Metz, ville générique

Depuis l’ouverture de l’antenne décentralisée du centre Pompidou, au printemps dernier, l’image de Metz se confond avec le bâtiment d’exception qui a placé la ville sous les feux de l’actualité. Mais quelle forêt se cache derrière cet arbre ? Ne faudrait-il pas examiner en parallèle les dizaines de constructions moins extraordinaires qui ont, elles aussi, modifié le paysage de la ville dans le même temps ?


On reproche parfois aux revues et aux critiques d’architecture de ne s’intéresser qu’aux œuvres d’exception, ces bâtiments que leurs commanditaires prestigieux, la notoriété de leur auteur, leurs innovations techniques ou leur pure séduction visuelle désignent tout naturellement à l’attention parce qu’ils sortent de l’ordinaire. Ce tropisme journalistique alimenterait de fait un cercle vicieux (un bâtiment est publié parce qu’exemplaire et exemplaire parce que publié) et donnerait une vision partiale et fallacieuse de l’architecture actuelle en dédaignant les travaux plus soucieux de bons usages que de belles images, sans parler des myriades de constructions médiocres jusqu’à l’indigence, dont chacun peut éprouver au quotidien les dysfonctionnements et la laideur. Il suffit cependant qu’un article se risque à une contre-expertise d’un bâtiment vedette pour que la suspicion de complaisance se transforme en accusation d’irresponsabilité : pourquoi dénigrer une belle réalisation, même imparfaite, alors que tant d’autres sont bien pires ? Il est facile de répliquer qu’une architecture dite « exemplaire » peut aussi l’être par ses défauts, par les questions de fond qu’ils permettent de soulever et que c’est même là que la critique peut prendre toute sa portée. Mais il faut également entendre dans cet autre reproche la même exhortation à aller examiner le « pire » d’un peu plus près. Cela dit, comment enquêter sur une réalité si banale, si peu considérée, que tout le monde voit mais dont personne ne parle ?

 

Cheval de Troie

Un événement de l’actualité récente offrait l’occasion d’aller chercher l’ordinaire derrière l’extraordinaire et de vérifier lequel relativise l’autre. Metz a été propulsée au premier rang des « villes qui bougent » par la nouvelle antenne du centre Pompidou. Après l’ouverture en mai du bâtiment conçu par Shigeru Ban et Jean de Gastines (et même, localement, bien avant), la presse généraliste et spécialisée l’a adopté, présenté, commenté, encensé, plus et mieux encore que le musée du quai Branly en son temps. Dopée par ce relais attendu d’une campagne publicitaire intense, encouragée par le caractère propédeutique de l’exposition qui ouvrait les festivités, sa fréquentation record (quelque 600 000 visiteurs à ce jour) a achevé de confirmer sa prétendue excellence. La hantise de passer pour rabat-joie, snob ou parisien a vite fait taire le murmure, déjà à peine audible, des quelques voix discordantes qui avaient osé émettre un doute sur certaines des qualités de son architecture1 , si sympathique si l’on en juge par les surnoms populaires – chapeau chinois, maison des Schtroumpfs – dont il a été instantanément gratifié. C’est entendu, le musée a « conforté la dynamique d’attractivité » de la cité et son architecture, moins intimidante que les lourds bâtiments de pierre des quartiers historiques, a donné à Metz une aura qui remplace avantageusement le poncif de la ville de garnison. En accord avec l’intention affichée de son projet, la nouvelle icône semble avoir gagné le droit de résumer la ville entière.

