Entretien avec Paul-Henri Sauvage

Paul-Henri Sauvage s’entretient par écrit avec C. Hoctan et J.-N. Orengo :

1 – Paul-Henri Sauvage est un pseudonyme. Il existe toute une tradition littéraire qui ne s’écrit qu’au travers d’un nom d’emprunt, d’un décalage face à l’identité administrative, soit pour des raisons quasi fonctionnelles de protection de la vie privée, soit pour des raisons plus complexes de genres – incertitude sur le sexe de l’auteur – ou d’esthétiques comme Pessoa. Cette dimension est d’autant plus intéressante chez toi que l’essentielle de ton œuvre n’existe qu’en ligne à travers un blog lui-même à plusieurs voix, « Pas-Vu-Pas-Pris », dont on détaillera plus loin la structure. Quel type d’auteur es-tu ? Comment penses-tu ton identité d’auteur ?

Je me définis surtout comme un être pluriel, et d’humeur changeante. Tout à fait incapable, en fait, de revendiquer une quelconque singularité. Ayant même, plutôt, la prétention de me vouloir, d’abord, charpenté de rumeurs, et de propos indistincts. Anonymes autant qu’insaisissables… Chatoyants. Je m’efforce juste d’écouter, patiemment, et parfois d’en chercher la provenance, ces voix hallucinées que je devine autour de moi, si lointaines et si proches, qui me répondent à longueur de temps sans y être invitées, et me portent… Car, naturellement, je ne comprends jamais rien à rien. On ne me parle qu’en langue étrangère ! Ce qui fait que j’interprète. J’improvise. Je m’arrange. Et pour en revenir à mon identité d’auteur, précisément, je travaille surtout à n’en avoir aucune ! Rien ne devrait persister, dans ce que j’écris, même à l’état de traces, qui pourrait suggérer une présence. Je veux dire, aussi, que je vis l’écriture comme une transe. Une pratique douloureuse de désenvoûtement de soi. Je ne cesse de vouloir sortir du cadre. Et d’expurger les scories sociales. Tout ce fatras psychologique, idéologique, métaphysique, qui, véritablement, interdit de dire… Ou, du moins, de le dire d’une certaine façon… Bien sûr, je n’y parviens qu’à peine. Et bien trop fugitivement. Bien sûr aussi, il m’arrive, tout de même, d’entrevoir un peu de moi, ou de cet auteur dont vous parlez… Particulièrement quand, d’aventure, d’autres se proposent de lire à voix haute, et comme si je n’étais pas là, certains de mes textes ! Ce qui n’est jamais, finalement, une expérience agréable… Car je crois comprendre qu’une identité, ça pèse. Ca s’explique. Ca s’analyse. Et c’est pourquoi j’aspire, plutôt, à me rendre invisible. Et multiple. Et donc inconstant. Et c’est pourquoi aussi, s’agissant de ce que j’écris, je me refuse à y chercher une quelconque cohérence. Espérant même que personne ne puisse plus, un jour, reconnaître Paul-Henri Sauvage dans tout ça. La cohérence d’ensemble de mon travail est, même, au plus profond, ce contre quoi je lutte à tout prix. J’ai lu quelque part, et je ne sais plus où, cette réflexion tout à fait pertinente, à mon sens, de Louis-René des Forêts qui évoquait deux désirs contradictoires : celui d’être comme tout le monde, et celui de n’être comme personne. Il y aussi Blanchot qui parlait d’un « je sans moi » et Deleuze de la  splendeur du « on »… Mon identité d’auteur ? Je ne sais pas répondre à cette question…

2 – Parles-nous de toi par rapport à ton parcours : de formation scientifique, tu es médecin. Tu aurais beaucoup exercé à l’étranger. Aujourd’hui, tu travailles en tant que conseil et expert médical dans un milieu plutôt sédentaire et bureaucratique : un service ministériel. Parles-nous de ce battement entre ta vie d’écriture et ta vie alimentaire. Parles-nous aussi de ta conception de l’anonymat relatif dans un environnement où la question du « qui est qui » est prédominante et assez peu traitée en France ?

J’aurais exercé à l’étranger… J’apprécie infiniment que vous choisissiez de recourir au conditionnel pour évoquer mon activité professionnelle. Je vais m’en expliquer… Mais, avant cela, il est vrai que je suis de formation médicale. Et il est vrai, aussi, que ce n’est sans doute pas tout à fait sans importance dans mon parcours littéraire. Il est même possible que jamais je n’aurais eu, de cette manière-là, ce besoin d’écrire, à ce point pressant, impérieux, si je n’avais été, si souvent et de si près, confronté à ce qu’il faut bien appeler le travail du néant qui, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, nous dévore chaque jour un peu plus et nous emporte toujours plus loin, très loin du rivage… Sans parler de l’extrême désarroi qui, nécessairement, l’accompagne… Sans parler de la souffrance, et même de l’effroi, qu’il génère… Sans parler du reste… Je ne développe pas mais veux simplement dire que la mort ne chôme pas ! Et qu’elle gagne régulièrement la partie. Et que rien ne se fait, vraiment, dans la délicatesse. Et que toute cette cruauté est, humainement parlant, intolérable. Insupportable. Je ne sais pas comment dire… Et j’y vois, constamment, ce que m’a toujours convaincu de l’urgence d’une approche esthétique de l’existence. Un exemple, si je peux me permettre : le souvenir très vif, que j’ai encore aujourd’hui, alors que c’était il y a si longtemps, d’une nuit toute entière passée à écrire, relégué dans une chambre d’hôtel, sinistre, qui donnait sur le fleuve Niger. C’était dans les jours, les nuits, les heures, qui avaient suivi la visite, proprement scandaleuse, d’un hôpital, totalement désolé, à sept ou huit heures de route, à peu près, je ne me souviens plus bien, de Bamako… Une nuit toute entière passée à écrire un texte qui n’était, d’un bout à l’autre, qu’un carnaval de corps dénudés au cœur de l’été et l’étrange, et grotesque, récit de séductions troubles et de folles sensualités. Un texte sur la danse… Un texte sur les lumières du soleil qui s’invitaient, parfois, dans cet appartement sous les toits que louait Maud, autrefois… Comment comprendre cela ? Comment accepter d’en être réduit à une telle obscénité ? Comment écrire des histoires alors même que la barbarie, tous les jours, s’invite à notre table ? Comment ? Pourquoi ? Si ce n’est pour ériger un ultime rempart… La poursuite d’un rêve impossible. Le besoin d’introduire du désir, de l’extravagance, du miroitement, que sais-je, de l’imaginaire dans le réel… L’espoir complètement insensé, déraisonnable naturellement, que toute cette manœuvre pourrait suffire ! Au point de colmater les brèches. Pour éviter le froid. La glaciation finale. Car chaque mot, chaque phrase, est susceptible de retarder l’échéance, n’est ce pas ? Il s’agit de tenir bon ! Un peu plus de mille et une nuit, espérons le, mais voyez-vous, c’est toujours avec cet argument-là que je sors mon carnet… Mais revenons à la question, que vous posez, essentielle, du battement entre ma vie d’écriture et ma vie alimentaire que vous qualifiez, avec raison, de bureaucratique… D’abord, j’entends affirmer que ces deux vies sont totalement indissociables. Et que tout est toujours mêlé. J’écris, littéralement, dès que je peux, dès que j’ai cinq minutes, n’importe où, voire n’importe comment et sur n’importe quel support ! Et pas une journée, sans doute, sauf à devenir fou, ce qui n’est jamais exclu, je ne survivrais dans le milieu bureaucratique dont vous parlez sans cette possibilité, à tout moment, de jouer d’autres partitions que celle de l’expert que je suis dans mon domaine. Mais je mets, aussi, la plus grande énergie à ce que mon univers social, précisément, reste le plus parfaitement possible étanche à mon univers fictionnel. En d’autres termes, je n’ai jamais parlé de mes textes à ces collègues que je côtoie tous les jours et je n’imagine pas un instant m’aventurer, benoîtement, à leur en faire lire un, comme ça, juste pour le plaisir ! Ce serait incongru et terrible. Car il y a une bonne raison à cela… C’est que, tout simplement, je ne pourrais plus écrire une seule ligne, même dans leur dos, même seul, réfugié dans ma soupente, s’il me fallait craindre, fusse par intermittence, le regard de celles et de ceux que je croise dans les couloirs… Je considère, en effet, qu’il n’y a rien de plus intime que la pratique de l’écriture. Toute cette mécanique à l’œuvre dans le processus littéraire est extraordinairement indécente. Et grotesque même, si l’on y pense. On ne peut guère être plus exhibitionniste qu’en écrivant ! C’est bien plus violent, pour les autres, il me semble, que d’exposer son anatomie sur la plage… Les corps, on les connaît, y compris dans leurs imperfections, leurs déchéances, il n’y a pas vraiment de mystère, au fond. Mais la manière dont on est traversé par les mots… La pulsation des images qui nous obsèdent… C’est absolument terrible d’en parler. Alors comment, ensuite, pourrais-je neutraliser cette indécence au moment de négocier une décision, ou d’argumenter un projet ? Vraiment, je n’y parviendrais pas. Tout cela est trop difficile pour moi. Et donc, je m’y refuse… Pour finir, vous connaissez, sans doute, cette anecdote sur Balzac interrompant brusquement un déjeuner d’affaire et répondant à son interlocuteur ? Bon, revenons à la réalité ! Parlons de César Birotteau…

3 – A quelle « famille » d’écriture te rattaches-tu ? Quels sont les œuvres ou les écrivains qui t’ont marqué dans ta vie ? Quels sont celles et ceux d’aujourd’hui qui t’intéressent, voire te passionnent et auxquels tu es très attaché ?

