaient plus que les débris constellés de notre repas, miettes étoilées d’un massacre.

Nous étions perdus et l’un disait à l’autre, lève les yeux, regarde le ciel.

À cet endroit du monde, une coupole de lumière empêche de voir nettement le scintillement proverbial du silence des espaces infinis qui font aujourd’hui tellement marrer les astrophysiciens, les scientifiques de tout poils, poilus, d’une antiquité antifasciste car poilue, eux pour qui le scintillement d’une étoile est d’abord un bruit, le bruit interstellaire. Oui, il fallait beaucoup d’imagination et une carte du ciel bien propre pour se lever le matin et continuer à y croire, ciel paradisiaque et compagnie, et l’un de nous deux avait sur lui une carte de l’Asie du sud-est tandis que l’autre avait une carte des Etats-Unis et nous croisions les deux comme on échange des alliances, mariage géographique prononcé dans une gargote à l’enseigne américaine en plein Paris, un Paris désert d’une nuit de fin d’automne ou bien était-ce le début de l’hiver, froide et presque givrante, glacée, une nuit d’hémisphère nord universelle, une nuit stellaire tant le froid est l’ami du ciel vu de la terre, épuration thermique qui laisse les paysages terriens dans un état de commotion cérébrale avec simplement, au-dessus, quelques décharges électriques étincelantes dans le noir du coma, un état de communion avec une toiture étoilée, plan fixe d’un film indéfini où brillent les constellations, et il nous semblait étrange que ce lieu soit ouvert si tardivement, bien après l’heure habituelle de fermeture, comme un observatoire qui culmine après minuit, bien après minuit, dans le silence à peine troublé par la mécanique rotative des télescopes, comme si le dispositif d’observation reproduisait les mouvements de ce qu’il observe, mimétisme définitif à l’image de la procréation.

Il y avait du mystère partout, nous étions deux environnés de dossiers non classés, étranges, mal fichus, populistes, parascientifiques, des fantômes, des esprits, des spectres, Marx avait raison, Marx pensions-nous dans la Comédie que l’on se jouait, Marx et les spectres, la multiplication des spectres, nous étions Mulder et Scully engagés dans une observation d’un ciel vacant, absent, nous étions perdus dans les profondeurs des réseaux d’informations et nous avions une maitrise assez faible des codes et des logiciels.

Hemingway traînait derrière son comptoir, deux pakistanais avec lui, faisant le ménage, nettoyant, poussant les ordures dehors. Qu’allions-nous devenir une fois à l’extérieur, dans  l’environnement dialectique du froid et de la peur – ou bien était-ce le ciel et la terre ?

C’est alors qu’un type apparu, grand, svelte, cadavérique, osseux, une momie. Marchait-il sur l’eau ? Il glissait. Ici, dans cette nuit d’hiver hyperboréenne, dans le froid de Thulé, où le givre évoquait l’atmosphère pure d’une extermination à venir, cet homme ressemblait à un étranger venu non pas d’un pays lointain mais d’une autre époque. Avait-il survécu à un cataclysme nucléaire caché des formulaires de presse débités au gigaoctet depuis les terminaux automatisés des grandes enseignes de la communication ? Etait-il un leurre, un piège, envoyé par les sbires de l’Empire car c’est ainsi qu’appelaient le monde d’aujourd’hui celles et ceux qui louvoyaient mi-figues mi-raison dans la « résistance », le concept le plus confortable du monde actuel ? Etait-il une illumination de nos esprits ratés et fatigués par trop de masturbations mentales et de lecture dans les bibliothèques du monde ?

[…]

La suite dans le volume Le Ciel vu de la Terre (Inculte, 2011).

Texte © les auteurs – Image © DR

 

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