Pourtant, il s’est entrepris et réalisé de nombreuses autres choses à Metz dans le même temps. Certaines s’inscrivent dans le sillage du CPM, comme sa ZAC d’accompagnement dite « de l’Amphithéâtre », le plus porteur de ses produits dérivés. Mais les municipalités successives2 ont signé bien d’autres permis de construire et engagé bien d’autres projets urbains, certains considérables, mis en avant par une communication politique soucieuse de valoriser ces actions et de les faire partager ; d’autres plus discrets, ou moins glorieux. Et puis, il y a les constructions, grandes et petites, signées ou anonymes, que toute cité édifie bon an mal an pour répondre à ses besoins les plus triviaux : des logements, écoles, gymnases, bureaux, supérettes, parkings, conçus par des architectes qui n’ont pas tous pignon sur revue. À l’instar de la critique de cinéma, qui chronique chaque semaine ou chaque mois tous les films à l’affiche, pourquoi ne pas regarder aussi, au même titre que l’architecture blockbuster qui a raflé la mise et quelques bobines d’art et essai, toutes les opérations – séries B, comédies et drames – sorties à Metz durant l’année écoulée ?

 

Banal, banalisation

On découvre assez vite que leur recensement exhaustif est impossible : les déclarations de fin de travaux ne sont pas systématiquement envoyées aux administrations ad hoc. Mais cette production courante peut également s’aborder depuis et par le paysage qu’elle contribue à fabriquer, que le regard décante et s’habitue progressivement à lire, pour peu qu’il adapte son point de vue au projet qui lui est donné. L’exercice parvient à décaper les images les plus attendues. Depuis l’ancienne gare de marchandises, à l’horizon des terrains vagues immenses qu’occulteront bientôt les premiers ouvrages de la ZAC, la silhouette du centre Pompidou évoque soudain celle, familière et touchante, des chapiteaux de cirque qui se sont posés de tout temps sur les champs de foire aux portes des villes. La nuit, il luit au loin comme une grosse lanterne, un fanal, un repère. Dans ces résonances avec tout un imaginaire commun se révèle une appréciable qualité urbaine.

Pourtant, au détour des quartiers où mène la recherche des bâtiments habituellement invisibles ; en observant les slogans, les plans, les perspectives étalées sur les panneaux par les maîtres d’ouvrage, les services de la communication ou ceux de l’urbanisme ; en visitant les réalisations qui peuvent l’être – des parkings, des cours de résidences, le CPM – se dévoile une réalité parallèle symptomatique des évolutions qui affectent toutes les villes de France. Ici comme ailleurs, aux bords du secteur historique sauvegardé, les places (de la République, Mazelle) ont été aménagées ou vont l’être, pour « apaiser les flux », favoriser les « parcours ludiques », constituer des « écrins de bien-être et de détente » ponctués d’œuvres d’artistes. Le patrimoine militaire sauvé de justesse de la destruction (les rangées de casernes du boulevard de Trèves) a été dépecé pour « créer une entrée de ville dynamique, attractive, à l’architecture authentique » avec une galerie marchande, des équipements et des logements (« L’immobilier en toute beauté »). Un peu partout, derrière des façades dont l’éclectisme masque des plans types, des logements intermédiaires et des petits collectifs livrés de frais se déploient de part et d’autre de rangées de baliveaux (les Hauts de Queuleu). Aux franges de l’agglomération, une zone d’activités doublée d’un centre universitaire (le Technopôle) aligne « un ensemble de bâtiments à l’architecture résolument contemporaine » sur des lots découpés dans les champs par une voirie qui alterne les ronds-points et les tronçons de boulevards urbains.

Comme partout, la panoplie des solutions prêtes à l’emploi est mobilisée à plein et avec elle, les procédures et les discours qui lui correspondent. Comme dans cinquante autres villes françaises, un grand ensemble (le Grand Borny, ZUP où Jean Dubuisson est intervenu à partir de 1964) a été partiellement démoli dans le cadre d’un Grand Projet de Ville et remodelé de manière à « imprimer une nouvelle image au quartier » (Reichen et Robert urbanistes). Il accueillera bientôt une salle des musiques actuelles dessinée par Rudy Ricciotti, un prisme habillé d’une résille de béton Ductal semblable à ceux qui ont fait sa signature. Un écoquartier est également prévu sur les coteaux de la Seille (Philippe Panerai urbaniste) qui devra « répondre à la demande immobilière et assurer une diversité architecturale3 ». Et un transport en commun en site propre (Mettis) viendra bientôt « désenclaver les quartiers ».