Naturellement, toute entreprise littéraire, véritable, m’intéresse et me passionne… Et quant à me rattacher à une famille d’écriture, je ne sais pas ! Car je pense avoir été profondément marqué par des auteurs extrêmement divers. Sans prendre le temps de réfléchir, plus que ça, à la place qu’ils occupent dans mon panthéon littéraire personnel, je citerais juste, parce qu’il vous faut des noms : Albert Cohen, Marguerite Duras, Louis-Ferdinand Céline, bien sûr, Georges Bataille, James Joyce ou Franz Kafka… Mais si je n’avais qu’un seul écrivain à garder de toute l’histoire de la littérature, ce serait, incontestablement, Malcom Lowry pour Au-dessous du Volcan ! Il est évidement impossible d’en expliquer brièvement les raisons… D’autant qu’il faudrait également raconter, car je considère qu’elles comptent pour beaucoup, et parfois même pour l’essentiel, dans la manière que j’ai eu d’appréhender chacun de ces auteurs, les circonstances exactes de l’existence qui me les ont fait découvrir… Tout cela est subtil. Alors, les auteurs contemporains ? Je pourrais, pour ne pas me limiter au champ de la littérature, parler de Godard pour Eloge de l’amour et Notre musique… Mais sinon, d’abord, Thomas Pynchon, à la fois pour son écriture baroque, son insistance à visiter nos fantasmes, nos utopies, la tragédie de nos échecs collectifs. Vineland, notamment, est, de mon point de vue, un immense roman… Un texte qui, pour moi, parvient avec justesse à dire les racines de nos rêves… Mais Thomas Pynchon me passionne aussi pour cette manière, quasi unique, je crois, dans l’histoire de la littérature de porter son œuvre. Il y a, de sa part, un acharnement admirable à refuser d’exister en tant qu’écrivain, de chair et de sang j’entends. Admirable, car cette insistance à vouloir s’effacer derrière le texte est précisément ce qui nous autorise à lire ses romans, sans pour autant être trop perturbés par sa présence ! Tout à l’opposé de ces textes complaisants, narcissiques, qui servent, surtout, de pauvres faire-valoir à leurs auteurs dès lors qu’il s’agit de sourire aux caméras de télévision… Thomas Pynchon, donc. Et puis, plus proche encore, peut-être, de ma sensibilité, António Lobo Antunes… Voilà, pour moi, un formidable romancier ! Quelqu’un dont j’entends parfaitement la voix. Au sens propre du mot, d’ailleurs. A l’occasion de sa venue à Paris, l’an dernier, j’ai eu, en effet, cette chance de pouvoir l’écouter lire quelques extraits de ses romans. C’était une magnifique expérience. On devrait toujours avoir en tête, en parcourant un texte, la manière dont l’auteur s’en empare. Le sens qui en émerge, en est, parfois, différent de celui qu’on imagine. C’est le cas pour Antunes et, depuis, je ne peux, rigoureusement, rien lire de lui sans que cette voix s’impose, dans son rythme, sa lenteur, ses soubresauts… Je parlais de la transe de l’écrivain, mais il y a aussi la transe du lecteur !

4 – Revenons aux prémices de ton écriture. Tu as donc publié deux romans « policiers » sous un autre pseudonyme, romans que tu ne renies pas mais ne revendiques pas non plus. Tu as d’ailleurs changé de pseudonyme. Comment s’est opérée cette « prise de conscience » en toi, cette décision de ne plus t’en réclamer ? L’expérience éditoriale vécue par leur publication t’a-t-elle déçu, frustré, navré, etc. ? Pourquoi ?

Je suis littéralement fasciné par toute cette métaphysique des univers parallèles, même si je n’y comprends pas grand chose ! Il n’empêche que je lis, ici ou là, que certains astrophysiciens prennent, désormais, très au sérieux tout cet attirail conceptuel, complexe et cohérent, déduit de la théorie des cordes, et qui conduit à penser que le monde pourrait se multiplier à chaque instant avec, comme conséquence vertigineuse, le fait de continuer à vivre, en permanence, une infinité d’existences à peine différentes de celle que nous connaissons… A peine différentes, mais tout de même un peu ! Alors, voilà… Disons, donc, que je considère comme probable, l’hypothèse selon laquelle, sous un autre pseudonyme que le mien, je persiste à vouloir écrire des romans policiers, même si ceux-ci me paraissent aujourd’hui tragiquement dénués d’ambition littéraire. Mon double lointain, et à la fois si proche, récuse naturellement un tel constat et, par ailleurs, avance comme argument le plaisir, tout à fait légitime au fond, de créer des personnages. Tout cela est parfaitement vrai. Et pas du tout absurde. Mais bon, dans l’univers qui est le nôtre, ce n’est pas le cas, je confirme. Alors, la seule véritable question est, effectivement, de savoir dans quelles circonstances et pour quelles obscures raisons, ces deux univers ont soudain divergé ! Pourquoi, un jour, pour moi, la forme a pris le pas sur le contenu… Dix ou quinze ans après, je n’ai toujours pas de réponse vraiment convaincante. Je sais, juste, qu’à l’époque j’étais terriblement naïf en matière de littérature et pas très sûr de moi. Surtout, je n’imaginais pas que l’on puisse écrire sans être écrivain. Et, par suite, sans être publié… J’ai donc adressé, par la poste, à différentes maisons d’édition, certaines prestigieuses, d’autres moins, le manuscrit d’un premier roman. Tout cela n’est, évidemment, guère original ! J’ai obtenu quelques réponses, négatives bien sûr, quelques avis rapides, hypocritement élogieux sur mon texte. Le théâtre habituel… J’ai décroché, je ne sais comment, deux rendez-vous successifs. Je veux, juste, dire qu’il m’est arrivé de grimper dans les étages ce qui, naturellement, ne constitue pas spécialement un exploit ! Mais j’ai vécu ça… La troisième porte au fond du couloir, l’escalier dans la cour, je passe sur les détails ! Car j’ai fini par rencontrer quelqu’un qui semblait, sincèrement, s’intéresser à ce que j’écrivais. Circonstances particulièrement favorables, pour moi, à l’époque, il ne jurait que par Richard Brautigan dont, heureuse coïncidence, je venais juste de découvrir la langue. Bref, je l’ai écouté. Il m’a demandé de réécrire complètement mon texte. De forcer sur le réel. D’injecter du concret dans ma manière de travailler les phrases. Il a, d’ailleurs, activement participé à l’entreprise. C’était impressionnant. Sauf qu’au bout du chemin, l’objet ne ressemblait plus guère à ce que j’avais imaginé. Je me suis senti dépossédé. J’avais la très forte impression de n’être qu’accessoirement l’auteur du roman. Il est toutefois possible, sinon probable, qu’en terme de stratégie de publication, cet éditeur ait, effectivement, eu raison sur toute la ligne. Peu importe, au fond. Je ne prétends pas le savoir… Car, une deuxième expérience est venue. Assez semblable à la première. Or, c’est à peu près à ce moment-là que, pour différentes raisons, je me suis mis à voyager. Ce qui a, sans doute, contribué, insensiblement, à me permettre de voir les choses différemment. Jusque là, je n’avais jamais mis les pieds en Asie du Sud-Est. Je découvrais l’Inde, la chaleur étouffante durant la mousson… Les regards… La beauté nonchalante des visages… Et ces couleurs, que je ne connaissais pas, tout un monde… J’avais sans cesse mon carnet sur moi… Brusquement, un jour, j’ai compris que je venais de m’autoriser à écrire. Publier me paraissait, soudain, tout à fait superflu. Vous allez penser que c’est prétentieux, mais c’est ainsi. J’avais mon stylo. Mes cahiers. On me laissait faire. Je pouvais m’isoler ici ou là. Ça me suffisait… Et ça continue de me suffire, au fond !

 

 

5 – Souhaiterais-tu, à l’avenir, reprendre ces deux romans pour les retravailler ou les transformer afin d’en faire « autre chose » ? Pourquoi ?

Les circonstances m’ayant permis de les écrire ont disparu depuis longtemps. À plus d’un titre, c’est, aujourd’hui, un monde englouti. Historiquement parlant… Sans même parler de l’image que j’en avais… Car j’étais, à l’époque, assez fortement engagé dans le mouvement social… Les textes que j’écrivais résultaient directement de cette certitude, exaltante, que le monde qui nous entourait, n’était rien d’autre qu’un moment de la volonté des hommes ! Je serais, aujourd’hui, tout à fait incapable de retrouver, intactes, les émotions qui sont à la racine de ce que j’écrivais, alors, ici ou là. Et, donc, pourquoi exhumer  tout ça ? Car la question que vous posez m’amène à répondre un peu à côté… J’ai, en effet, le sentiment qu’un texte, sous réserve qu’il soit toujours en chantier, conserve une énergie qui lui est propre, un pouvoir d’évocation intact, une capacité d’emprise sur moi tout à fait réelle. Et c’est pourquoi je ne travaille bien qu’en reprenant des ébauches. En développant. En corrigeant. Une fois. Dix fois. Et bien davantage parfois. En revanche, à partir du moment, où le texte en question est publié, c’est très étrange mais il me semble que cette capacité d’emprise disparaît immédiatement. J’en suis, pour ainsi dire, soulagé. Désensorcelé. Je peux respirer. Rien ne persiste plus de l’étrange tension qui en avait été à l’origine. Tout se passe comme s’il n’y avait, soudain, plus de combustible pour l’alimenter. Je veux dire, par-là, que publier un texte, pour moi, est peut-être, d’abord et avant tout, une manière de m’en débarrasser. D’éviter que sa puissance maléfique ne se perpétue et ne prolonge son œuvre souterraine à mon insu… Alors, ces deux romans dont on parle, relégués, avec raison, et depuis si longtemps aux oubliettes, pourquoi voudriez-vous que j’envisage de les déterrer ? Vraiment, merci bien… Laissons-les là où ils sont ! J’ai suffisamment à faire avec le reste…

6 – Dans un texte que tu as publié dans le volume collectif, Si la vie est cadeau (Max Milo, 2010) et intitulé « Hegel ou le Désir contrarié », le narrateur, Paul, avoue dès les premières lignes que « Mieux valait, sans doute, ne pas trop s’attarder sur les détails. Ni, surtout, chercher à se justifier. S’il devait s’expliquer, la moindre hésitation lui serait fatale et anéantirait, sur-le-champ, sa détermination ». Revenons à cette question du secret et ton rapport à lui, à la clandestinité qui se retrouve jusque dans ton œuvre elle-même. Quel intérêt vois-tu à te cacher ainsi, même de tes proches, pour écrire ? Pourquoi vouloir écrire comme s’il s’agissait d’une activité prohibée que tu devrais absolument taire au risque de… de quoi ?