 

Vieilles lunes de Bilbao

Face au centre Pompidou et sur 50 hectares, s’annonce la ZAC des ZAC (Nicolas Michelin urbaniste), baptisée quartier de l’Amphithéâtre car des vestiges romains gisent non loin de là. Son projet est doublement innovant, paraît-il, puisque placé sous les auspices de la haute qualité environnementale et de la mixité. Depuis vingt ans, toute ZAC qui se veut exemplaire utilise comme catalyseur et enseigne un équipement culturel de prestige confié à un concepteur de renom. On ne compte plus les plans de masse où une réserve foncière a été ménagée pour recevoir tôt ou tard un de ces grands animaux. Cet ingrédient, essentiel à des zones d’aménagement mixtes par définition, est apparu à Paris à la fin des années quatre-vingt, lors de la reconversion de certains territoires industriels intra-muros : dans la ZAC Bercy, avec le Centre américain de Frank Gehry (aujourd’hui Cinémathèque française) et à Seine Rive Gauche, un « morceau de ville » encore dans les limbes lorsqu’il reçut pour locomotive la TGB de Dominique Perrault.

Cette procédure vite devenue traditionnelle a tout naturellement muté dans les années 2000 pour se conformer au nouvel impératif planétaire : construire des musées, biscornus de préférence, pour sauver les villes désindustrialisées par la mondialisation. L’un des épisodes les plus savoureux en France de cette saga internationale aura été le projet avorté de Fondation Pinault (Tadao Ando architecte) sur l’île Seguin débarrassée des ruines de ses usines Renault. Le Centre Pompidou à Metz, premier-né d’une lignée conçue comme les autres à la faveur de l’espèce de black-out du discernement déclenché par l’effet Bilbao, n’est qu’un avatar de ce qui attend – et de ce que semblent vouloir – la plupart des villes engagées dans la concurrence identitaire. Il sera bientôt rejoint par le Louvre-Lens (de Kazuyo Seijima) construit sur une friche minière, aux abords duquel Nicolas Michelin « signera » encore un projet urbain. Puis, si tout va bien, viendront le Mucem de Marseille (avec résille en Ductal, Rudy Ricciotti architecte) et le musée des Confluences à Lyon (Coop Himmelb(l)au architectes), dressé à la proue d’un « projet urbain de renouvellement de l’hypercentre » conçu, entre autres, par François Grether en lieu et place de la zone industrielle de la presqu’île. Paris, où le manque de musées est tout de même difficile à plaider (même si des entreprises récentes montrent qu’on peut toujours trouver des arguments), s’est inventé d’autres prétextes pour entrer dans la course à l’image : une Philharmonie de Jean Nouvel, en bordure du périphérique, et surtout un énorme complexe commercialo-culturel en plein centre, la Canopée des Halles (Patrick Berger) qui compte faire pendant à Beaubourg, le grand, au bord d’aménagements urbains dus à David Mangin. Dans tous les cas, un objet architectural d’exception, dessiné par un grand prix national d’architecture ou par une gloire étrangère, initie ou complète un projet urbain conventionnel et rentable, composé par un lauréat (ou aspirant lauréat) du grand prix de l’urbanisme.

 

Beaubourg, le petit

Voilà qui relativise l’originalité du nouveau bâtiment phare de Metz dans le dispositif urbain qui s’étendra bientôt à ses pieds. À ce niveau de compétition entre icônes, et une actualité chassant l’autre, c’est moins l’attrait de son apparence, anecdotique à bien des égards et d’une nouveauté déjà éventée, que sa capacité à fidéliser la foule des premiers curieux par l’excellence de ses activités qui permettra au CPM de maintenir son niveau de fréquentation. Son architecture, qui a servi de marchandise d’appel pour le lancement du nouveau Metz, se montrera-t-elle à la hauteur de cet enjeu dans la durée ?