Je dois vous faire une confidence. La plupart de mes textes disent la vérité. Ou à peu près. Il y a toujours un écart, bien sûr, mais à peine, et c’est le propre de la littérature, il me semble, de travailler cet écart. Sans prêter beaucoup d’attention à ce truc informe, au premier plan, extrêmement célèbre bien sûr, et qui révèle pourtant la vérité du tableau, nous nous apprêtons toujours, peu ou prou, à recevoir les deux ambassadeurs, majestueux, qui figurent sur la peinture d’Holbein… Nous en sommes encore là, heureusement. Or, il suffit de cinq pas sur la droite pour comprendre… Cinq pas. Pas plus. Pas moins. Tout est dit ! Car, dans mes textes, c’est exactement la même chose. Maud et Violaine sont des personnes bien réelles. Je pourrais donner les références, des précisions… L’heure exacte. Des numéros de téléphone. Les circonstances de l’accident d’avion… Ce qui s’est réellement passé avec Stéphanie, à Téhéran, en septembre 2001. Car figurez-vous que j’y étais ! J’arrête là. Je veux juste dire que, naturellement, c’est précisément de cette ivresse que se nourrit le désir de poursuivre un texte… C’est, pour moi, dans l’infinie liberté de travailler le réel que réside la jouissance d’écrire… Or, il faut bien avouer – car ce n’est pas vraiment joli-joli – que cet aménagement de la vérité est particulièrement trompeur. Et qu’il y a du scandale à vouloir, ainsi, agencer le monde à sa façon… Tout cela est fallacieux, injustifiable et, pour dire vrai, complètement déloyal ! Comment concilier l’amitié et l’écriture romanesque dans ces conditions ? Je crois pouvoir dire qu’écrire, de mon point de vue, c’est toujours un peu trahir. Et se moquer du monde. D’autant qu’il ne s’agit pas seulement de réécrire l’histoire mais, aussi, et peut-être surtout, de marquer les autres par ses mots, comme le dit si bien Chantal Thomas. Donc, pour revenir à votre question, ce n’est pas qu’en écrivant je me livrerais à une activité prohibée mais que, très simplement, j’entends pouvoir continuer à dire, à ma manière, ce qu’il me plait de raconter ! Il est possible qu’au fond cet aveu ne me rende pas très sympathique, mais c’est ainsi… Cela étant, ce parti pris de clandestinité relève, également, par chance, d’un motif un peu plus noble ou, du moins, un peu plus sérieux… Il semble en effet que l’existence physique de l’auteur détourne inévitablement l’attention du lecteur. Il nous arrive, n’est-ce-pas, d’être attendris, ou révoltés, ou légèrement dégoûtés, ou découragés, en apprenant, ou plutôt en devinant qu’un tel, ou une telle, dans ce texte… Bon, je n’épilogue pas. Je veux juste répéter cette évidence, à savoir que c’est ce que j’écris qui pourrait intéresser un esprit vagabond… Mais pas ce que je suis. Ce que je suis, je le réserve à mes proches… Alors, pour finir, il y a ceci de Rimbaud dans Une saison en enfer : « Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu ». Pour ma part, je me dis, juste, que le peut-être est de trop. Et croyez-moi, c’est une chance. Je m’en félicite tous les jours.

7 – Ce choix de clandestinité est-il un choix esthétique ou existentiel ? Paul, dans « Hegel ou le Désir contrarié », aimerait dire à sa mère : « S’il te plaît, ne dis rien M’man. Surtout ne dis rien ! Ne m’oblige pas à t’envoyer à la gueule tes quatre vérités. Ne m’oblige pas à te clouer le bec, M’man. C’est clair ? ». L’acte d’écrire et la vie familiale ont toujours entretenu des rapports assez violents, soit dans le rejet de l’un par l’autre, soit dans la volonté de maintenir les deux ensembles et d’envoyer les auteurs sans familles dans le fatras du folklore de l’écrivain maudit. Comment penses-tu ce rapport ?

Pour vous répondre, il me faut, en préalable, dire que je viens d’un monde où la technique et, même, la technologie, les sciences avaient bien plus de valeur, infiniment plus…, que tout ce qui rapporte, de près ou de loin, à la littérature, et à l’art en général. Tout ce vaste continent, peuplé d’illuminés et d’oisifs, n’était qu’enfantillages, ou distractions paresseuses, vaguement utiles, peut-être, les nuits d’insomnie. Mais à peine plus… Je ne crois pas me souvenir, d’ailleurs, avoir jamais entendu dans mon enfance un seul commentaire exalté, ou enthousiaste, ou déçu, à propos d’un roman ! Rien de sérieux ne pouvait résulter d’une approche esthétique du monde, pour parler comme Nietzsche. J’en ai tiré la conclusion, bien plus tard, que mes parents s’étaient, sans doute, largement trompé sur l’essentiel, réduisant l’univers qui était le leur, à un assemblage mécanique, et hétéroclite, dont il convenait seulement de s’approprier les rouages. Et, naturellement, il est difficile à partir d’un tel constat, d’espérer se faire entendre ! Soyons donc indulgents, si vous le voulez bien, envers Paul qui s’est longtemps retenu d’envoyer à la gueule de sa mère ses quatre vérités… D’autant que, bien sûr, il ne s’agissait pas seulement de vouloir exister par l’écriture mais, autrement plus dérangeant encore, de suggérer une autre lecture de l’histoire familiale. Et là, c’était l’impasse absolue. Car on ne peut guère, raisonnablement, prétendre en savoir davantage sur son compte que ses propres parents ! Sauf qu’en écrivant, pour ma part, j’ai précisément ce sentiment de ne faire qu’écouter, à peine assourdi, l’écho lointain de ce que la fée Carabosse s’est permis de dire de moi, il y a si longtemps, quand elle s’est aventurée à se pencher au-dessus de mon berceau. C’est à peine une métaphore. Qui détermine quoi ? Est-ce, vraiment, parce que vous êtes toujours dans la lune que l’on dit, de vous, que vous êtes dans la lune ? Ou bien est-ce l’inverse ? La réponse ne va pas de soi. Qu’allons nous découvrir de nous en rembobinant le fil des péripéties bizarrement oubliées de notre enfance ? Je ne confonds pas la pratique littéraire avec la psychanalyse, bien sûr, mais, tout de même, le matériau est le même… C’est dire que, quand il était encore temps de le faire, jamais je ne me suis risqué à annoncer quoi que ce soit à mes parents qui ait pu leur faire suspecter que j’écrivais. Et quant à imaginer leur faire lire ce qu’ils n’auraient pas manqué de considérer comme des cochonneries, au mieux totalement insignifiantes, ni plus ni moins, voilà qui eût été, simplement, déplacé… Pour le dire autrement, je tiens la littérature comme une prodigieuse entreprise de démolition de la vie de famille. Une source inépuisable de conflits, de mises à l’écart, d’indignations, dont il faudrait, sans doute, parfois, savoir se défaire… Il y a, d’ailleurs, chez moi, régulièrement, une tentation de cet ordre. L’envie de me débarrasser d’une très mauvaise habitude. D’envoyer valdinguer mes personnages… Tout ce bazar qui m’obsède. Et m’interdit d’écouter jusqu’au bout. De participer, comme tout le monde. De travailler au jardin, en compagnie du cousin. Naturellement, cela ne dure jamais longtemps ! Car écrire est une drogue terriblement addictive. Je me dis que, peut-être, on n’en guérit jamais…

8 – La critique des années 70 du dernier siècle a montré qu’il est vain d’identifier le Marcel de La Recherche au Marcel Proust de la vie civile. Or, il est aussi vain de les dissocier complètement et de séparer radicalement la vie de l’œuvre. Si Paul peut être aussi dans le fond Paul-Henri et si Paul-Henri, c’est toi, peut-on dire que cette mise en abîme du personnage à travers des expériences et un vécu qui te sont personnels est un moyen pour toi d’écrire sans devoir dire que tu produis, en fait, de l’autofiction ? Expliques-nous ton rapport à ce genre. A-t-il, à tes yeux, une importance, un intérêt ? Pourquoi ?

Je comprends que l’on puisse prendre, à la lettre, mes textes pour de l’autofiction ! J’entretiens moi-même, à ce propos, une certaine ambiguïté quand il m’arrive d’en parler. Néanmoins ce n’est pas le cas. Je m’en défends. D’abord parce que je n’ai jamais cherché, en me confrontant à la pratique littéraire, à régler des comptes avec quiconque. Fût-ce, symboliquement, ou de manière détournée… Et jamais non plus, je ne me suis servi de fiction pour, envers mon entourage, romancer mon existence, lui donner un vernis, une brillance toujours bienvenue, ou bien construire ex nihilo un personnage bien réel, dont tout un chacun aurait pu croiser la silhouette, ici ou là, dans une soirée. Ce n’est pas mon genre… Du moins, je ne le dirais pas comme ça… Et je vais m’en expliquer… La vérité, en effet, c’est qu’il est totalement vain, en plus d’être foncièrement dénué du moindre intérêt, j’insiste, de chercher, dans mes textes, des clefs qui, d’ailleurs, j’insiste également, n’appartiennent vraiment qu’à moi ! Sauf à en savoir un peu plus sur mon compte – et vous m’accorderez que précisément je m’efforce d’éviter que ce soit possible – toutes les ficelles de mon écriture sont, je l’espère, parfaitement invisibles. Certes, je travaille la réalité… Certes, je puise dans le quotidien, dans les balbutiements de mon existence, les images et les concepts qui me permettent d’interpréter ou de reconstruire le monde comme je l’entends. Mais cela ne suffit pas pour que l’on puisse m’identifier à mes personnages. Ni même aux différents narrateurs susceptibles d’intervenir et de se parer des attributs de l’auteur. Je revendique le droit d’inventer. Et de jouer sur tous les tableaux. De brouiller les pistes. D’apparaître odieux, mesquin, vantard ou mièvre, selon mon bon plaisir, ou selon mon bon vouloir, ce qui revient au même. Et tout cela sans qu’il ne soit jamais possible, au lecteur, par chance pour moi, de deviner d’où me viennent de telles idées et la part de moi-même que j’y mets. Je ne me réclame donc pas d’une littérature qui chercherait à s’intéresser davantage aux péripéties du récit, à la manière dont le mensonge se drape de vraisemblance, qu’à la forme utilisée par l’auteur, qu’à la manière de le dire… Car, précisément, la littérature, dans l’expérience que j’en ai, est d’abord un rapport à la langue, à l’articulation subtile des phrases, aux dispositifs imaginaires et symboliques qui permettent de construire le réel à partir d’un certain agencement des sons et des mots. Le reste ne compte pas. Sauf à titre de divertissement. Et je le dis d’autant plus volontiers que mon projet n’a jamais été de vouloir décrire la réalité le plus fidèlement du monde en y introduisant, ça et là, pour pimenter le récit, une part de fantaisie… Une manière de sourire… De prendre le contre-pied… D’amuser la galerie… Non, jamais. Le récit des péripéties de mes personnages, outre qu’il est, d’abord et surtout, prétexte à manier le stylo, et à noircir du carnet à tout va, ne me sert, quotidiennement, qu’à prolonger l’expérimentation du monde en charpentant ma propre réalité, de fictions. C’est donc moins de partir du réel pour construire une fiction, que l’inverse, qui me passionne ! Je veux dire, à titre d’exemple, qu’il suffit qu’une ombre prenne corps, un jour, sur l’un de mes carnets pour que, comme par hasard, presque inévitablement, je croise précisément cette ombre, quelques jours après, au détour d’un couloir du métro ! Combien de fois ai-je ainsi été légèrement déstabilisé en me retrouvant, un jour, sans m’y être préparé, nez à nez avec l’un de mes personnages ! Forcé de me dire : le voilà donc un peu plus petit que je ne le croyais… Ou bien : finalement, c’est quelqu’un d’assez sympathique… Je ne suis pas en train de délirer ! Tout ceci arrive réellement, et assez souvent, je vous assure… Et je suis convaincu que nous avons tous cette sorte de pouvoir. Mais que nous le malmenons à tout va. Et que nous nous interdisons même de penser qu’il est quasi constitutif de la condition humaine… Nous avons cette faculté d’halluciner le réel ! Souvenons-nous de Don Quichotte qui meurt, dès qu’il est guéri de sa folie… Mais pour en finir avec cette question de l’autofiction, le plus important, à mon sens, c’est qu’il faut, tout simplement, du génie pour écrire sur soi de manière convaincante… Je pense, notamment, à Marguerite Duras qui parvient à nous dire : voilà qui je suis. Non pas Marguerite Donnadieu qui n’existe pas, mais Marguerite Duras qui, elle, existe bien et a passé son enfance là-bas, dans le delta du Mékong. Enfin… Tout cela est très fort. De la littérature portée jusqu’à l’incandescence… Mais le génie ne court pas les rues !

9 – Parlons maintenant de ce qui, en l’état, est un peu ton magnus opus, le blog « Pas-Vu-Pas-Pris ». Il est en ligne depuis 2008 mais il a subi des métamorphoses. Parles-nous de la vie de cette œuvre sur les réseaux ? La structure change en fonction de la plate-forme, la mise en page aussi. Il y donc un genre de métamorphisme au niveau éditorial assez remarquable que tu pourrais exposer ici.

Effectivement, il ne s’agit pas d’une œuvre statique mais d’un quelque chose qu’il m’est, d’ailleurs, assez difficile de définir et que je considère surtout en perpétuel devenir. Parfois je me dis, même, que ce blog relève davantage de la performance que de la littérature. Car « Pas-Vu-Pas-Pris » n’a de forme que provisoire. Sa structure est constamment en chantier et d’avoir toujours, sous la main, cet espace sans dessus-dessous convient tout à fait à l’idée que je défends, d’un travail sur le texte qui avance à l’aveugle, se nourrit de rencontres imprévues, de juxtapositions, d’associations d’idées, de fulgurances et de jubilations inattendues… Cette imprévoyance, dans les rapports qu’entretiennent mes textes entre eux, j’y reviendrai, est constitutive de l’ensemble du projet. Car j’aime le désordre qui, par suite, semble y régner et qui n’est jamais que le reflet fidèle de cet autre désordre qui est à l’œuvre, en permanence et de manière souterraine, dans les circonvolutions de la mémoire. Il est possible de qualifier d’oubli, ou de mauvaise foi, ou même de simple délire, personne n’en est à l’abri, cette implacable machinerie qui bouscule, continuellement, le bel ordonnancement de notre esprit… Toute construction destinée à en témoigner se doit donc, pour moi, d’être éphémère. Et c’est pourquoi chaque fragment de « Pas-Vu-Pas-Pris » peut tout à fait être interprété comme un texte parfaitement indépendant des autres mais, également, comme l’une des composantes d’un univers parallèle, en expansion continuelle, et dont l’architecture, aujourd’hui, n’est ni tout à fait la même qu’hier, ni non plus vraiment différente… C’est que, précisément, cette prolifération en réseau permet d’enrichir la fiction en lui juxtaposant diverses propositions issues du monde réel, de la brutalité quotidienne, voire de l’actualité sociale ou même internationale. Je rêve toujours que l’on puisse directement passer de mes textes à un reportage vidéo, tout à fait passionnant, sur les trafics de médicaments ou à l’interview, en direct de préférence, d’un chef taliban, dans une des vallées du sud de l’Afghanistan… Et puis, d’un clic de souris, en revenir, avant d’aller dîner en ville, à la nouvelle péripétie d’une histoire qui n’en finit jamais, ou plutôt, d’ailleurs, qui ne cesse de commencer… C’est dire qu’à l’avenir, j’entends faire de « Pas-Vu-Pas-Pris » davantage un lieu de passage entre deux errances informatiques, davantage un refuge transitoire, davantage une parenthèse esthétique, qu’un blog honteusement fermé sur lui-même, sur sa cohérence, et destiné, exclusivement, à accueillir des textes, nouvelles et fragments, d’un auteur nommé Paul-Henri Sauvage… Je me dis parfois, d’ailleurs, que les personnages que j’y dépose, pourraient tout à fait s’en évader. Je les surveille, bien sûr, plus ou moins, du coin de l’œil mais pas plus que cela… Au fond, je serais ravi d’apprendre qu’ils m’ont déjà faussé compagnie ! Car la toile est un continent pour une large part encore inexploré et qui ne cesse pourtant de s’étendre aux confins de l’univers… Une Afrique, mystérieuse et inquiétante, mais si riche de promesses, comme ce continent imaginaire que rêvaient Phileas Fogg et ses contemporains, mais cette fois, difficulté supplémentaire, en perpétuelle extension géographique ! Et, donc, un champ d’expérimentation fabuleux. Paul, Maud, Violaine, Charles-Antoine, Frédéric… Ils ont tous, peu ou prou, vocation à me filer entre les pattes. Et à être accueillis, ici ou là, sur des sites dont personne aujourd’hui ne peut soupçonner l’existence ! J’ai parlé de réseau, de va-et-vient entre le réel et la fiction, l’un alimentant la production de l’autre, et réciproquement, textes et images à l’appui, tout cela, au fond, ne me semble guère éloigné du concept de rhizome, cher à Gilles Deleuze… Réseau ou rhizome ? Je pourrais, dans un autre registre, donner l’image de la salamandre dont l’un des membres, s’il est blessé, parvient à se régénérer, certes, mais de manière monstrueuse. Et multiple… Je me sens si souvent l’âme d’une salamandre ! Mes blessures, comme les siennes, engendrent des monstres qui se multiplient. Cette effrayante régénération n’est pas loin de m’échapper. Suis-je toujours, quand j’écris, celui qui, d’un mot, légitime l’inévitable souffrance dont il entend se débarrasser et dont il gardera indéfiniment la trace ? Ou bien, tel le navire Argo, suis-je déjà, dès lors que le stylo me guide, un autre moi-même, bancal, grotesque, qui s’amuse d’une pirouette… Dans ses mémoires, un motif revient constamment sous la plume de Giacomo Casanova : « Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé ».  Je pourrais, si je ne craignais le ridicule de la comparaison, en faire ma devise…

10 – Question très générale : pourquoi publier ainsi en ligne ? Quelle expérience sentais-tu pouvoir vivre que ne t’offrait pas ou plus le papier ?