Car en fait de bâtiment d’exception, c’est plutôt un ratage architectural assez banal que révèle la visite du CPM, dont les déchirures répétées du revêtement de la toiture sous le poids de la neige, en décembre, auront été l’une des seules manifestations médiatisées. Sa magnifique charpente ondulante en lamellé-collé ne suffira pas à racheter de cruels déficits : l’inconfort spatial et climatique de l’atrium d’entrée (le Forum) aux dimensions inexplicables sinon par celles du volume résultant qu’il occupe ; le maigre ratio des surfaces d’exposition, ressenti très concrètement en hiver puisqu’elles sont à peu près les seules parties publiques chauffées ; des espaces de présentation des œuvres contraints par leur étroitesse et leur longueur, visiblement raides à aménager, pris dans des boîtes aux terrasses inaccessibles et desservies par un piteux escalier ; la négligence du traitement extérieur des faces autres que celle sur le parvis de cet objet pourtant visible sur tout son périmètre.

Archigram (Peter Cook), détail de la « ville branchée » Plug in City, 1964 /// Renzo Piano et Richard Rogers, maquette du projet lauréat pour le centre Pompidou à Paris, 1971.

Malgré les invocations répétées à son ancêtre, il ne faut pas espérer trouver ici un équivalent de sa cohérence architecturale, où la volonté de flexibilité rencontrait la liberté des grands plateaux rendus possibles par un spectaculaire exosquelette ; ni même une réactualisation de la réflexion sur l’espace d’exposition que, pour le meilleur et pour le pire, Beaubourg a pu représenter en son temps. L’histoire se répétant de la manière que l’on sait, l’insistance sur la parenté avec le Centre parisien prend même un tour burlesque : la flèche métallique du CPM monte à 77 mètres, explique le dossier de presse, en « clin d’œil à 1977, année d’ouverture du centre Pompidou ». Il ne faut pas s’attendre non plus à éprouver ici l’excitation que déclenche une visite, disons, au Schaulager de Bâle (livré par Herzog & de Meuron juste après leur échec au concours du CPM). Là, les architectes ont su racheter une situation urbaine peu reluisante avec un objet tissé de significations complexes, un déclencheur d’associations multiples qui traduit le propos inédit de l’institution (un lieu d’exposition/entrepôt) dans de stupéfiants espaces intérieurs.

Archigram (Mike Webb), maquette du projet Sin Centre, 1959 – 1962 /// Frei Otto, pavillon de l’Allemagne fédérale à l’Expo 67 de Montréal, 1965 – 1967.

Mais les conditions étaient-elles réunies et les termes posés pour que puisse émerger à Metz une nouvelle nouveauté ? Le programme du concours demandait de rompre avec « la succession de cubes blancs, qui a longtemps été le propre du musée moderne », au motif qu’elle était « passée de mode », incitant à dessiner une solution superficielle de forme plutôt qu’à interroger le fond. Le projet choisi superpose pourtant trois conteneurs blancs, mais nappés par une « enveloppe para-PLUIE, para-VENT, para-SOL4 » prévue à l’origine en modules hexagonaux couverts de fibre de verre translucide : une hybridation entre quelques must des années soixante revenus en grâce, du Sin Centre de l’Anglais Mike Webb – la marque Pompidou aura décidément franchisé les meilleures images d’Archigram – aux structures tendues de Frei Otto.