J’apprécie énormément de ne pas avoir à attendre des mois, voire davantage, avant qu’un texte ne soit lu, dès lors que j’ai décidé, presque sur un coup de tête, de soudain m’en débarrasser… Il y a un rapport quasi immédiat avec le lecteur, fût-il virtuel, qui me convient tout à fait. C’est un luxe que je trouve extraordinaire. Voire exorbitant… Le texte, une fois poli, débarrassé de diverses scories, prêt à être consommé, apprécié ou rejeté, peu importe, se retrouve, sans délai, dispersé, comme par enchantement, aux quatre coins de la galaxie. Voilà qui est fabuleux. Les mêmes phrases, sur le papier, auraient-elles un destin identique ? Il m’arrive de recevoir des mails du Québec… J’ai, un temps, conversé avec un étudiant coréen qui m’assurait apprendre le français en lisant régulièrement mon blog ! Tout cela m’amuse, bien sûr, et reste complètement anecdotique mais, après tout, c’est aussi dans l’intention de nouer, avec d’autres, un presque-rien de cet ordre que j’écris… Or je doute qu’un tirage à quelques centaines d’exemplaires, dans le meilleur des cas, m’offre de telles opportunités ! Sauf que je sens bien le risque que je prends à me contenter d’un tel procédé de publication… Le risque de n’en faire qu’à ma tête, en évitant soigneusement le rejet, ou même, simplement, la confrontation directe avec d’autres esprits que le mien. Le risque… Mais aussi la vanité de tout cela ! Vanitas et poursuite du vent, n’est-ce-pas ? Car cette possibilité de publier rapidement un texte est, aussi, terriblement déroutante de facilité ! La tentation pourrait être d’aller trop vite. De ne travailler la phrase que superficiellement. Dans le monde de l’approximatif, rien n’est vraiment grave. On se contenterait, parfois, de pas grand chose. Ou de presque rien. L’édition à l’heure numérique exige, à mon sens, en raison même de cette facilité, la plus extrême vigilance de la part des auteurs.

 

 

11 – « Pas-Vu-Pas-Pris » est une œuvre fictionnelle présentant les péripéties de plusieurs personnages qui sont aussi des narrateurs. Certains billets ou chapitres sont signés d’eux, d’autres, au contraire, parlent d’eux à partir d’un narrateur qui est donc Paul-Henri Sauvage, narrateur dont ne parle aucun autre des personnages. Expliques-nous ce que tu as mis en place pour façonner cette œuvre protéiforme et dont il semble qu’elle puisse être infinie tant son développement donne l’impression d’une dimension potentiellement tentaculaire. Comment parviens-tu toi-même à t’y retrouver ? Et d’ailleurs, cette œuvre a-t-elle un fil conducteur précis ou s’élabore-t-elle tout simplement au hasard de son développement, c’est-à-dire au jour le jour ? Peut-on dire qu’il s’agirait alors d’une écriture du quotidien – comme un journal – mais structurée sous la forme d’une fiction ?

Non, je ne pense pas que l’on puisse trouver un quelconque fil conducteur à tous ces textes. D’ailleurs, je n’en veux pas. Chacun de ces fragments – appelons-les ainsi – peut se lire, s’entendre, isolément les uns des autres. Ils entrouvrent, chacun à leur manière, une certaine fenêtre sur un paysage dont il est sans doute impossible d’arpenter tout le territoire. J’explore, je découvre, j’expérimente, à mesure que j’écris… Naturellement, ces textes, tout de même, se répondent. S’amplifient. Conduisent à interpréter ici, ce qui est suggéré quelque part ailleurs. Mais je me refuse, pour autant, à raconter une histoire qui comporterait, comme toutes les histoires, un début qu’il serait, par suite, possible de localiser, une fin vers quoi convergent toutes les péripéties du drame, et des personnages nommément désignés et aux contours bien précis. L’un, le grand maigre, avec son béret sur le crâne… L’autre, au visage de malfrat, l’oreille éternellement vissée à son téléphone… Tout ce théâtre ne correspond nullement à ma sensibilité d’aujourd’hui. Je ne suis pas de ceux qui pensent possible de réparer le désordre du monde en proposant un système. Car la réalité, telle que je la devine, me paraît essentiellement fragmentaire. Et contradictoire. Et ambiguë. En d’autres termes, Maud, Frédéric et Violaine participent à mon blog en tant que personnages mais, dans le même temps, je peux témoigner qu’ils agissent, dès qu’ils le peuvent, comme des êtres bien réels qui savent prendre la parole et se poser en narrateur ou en narratrice. De manière détournée, il m’arrive, ainsi, de parler de Charles-Antoine à Violaine qui m’écoute, alors, presque toujours très religieusement. Et d’annoncer à Violaine que Charles Antoine s’est encore arrangé pour se défiler. Il m’arrive, aussi, certains jours, d’écouter Frédéric s’amuser d’une anecdote, ancienne, se rapportant à Maud… Je veux dire que la structure même des textes que je publie autorise précisément des renvois imaginaires ou suggérés. Et que ces renvois me dépassent. Parfois j’enrage en constatant un trop grand bazar dans tout ça et me résous, donc, à intervenir directement pour que le lecteur soit fortement incité à se déplacer de tel fragment à tel autre. Et non autrement. Mais il s’agit juste, en évitant le vertige, de proposer des passerelles au-dessus de l’abîme. Pas plus… Donc pour vous répondre, non, je ne m’y retrouve pas. Bien sûr que je m’y perds ! Au début, il est vrai que ce n’était pas le cas. Je connaissais mon monde. J’ai même, un temps, tenu à jour toute une collection de fiches. Et même quelques croquis. Voyons… Dans quelle région d’Italie, – les Pouilles ? la Vénétie ? – et même dans quelle ville, précisément, résidait Violaine en août 2007 ? Et qui, de Paul ou de Frédéric, était, au printemps 2001, censé rapporter, à Charles Antoine, les propos de Maud touchant à sa maladie ? Et quant au neveu de Frédéric… Bon, j’ai fini par tout laisser tomber. Pour être au plus près, si ce n’est de la vérité, dont bien sûr je me moque éperdument, mais surtout de la résonance du texte. Car je ne fais que chercher à percevoir ce qui s’apparente à une vibration. Un mot qui soudain sonne juste. Une phrase soyeuse, goûteuse, acide ou sucrée mais parfaitement adaptée à ce que j’espérais pouvoir exprimer… Et, alors, franchement, quand c’est le cas, je me moque à peu près complètement de qui est qui. Les personnages peuvent bien se révéler légèrement différents de ce qu’ils étaient auparavant, peut-être, dans un autre espace-temps, qui sait… Tout cela serait, plutôt, de nature à m’amuser. D’ailleurs, c’est le temps qui me manque. La nécessité de financer mon existence qui me contraint à la mesure… Si je laissais libre cours à mes envies, à mes folies, je multiplierais les personnages beaucoup plus que je ne fais. Les personnages, mais aussi les narrateurs. A l’infini ! Juste pour me permettre de faire un pas de plus sans risquer de chuter. Voilà mon rêve : un personnage, ou plutôt un narrateur pour chaque jour de l’année… Car sitôt découvert, j’ai ce désir, ce vice, d’aller me cacher plus loin. Pour le dire autrement, il y a bien un fil conducteur, caché, dans mes textes. Mais pas sous la forme d’une structure narrative. Le véritable fil conducteur, caché, est celui d’une infatigable fuite devant le réel. Ou, ce qui revient au même, et pour évoquer Antonio Tabucchi, à propos de Fernando Pessoa, le fil conducteur est, sans aucun doute, cette nostalgie du possible qu’éprouve immanquablement celle ou celui de mes personnages qui s’enhardit au point de prendre la parole et qui le plus souvent, effectivement, je veux bien l’admettre, se fait aussi appeler Paul-Henri Sauvage. Or cette nostalgie du possible est par construction inconsolable, radoteuse, excessive, tourmentée. C’est sans fin….

12 – De même, tu as ouvert parallèlement un second blog intitulé « Comme un caprice ! » où tu publies exclusivement tes notes de lecture et tes réflexions sur l’actualité. Pourquoi cette dissociation ?

En ouvrant un second blog, j’ai voulu me consoler de la difficulté, que j’ai, régulièrement, à mêler ce que j’écris et ce que je lis… Je voulais, donc, m’offrir un lieu exclusivement dédié à cela : mes caprices de lecteur, d’où le nom… Un lieu dédié à mon bon vouloir… Un lieu dédié à ce désir que j’ai, parfois, de partager avec quelques personnes, bien identifiées, mais aussi, bien sûr, avec d’autres, un peu au-delà, mes enthousiasmes, ma sombre fascination devant la découverte d’un texte… Ce blog n’est pas autre chose qu’un cahier d’écolier sur lequel je m’attache à recopier, consciencieusement, les phrases et les formules qui ont pu me toucher. Rien de plus, je t’assure ! Aucune ambition derrière tout cela ! Et surtout pas d’en faire un blog de critique littéraire, enrichi de réflexions sur l’actualité artistique… Je n’ai, d’ailleurs, ni le goût, ni les compétences, ni le temps, pour alimenter, même irrégulièrement, un blog de ce type. D’autant qu’il existe, déjà, même s’ils sont rares, des sites suffisamment intelligents, et inventifs, – D-Fiction en est la preuve ! -, qui parlent infiniment mieux que je ne pourrais jamais le faire, de la création artistique et littéraire contemporaine. Et puis, franchement, je trouve tout à fait insupportables, détestables, même, ces blogs qui polluent littéralement tous les moteurs de recherche et où le moindre commentaire de bon sens sur le monde comme il va, fait l’objet d’une note, d’une réflexion, d’une éructation narcissique sans strictement aucun intérêt. Tout cela est assez fatigant. Et c’est pourquoi, d’ailleurs, sur « Comme un caprice », je limite, au maximum, mes commentaires personnels ! Des extraits d’œuvres, oui, mais pas plus… Cela suffit à ma respiration.