 

Une histoire française

Rapporté au processus devenu typique des grands concours publics en France, rien de tout cela n’est très exceptionnel non plus. L’histoire commence en 2003, comme une fable. Un ministre de la Culture (Jean-Jacques Aillagon) brigue la succession d’une importante figure locale à la mairie d’une ville moyenne (Metz). Il décide, pour amorcer sa campagne, de doter la cité lorraine d’une « antenne décentralisée » de l’établissement culturel public dont il a été président (le centre Pompidou). Une consultation de maîtrise d’œuvre est organisée pour dénicher l’« acte de création pure » qui pourra « réinventer l’institution ». Dans le jury, présidé par le maire, le collège des architectes (un tiers des membres) ne comprend qu’une personnalité de stature internationale, Richard Rogers, fort de sa demi-paternité de la maison mère dont il a remporté le concours avec Renzo Piano, à l’âge de trente-cinq ans. Les 157 dossiers de candidature reçus sont réduits à une liste de six concurrents, qui panache les générations et les tendances à travers des personnalités très inégales en espérant réitérer, avec ce qu’on appelle alors le petit Beaubourg, le miracle de son antécédent parisien. Parmi les Français, on choisit un ancien jeune qu’il faut cajoler, Dominique Perrault, et un nouveau jeune qu’il faut faire monter, Stéphane Maupin. Parmi les étrangers, un duo de stars confirmées, Herzog & de Meuron, et un duo de stars prometteuses, le tandem hispano-iranien basé à Londres, Foreign Office Architects ; une récente célébrité du numérique, l’agence néerlandaise Nox, et une récente célébrité tout court, le Japonais Shigeru Ban, trouvaille suffisamment aventureuse pour paraître audacieuse puisque Ban n’est l’auteur que d’un pavillon d’exposition et de quelques maisons, certaines en carton. Il s’était inscrit avec son partenaire français Jean de Gastines, mais le nom de Philip Gumuchdjian (collaborateur, puis directeur associé de Richard Rogers Partnership de 1980 à 1998, coauteur avec Rogers de Villes pour une petite planète) s’est ajouté au tandem lorsqu’est dévoilé le nom de l’équipe lauréate5 . Le jury a primé l’équipe qui s’est adjoint le bras droit de Rogers le temps du concours.

Une des premières maquettes d’étude du centre Pompidou-Metz. //Photos © Metz Métropole / Shigeru Ban Architects Europe, Jean de Gastines Architectes et Philip Gumuchdjian.

Le budget initial de 24 millions, visiblement sous-évalué (aucun des candidats ne l’a d’ailleurs respecté dans son offre), est porté à 45 millions dès l’annonce des résultats. Malgré la présence au générique de Cecil Balmond, l’ingénieur d’Arup que s’arrachent les agences et les revues, certaines difficultés techniques ont été sous-estimées par l’équipe de maîtrise d’œuvre et par le client. L’obligation médiatique de réaliser fidèlement l’image de ce projet lauréat compliqué va entraîner, comme souvent, des solutions qui provoquent par contamination une sorte de fuite en avant. Le maître d’ouvrage (la communauté d’agglomération de Metz) est-il dépassé, dubitatif ou trop rigide ? Pour trouver des économies, l’emprise au sol du bâtiment sera réduite de 15 % et ses espaces contractés de manière sélective, avec tous les repentirs et les ajustements que suppose l’opération. Ces péripéties multiplient les études, diffèrent le chantier et augmentent le coût. Le bâtiment sera finalement livré avec trois ans de retard pour une dépense globale proche de 70 millions6 .

Maquette d’étude suivant la phase concours. /// Photos © Metz Métropole / Shigeru Ban Architects Europe, Jean de Gastines Architectes et Philip Gumuchdjian.

D’autres musées en cours, comme d’ailleurs les projets parisiens déjà cités, connaissent des déboires semblables que les incidences de la crise de 2008 sur l’état des finances publiques n’ont fait qu’aggraver. Le coût du projet des Halles, vaguement annoncé à 200 millions fin 2004 pour justifier le choix du maire en rassurant le contribuable, frise maintenant le milliard pour un jardin et sa Canopée dont les travaux viennent seulement de démarrer. Le chantier du musée des Confluences à Lyon a repris l’an dernier après plusieurs arrêts ; son budget initial (60 millions) a été multiplié par trois7 . Ce « Cristal-Nuage », un enchevêtrement de fragments vitrés sur pilotis conçu par une agence viennoise affiliée autrefois à l’éphémère tendance de la déconstruction (sic) était déjà daté lorsqu’il fut choisi, en 2001 ; qu’en dira-t-on lorsqu’il sera livré, au mieux en 2015 ?