13 – Tu écris également une fiction à partir de Twitter : La Vie rêvée. Quel est ton objectif avec cette expérience ? Que veux-tu concevoir comme type d’œuvre ? Qu’est-ce qui t’attire dans ce process d’écriture ? Est-ce quelque chose que tu comptes réitérer ?

Je prétends, du moins en ce qui me concerne, qu’un texte littéraire, quand il est réussi, résulte d’abord d’une heureuse coïncidence ! Brusquement, il y a, va savoir pourquoi, une conjonction favorable… Les astres y ont, peut-être, été pour quelque chose ? Je veux dire, par-là, que, pour forcer le destin, pour multiplier les occasions, pour espérer une étincelle, il m’est absolument nécessaire de susciter des rencontres, de provoquer des interactions entre le narrateur que je suis, l’environnement existentiel qui est le mien, les médias dont je me sers, et les circonstances particulières de l’écriture… Je ne cesse de me forcer à voir le monde autrement. Car tout est fragile. Fugace. Fugitif. Si bien que je n’écris pas les mêmes textes à six heures du matin, ou à vingt-trois heures et des poussières… Et, bien sûr, pas non plus les mêmes péripéties, avec les mêmes mots, la même intensité, les mêmes sons qui s’accrochent ou qui grincent, quand j’écris à l’ombre d’une tonnelle, en plein été, ou dans l’arrière salle enfumée, s’il en existe encore…, d’un café terriblement bruyant, à deux pas de Belleville. Les phrases ou les images qui surgissent, en sont, naturellement, intimement imprégnées. En tant que lecteur je n’en ai évidemment que rarement conscience, mais en tant qu’auteur, j’y suis tout à fait sensible… Et le type de média, naturellement, influence aussi la manière de travailler les textes, de prendre à bras le corps les personnages, les désirs et les humeurs qui les font vivre. Or Twitter, comme nouveau média, justement, me paraît vraiment intéressant ! La contrainte absolue de ne rien publier, sur Twitter, qui dépasse cent-quarante signes engendre incontestablement une forme de torture du texte assez passionnante, même si, d’ailleurs, elle n’est pas vraiment différente de celles imaginées, autrefois, par les membres de l’Oulipo. Et j’étais sincèrement curieux d’observer la manière dont je m’en sortirais… Curieux de voir comment je pourrais me débarrasser des longues phrases, qui sont les miennes, pour me conformer à une structure du texte saccadée et presque brutale, violente. Curieux de voir comment mon écriture pourrait s’y adapter… Ou non… Survivre… Ou non… Se transformer ? Et me dire ainsi autre chose que ce à quoi j’étais accoutumé… Et puis, avec Twitter, il y a une intensité créative tout à fait unique. La publication d’un tweet est immédiate et sans retour… En d’autres termes, il est à peu près impossible de travailler les phrases avant de les publier, sauf à naviguer de Word à Twitter, mais ce n’est pas vraiment l’esprit. Impossible, donc, de les rectifier. Et également impossible de les supprimer… Tout est absolument sans filet. Et c’est une performance jubilatoire étonnante. Et très anxiogène, d’ailleurs ! Le revers de l’angoisse, heureusement, est l’infinie liberté que procure le fait de pouvoir twitter presque partout ! Au bureau… Dans les transports en commun…. A la terrasse d’un café… C’est sans limites ! Il suffit d’un accès à Internet, ce qui est désormais tout de même assez répandu, pour publier, en direct, la phrase, nécessairement parfaite bien sûr, qui me traverse l’esprit à ce moment-là ! Voilà qui est proprement fabuleux. Doublement, d’ailleurs… Car, comme si cette liberté ne suffisait pas, il s’avère aussi que chacun de ces billets peut, à tout instant, être transféré ailleurs, plus loin, repris par d’autres esprits vagabonds, diffusé au centuple, commenté… Une réalité augmentée qui me parait ouvrir des possibilités créatives auxquelles nous n’avons pas encore pensé ! Sauf qu’évidemment tout cela n’est pas très sérieux, me dit-on. Je sais bien… J’ai lu, ici ou là, que Twitter ne pouvait, intrinsèquement, ne produire que de la mauvaise littérature ! Imagine-t-on Proust ? Ou Céline ? Ou Joyce sur Twitter ? Je serais tenté de répondre : précisément, oui… Mais, surtout, l’argument n’est pas celui-là ! L’argument est que le papier ne me paraît pas être vraiment un gage de qualité… Et aussi que l’humanité n’a rien perdu, au contraire, il me semble, en passant de l’oralité d’Homère à la Bible de Gutenberg ! Ou de la tradition lyrique qui supposait, pour le spectateur, d’assister in extenso à un spectacle de deux ou trois heures, aux improvisations de Keith Richard que l’on emporte avec soi, sur son MP3, à l’autre bout du monde, et qui ne durent en général pas beaucoup plus qu’une minute ou deux… I was born in a cross-fire hurricane… Vraiment, ce type d’argument ne suffit pas. Nous avons juste, à notre disposition, davantage d’outils que par le passé. Il ne tient qu’à nous de nous en servir. Et de faire de la bonne littérature sur Twitter ! Et de nous offrir, les uns les autres, en lecture, au grès du vent, quelques phrases généreuses qui ouvrent, brusquement, un horizon qui nous était, l’instant d’avant, tout à fait inconnu. J’ai l’air d’être passionné, mais ce qui me passionne, c’est la littérature, pas Twitter !

14 – Ton écriture navigue à la fois du côté de chez Proust dans sa manière de rassembler en une phrase des éléments épars de la mémoire, de la rêverie et de la pensée et, d’autre part, est très typique de l’air du temps dans ses thématiques. Parles-nous de cette écriture-là et de son rapport à la structure tentaculaire des récits ?

Je revendique, volontiers, cette écriture qui navigue, comme vous dites… Car c’est très précisément ce que je m’efforce de faire ! Peu ou prou, m’accrocher au bastingage pour éviter que la moindre tempête ait raison de mes projets ! Mais, tout de même, toujours glisser sur la vague. Virer de bord, si nécessaire. Insensiblement, s’incliner, par ici, ou par-là, en dépassant les bouées… Surfer en riant. Profiter du peu de vent qui, par intermittence, souffle à bâbord. Ou bien droit devant. Eviter les bourrasques… Et les creux trop impressionnants… Les rochers acérés qui affleurent, trop souvent, à la surface argentée des flots… Me jouer des courants plus profonds. Serrer la côte au plus près. Et jusqu’à tracer d’écume l’illusion d’un chemin… Je veux dire, par-là, qu’il s’agit, toujours, de me laisser porter par l’imprévisible puissance qui me dépasse. Et pourrait bien m’engloutir. Et manque, d’ailleurs, à chaque instant de me briser, au sens propre du mot… J’ajoute, s’agissant d’apparence, et d’agencement des mots et des sons, que je m’en tiens, juste, à ce que prescrivait Nietzsche pour penser les profondeurs… En effet, paradoxalement, peut-être, et s’appuyant sur l’exemple des anciens grecs, il préconisait avec force de ne s’attacher qu’aux dessins particuliers de la draperie, à la sensibilité délicate de l’épiderme, bref, au miroitement de la surface, aux mouvements insensibles et aux scintillements infinis des couleurs… Voilà, à mon sens, exactement, ce qu’il conviendrait de faire. Car le style n’est jamais qu’une façon d’appréhender la réalité. Une vision un peu particulière… Effectivement, donc… Oui, je navigue. N’attachant d’importance qu’à la manière de me déplacer. Ou d’énoncer ce qui me passe par la tête. Pas beaucoup plus que cela. Sauf qu’aucun son ne doit manquer. Mais rien ne doit être de trop. Je travaille à l’équilibre auditif entre la pensée suggérée par les mots et le rythme que cette pensée est susceptible d’engendrer. Je remplace un mot par un autre. J’intervertis. La phrase alors, parfois, ne veut plus rien dire. Ou bien tout autre chose, c’est épuisant… Car il faut que tout cet attirail s’ajuste parfaitement. Aucune aspérité d’aucune sorte ne doit persister. Tout se fait au mot près, à la syllabe près et, bien sûr, à la virgule près. Je me relis à voix haute un nombre incalculable de fois. Car le texte, pour moi, n’existe que porté par la voix. Je suis très sensible à cette vocalisation du texte, à ces lamentations, pour employer, à dessein, une terminologie héritée de la tradition hébraïque. Car, de me venir ainsi sur les lèvres, les phrases, parfois, prennent un sens que je n’imaginais pas… Mais tout cela prend un temps infini. Car je travaille lentement. Je discute la longueur exacte de chaque phrase… Sans parler de sa densité ! Je corrige. Rectifie. Ajoute ou soustrais… Je pourrais parler de sculpture, ce ne serait pas très différent, je suppose ! L’apparence, donc, la forme, les sons et les mots… C’est de ça, dont nous sommes faits… Donc c’est de ça dont il faut s’amuser, s’enivrer… We are such stuff as dreams are made on… pour parler comme Prospero ! L’air du temps, auquel vous faites référence, en revanche, est tout à fait second dans mes préoccupations. Pourtant, bien sûr, je tiens compte, pour en jouer, de la transitivité que je perçois, de loin en loin, entre le monde qui m’entoure, car je n’invente qu’à la marge, et les êtres qui le vivent, les images et les concepts qui le fondent… Je crois beaucoup, par exemple, que, sans le dire et, surtout, sans jamais se l’avouer, nous rêvons réellement, je veux dire que nous hallucinons avec beaucoup d’efficacité, toutes ces campagnes publicitaires qui, tous les jours, nous assomment, nous épuisent, et que nous finissons même par détester, par haïr, à force qu’elles nous renvoient ad nauseam ces images qui toujours nous obsèdent… Uniformes. Si bien qu’inévitablement il m’arrive, à moi comme à d’autres, bien sûr, de m’asseoir, précisément, juste en face de cette jeune femme, ou de ce vieux monsieur, mais c’est plus rare qui, comme par hasard, figure effectivement sur l’affiche que j’ai contemplé, sans y penser plus que cela, dix minutes auparavant. Je veux dire que tout est mêlé. Nos rêves et nos souvenirs. La manière dont nous nous en servons. Les prétendues vérités qui ne sont que de pieux mensonges… Le regard que nous portons sur nos fantasmes. L’envers du décor. Les idéologies qui nous traversent. L’image que nous croyons avoir de nous-mêmes. On n’en sort pas ! Car, naturellement, il suffit que je croise effectivement la silhouette qui peuple l’affiche, pour que je m’aperçoive immédiatement de la terrible distance qui m’en sépare… Mais ce n’est plus de la littérature, justement !

15 – Tu joues beaucoup, au sein de ton écriture, sur différents registres lexicaux et réinjecte dans tes dialogues de nombreuses formules du langage parlé actuel avec des expressions toutes faites. Peux-tu nous expliquer, là aussi, quel enjeu ce travail représente pour toi, ce que tu tentes de montrer à ton lecteur ? Pourquoi ?

Je ne me pose jamais la question en ces termes-là… D’ailleurs, j’y pense, le lecteur est rarement présent quand j’écris ! J’ai tendance à croire qu’il foutrait la pagaille… Non, je dois dire que je me moque un peu, et même complètement, à ce stade, de ce qui sourd et transpire entre les lignes. Mon seul souci est, à tout instant, d’épouser autant que faire se peut, la structure de l’occasion, comme aiment à dire les taoïstes. A chaque seconde, donc, ne rien espérer d’autre que la grâce. Ce qui, tout de même, n’est déjà pas une mince affaire… Tendre à cette suspension vertigineuse du réel qui, par intermittence, permet de réparer la déchirure. Je pourrais, aussi, dire marcher sur les eaux… Glisser, danser au-dessus du vide, comme ce funambule que découvre Zarathoustra, à peine descendu des montagnes ! Lyotard disait volontiers, semble-t-il, que voir est une danse. C’est, très exactement, ce que je vis. Mais il va de soi que tout cela est infiniment subtil. Délicat… Si bien, je n’ai pas vraiment le choix. Je fais feu de tout bois. Et tout y passe. Rigoureusement tout. Les clichés les plus éculés. Les expressions toutes faites. Le langage parlé, écrit, administratif. Je prends, sans trop me préoccuper de sa provenance, ce que je trouve et qui fonctionne. Bien sûr, ce qui compte, c’est l’agencement. Ce n’est donc pas, à proprement parler, une forme de détournement, au sens où l’entendaient certains, dans les années cinquante, car je n’ai, bien sûr, aucune idée derrière la tête. Je n’ai pas l’ambition de briser le sens de ce que j’entends. Je suis, simplement, et je l’espère, tout à fait de mon temps. Je traîne volontiers dans les cafés. Je suis, comme tout un chacun, saturé d’images publicitaires. Mercantiles. Racistes. Machistes. Violentes… La totale, comme on dit. Ce n’est pas sans me révolter. Sans me désoler. Mais je suis bien obligé de faire avec ! Je veux dire que je n’entends absolument pas, avec ces expressions toutes faites, témoigner de quelque chose, et encore moins prononcer une sentence. Je cherche, juste, à respirer. Et cherchant, hélas assez vainement, la plupart du temps, à simplement respirer, j’use de tous les procédés possibles, de tous les trucs imaginables… Je me précipite, donc, sur ce qui me tombe sous la main. Demande-t-on à celui qui tente d’échapper à la noyade, quelle drôle d’idée, soudain, il lui prend de s’accrocher avec autant de frénésie à l’affreuse table en formica qui surnage ? Ou pourquoi, tout en braillant, il attrape des deux mains cette drôle de bouée bariolée aux couleurs de Coca-Cola ? D’ailleurs peut-il même voir, ce que les autres, depuis le rivage, ne manquent pas de commenter sans fin ? J’en doute…

16 – Tu nous as confié être revenu au bloc-note papier pour écrire. Tu avais en effet abandonné le papier pour écrire directement au clavier. Comment expliques-tu ce retour au papier ?

Oui, c’est très curieux ! L’usage du clavier est maintenant tellement dans nos habitudes. Tellement séduisant, aussi… On coupe un texte. On l’enrichit. On le dispose différemment… Comment résister ? Tout cela est immédiat… Il faut des circonstances particulières pour s’abstraire de cette évidence ! Je me suis retrouvé, il y a quelque temps, totalement privé de toute cette technique, cet échafaudage dont je ne pensais plus pouvoir me défaire. Et j’ai compris, alors, ce que j’avais perdu à ne plus jurer qu’en Windows, Word et compagnie…. Ce que j’avais perdu, c’est ce rapport, très charnel, que j’avais toujours entretenu avec le stylo, la feuille, tout un dispositif pour reprendre la terminologie de Deleuze. Un dispositif finalement violent, et même assez ignoble symboliquement parlant, puisqu’il ne s’agit rien de moins, au fond, que de violer, sans beaucoup d’égard pour quiconque, la virginité d’un territoire inconnu, à longueur de pages… C’est, tout à fait concrètement, ce qui se passe pour moi. La page, blanche, n’a pas vraiment vocation à le rester… Et c’est dire que, bien sûr, j’attache la plus grande importance à tout ce rituel. Mais aussi au matériel. A la physique particulière du papier et de l’encre ! Je n’utilise pas n’importe quel stylo… Il faut qu’il glisse. Mais pas trop ! Eviter qu’il ne coule. Mais pas qu’il sèche ! Je déteste positivement les ruptures de traits. Je me refuse à écrire avec une pointe trop fine. Mais je méfie comme de la peste des pointes trop épaisses… Quant aux cahiers… J’en ai toujours plusieurs et de différentes couleurs ; chacune de ces couleurs ayant un usage particulier, et tout cela étant, en vérité, assez compliqué, y compris pour moi. Les cahiers verts. Les cahiers rouges. Les cahiers bleus… C’est subtil ! Et pourtant, jamais je ne me hasarderais pas à écrire un certain texte sur un cahier bleu alors qu’il relève manifestement d’un cahier rouge ! Ce serait quasiment hérétique ! Il m’est, d’ailleurs, arrivé d’être réellement aux cent coups, quand j’ai cru deviner, à la réflexion désabusée d’une vendeuse, que les nouveaux cahiers verts, auxquels j’avais fini par m’habituer, ne seraient, sans doute, plus jamais commercialisés. Courant, alors, tout Paris pour dénicher la seule, et unique, papeterie, sans doute, qui, ce jour-là, en avait encore quelques-uns en stock… C’est évidemment la raison pour laquelle que je déteste positivement qu’on lise par dessus mon épaule le texte que je suis en train d’écrire. Ou même les mots que je griffonne. La phrase qui me vient. D’ailleurs, je ne suis pas loin d’être désagréable envers quiconque me regarde en train d’écrire ! Car il n’y a pas lieu d’en être spécialement fier… C’est d’ailleurs, peut-être, précisément pour cela qu’il est, souvent, si difficile de s’y mettre ! Toutes les stratégies sont bonnes. Ranger son bureau. Remettre une bûche dans la cheminée. Caresser le chat. Tout, sauf d’avoir à assumer ce qui s’écrit… La première phrase est toujours la plus terrible de toutes. La plus chargée de sens, peut-être… Pour ma part, je sais, assez vite à quoi m’en tenir. Ça fonctionne ou ça ne fonctionne pas, et je n’y peux rien. C’est une disposition d’esprit assez proche de la souffrance. Et de la colère. C’est comme une apnée en eau profonde. Très vite, il y a ce désir d’en finir. De remonter à la surface. Le reste suit sans encombre, la plupart du temps, et ouvre alors, curieusement, sur le principal ! Quand tout est fini, et qu’une ou deux pages ont été minutieusement saccagées, couvertes d’écriture, raturées, je me demande régulièrement de quelles abîmes sont venues les images qui m’ont guidé jusque-là. Cette terrible impression d’avoir lancé sa monture, à perdre haleine, sur les glaces du lac de Constance, pour parler comme Peter Handke… Je crois avoir lu que Nietzsche disait souvent à ses visiteurs que commencer à écrire, c’est comme plonger dans un lac de montagne ! Voilà. Après quelques brasses, ça va mieux. Mais au début, ce n’est pas une partie de plaisir. Et ce n’est même guère rassurant ! On pourrait craindre d’y laisser sa peau.

17 – Transformer, divertir, provoquer, conserver, engager : la littérature est prise depuis sa socialisation de masse au XIXe siècle et depuis son existence tout court en tant qu’activité dans un faisceau de justifications qui conditionne l’existence même de l’auteur. On différencie justement l’auteur de livres exigeants des autres, etc. Comment te positionnes-tu dans ce débat?

Je préfère ne pas trop y penser. Car il me semble qu’en m’efforçant de répondre à cette question, je pourrais bien m’interdire de revenir sans cesse à ce qui m’obsède. Et même finir par croire que je pourrais m’en passer. Or je ne considère pas l’écriture comme une stratégie délibérée de réformer le monde, de briser des résistances, ou même de promouvoir une certaine idée de la littérature, mais plutôt comme une posture existentielle et dont, encore une fois, à mon sens, il n’y a pas spécialement lieu d’être fier… Ni honteux, d’ailleurs. Mais il est, pour moi, des causes infiniment plus légitimes à défendre que celles de mes personnages et, pour le dire autrement, dès lors qu’il s’agit de transformer, de provoquer, de dénoncer, de suspecter, de juger et de proposer, j’ai vaguement tendance à poser le stylo… Car je ne crois pas être en mesure de participer, avec mes textes, à déplacer les montagnes qui nous menacent et nous terrorisent, avec raison. Et quant à me situer du côté des auteurs exigeants, ou bien du côté de ceux qui choisissent de divertir, on aura compris, je pense, que je m’en moque un peu… D’autant que je ne suis pas un théoricien. Du langage. Ou de la littérature. J’ai juste l’intime conviction que créer n’est pas communiquer mais résister. Une résistance intime, – individualiste, il faut bien le dire, – contre l’ordre qui nous gouverne. Et cette conception de la littérature s’acclimate parfaitement, hélas, au pessimisme effaré qui m’envahit chaque jour un peu plus, devant le spectacle infiniment désolant du monde. De quelles armes littéraires, exigeantes ou divertissantes, peut-on user devant tant d’ennemis invisibles et silencieux ? Je suis bien incapable d’en dire quoi que ce soit… Je pense à ces mots de Thomas Pynchon : « Le monde, quoiqu’il arrive, n’en a plus très longtemps ». Hélas, hélas… Si vous permettez, pour illustrer mon désarroi, il y a cette image de Tolstoï, vieillissant, toujours amer et désemparé, qui coud des bottes avant d’entamer ce dernier voyage, mystique, qui le conduira finalement jusqu’à la gare d’Astopovo… J’aime cette image. Il y a un temps pour tout. Un temps pour écrire. Et un temps pour coudre des bottes !

18 – Toi qui est un auteur « immatériel » dans tous les sens du terme, comment conçois-tu le développement de l’édition numérique ? Vois-tu ce développement obliger à terme les éditeurs traditionnels à apporter davantage de soin et de qualité à ce qu’ils publient sous format papier ? Penses-tu que le numérique permettra de trouver de nouveaux lecteurs, plus exigeants, et sans doute plus curieux dans leurs lectures ? Bref, pour toi, le numérique offre-t-il une véritable opportunité pour les auteurs actuels comme pour les œuvres exigeantes ?

Il est possible, sinon probable, qu’à terme la question ne se pose même plus. Nous oublions, trop vite, que les évolutions technologiques sont extrêmement rapides. Mais il est vrai que nous en sommes encore, et de mon point de vue c’est heureux, à pouvoir traîner dans les librairies, feuilleter, parcourir, caresser le grain du papier comme on le fait du corps de l’être aimé. Tout est dit, non ? Quant au numérique, pour ma part, je considère qu’il sonne, inévitablement, le glas d’une certaine littérature ou, du moins, d’un certain rapport au texte… Ce n’est, pour moi, ni vraiment une bonne, ni vraiment une mauvaise nouvelle. Simplement nous changeons de monde et de références. Et nous avons, naturellement, quelque peine à l’admettre ! Je pense, en effet, d’abord, que les textes publiés, leur structure, leur contenu, et jusqu’à leur format, vont s’en trouver immanquablement modifiés. Et en profondeur… Ni meilleurs, ni nécessairement moins bons qu’à l’ère du papier ! De même qu’il serait insensé de vouloir établir une hiérarchie entre les fresques de Michel Ange et les Demoiselles d’Avignon… Mais il n’empêche : je soupçonne que les projets littéraires numériques chercheront, insensiblement, à répondre à l’attente des nouveaux lecteurs que sont, ou seront, pour faire bref, les propriétaires d’Ipad… Les textes qui viennent, et ceux qui viendront, seront nécessairement brefs, ouvriront sur d’autres médias, finiront résolument par revendiquer un certain anonymat, seront sans cesse corrigés par d’autres, rectifiés, dispersés à tout va, customisés dès que possible… Nous n’avons encore rien vu ! Je soupçonne, également, que les auteurs de demain, dans leur rapport au monde et au réel, ne seront pas, à l’heure numérique, les mêmes qu’aujourd’hui…. Après tout, rien ne dit que Proust eut été Proust s’il avait vécu aujourd’hui, acceptant de s’enfermer des heures durant avec son clavier et sa souris ou dictant, depuis son lit, La Recherche à Céleste ? Ecrire n’est jamais qu’une alternative, parmi d’autres, à l’aménagement de son existence… Je veux dire par-là que les personnalités émergentes de la littérature numérique ne seront évidemment pas les mêmes que celles qui ont marqué le Grand Siècle du roman, à savoir le vingtième…  Mais il y a aussi, et c’est plus tragique, l’insensible mutation des lecteurs que nous finirons, sans doute, tous par devenir… Volatiles, glissant d’un onglet à un autre, incapables de supporter l’ennui, le désamour, la déception, en bref parfaitement inadaptés aux bibliothèques d’autrefois. Comment ne pas craindre pour la qualité des textes qui seront, alors, repérés, identifiés et portés au pinacle par des êtres profondément impatients et inconstants… Car nous sommes face à une dernière difficulté. Il semble que le nombre d’auteurs puisse croître, si ce n’est indéfiniment, mais, au moins, au même rythme que le monde se pixellise ! Or, s’il m’est, en tant que lecteur, à peu près possible de me tenir informé des nouveautés et de m’en faire une idée – à peu près… – rien qu’en courtisant ma libraire préférée, comment m’en sortir avec cet univers mouvant, gargantuesque, qu’est devenu le net… Il me semble que c’est, aujourd’hui, le principal défi ! Et c’est pourquoi, d’ailleurs, la démarche de D-Fiction me paraît à ce point exemplaire, au sens propre du mot. J’ignore si le monde de demain aura toujours besoin de littérature – c’est une question que l’on peut se poser – mais je sens, en tous cas, que les lecteurs dans les décennies à venir ne pourront trouver leur chemin que si des sites comme le vôtre se multiplient.

 

 

19 – Une question d’actualité : aimerais-tu nous suggérer une œuvre, un auteur ou un artiste que nous ne connaîtrions absolument pas et qui te semblerait être une urgence à découvrir ?

Il serait bien audacieux de ma part, et je ne m’y hasarderais pas, de penser vous faire découvrir un auteur que vous ne connaissez pas ! Mais en terme d’urgence, c’est le nom de Kawabata – Yasunari de son prénom – qui me vient à l’esprit ! Kawabata… Immense écrivain du Japon de la première moitié du vingtième siècle…  Prix Nobel de littérature… Une œuvre foisonnante, et passionnante à force de renverser les perspectives. Car, Kawabata, naturellement, comme tous les Japonais, ne jure que par le kairos, le moment juste, le moment parfait, celui où les fleurs du cerisier semblent, presque, prêtes à tomber. Rien qui ne dure… La perfection du monde est le revers de son extrême fragilité… Voilà qui est, hélas, d’une terrifiante actualité, il me semble ! Et puis, plus important encore, pour moi, à plusieurs reprises, dans son œuvre, il développe cette idée du regard qu’il qualifie d’ultime et qui n’est rien d’autre, au fond, que la dernière image qu’emporte avec lui, celui qui disparaît et s’en va rejoindre les ombres. Or Kawabata affirme, tranquillement, que ce regard ultime, que nous portons, tous, à chaque instant, sur le monde, est précisément ce qui introduit la beauté dans le paysage. Et ceci me paraît extrêmement important ! Quand il m’arrive d’écrire, il ne s’agit pas, comme toute une tradition occidentale pourrait le laisser croire, de percevoir l’éclat de cette beauté mais, au contraire, de l’engendrer… C’est, d’ailleurs, aussi, rapporté par Philippe Sollers, le sens, il me semble, de ce que suggère Nietzsche quand, témoignant de la mort de Dieu, il demande : Est-ce du silencieux ciel d’hiver que j’ai appris les longs silences lumineux ? Ou les a-t-il appris de moi ? Le monde dans sa brutalité n’a nul besoin de l’homme. Les rochers et les montagnes existent de toute éternité. Parfois une brusque tempête dérange un temps l’équilibre précaire des éléments. Parfois l’insistance d’un rayon de soleil permet d’activer la synthèse biochimique d’une molécule organique. Parfois le ciel, parfumé de nuit, se couvre d’étoiles… Rien de vraiment nouveau ! Jamais ? Sauf que c’est à nous, en revanche qu’il incombe, nous dit Kawabata, d’introduire la beauté. Ou le verbe, ce qui revient au même. Cela vaut la peine de vivre encore un peu. Et d’écrire, non ?

(Montreuil, avril 2011)
Entretien © Les auteurs – Photos © Isabelle Rozenbaum

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