 

L’extra-ordinaire et l’ordinaire-extra

Ce hiatus entre les acrobaties formelles imposées par la demande d’icônes internationales et leur constructibilité, leur usage et leur durée de vie, est consubstantiel à tous les grands projets. Dans leur version française, ils sont affligés de quelques plaies spécifiques : la disparité entre l’évaluation des financements et ceux que nécessitent les formes d’architecture à même de remplir ces ambitions affichées, accusée par l’impéritie des maîtres d’ouvrage et le jeunisme qui prévaut désormais dans les concours. Piano et Rogers n’avaient presque rien construit avant Beaubourg, ni Spreckelsen avant l’Arche de la Défense, ni Jørn Utzon avant l’opéra de Sydney. Sur la foi sans doute de ces surprises parfois divines, fruits de concours internationaux ouverts8 , le manque d’expérience est maintenant compris comme un gage de réussite par les sélectionneurs des concours fermés. Dans le cas du CPM (mais aussi du Louvre-Lens), les difficultés ont été aggravées par l’incompréhension, à l’égard du système français, d’architectes habitués dans leur pays à un statut, des interlocuteurs, des budgets et des entreprises d’un autre niveau qu’en France. Ces environnements professionnels favorables ne comptent d’ailleurs pas pour rien dans la qualité des réalisations sur la foi desquelles ils sont retenus dans les consultations de ce type.

Certains de ces problèmes se posent, quoique d’une manière tout autre, dans les concours qui président au destin de tous les projets publics dans les collectivités locales. Alors que dans la grande commande, l’architecte de prestige doit apporter à tout prix au programme une réponse originale dont le budget devra s’accommoder, l’architecte de base doit, pour l’emporter, s’engager à respecter le budget alloué, même si sa faiblesse menace le niveau de la réponse aux attendus du programme. Dans le premier cas, l’excellence du résultat n’est pas assurée, on vient de le voir. Mais dans l’autre, elle tient souvent de la gageure ; et dans le cadre de la promotion privée, de l’exploit. L’issue du processus segmenté de décision, qui détermine le montant de l’enveloppe financière en cohérence supposée avec le programme (mais en conformité certaine avec les affichages politiques), participe de la conception autant, et parfois plus, que les options du maître d’œuvre. Loin d’être la conséquence de choix architecturaux délibérés, argumentés et assumés, la plupart des bâtiments vus dans les rues sont d’abord des portraits en dur des mécanismes et des réflexes dont ils dépendent, plus ou moins retouchés en fonction de la latitude dont dispose leur architecte ou de celle qu’il se conquiert au prix d’efforts souvent considérables. Les financements, mais aussi les normes, les règlements, les labels – et les conventions stylistiques, surtout dans le cas des maîtres d’ouvrage privés – s’additionnent pour fabriquer un environnement de fait sur lequel ceux que l’on continue d’appeler maîtres d’œuvre n’influent de plus en plus souvent qu’à la marge.

Des architectes se sont construit récemment un nom en prétendant transformer « l’ordinaire » en philosophie et en l’appliquant à des commandes expérimentales. En parallèle, dans la condition banale de l’architecture en France, on recycle les styles plus ou moins savants mis en avant, hier comme aujourd’hui, par les revues avec des réalisations d’exception. L’environnement des faubourgs de Metz n’est ni plus ni moins qu’un témoin parmi d’autres de ce « pire » censé faire apprécier le meilleur, où comme partout le spectre de formalismes dévalués côtoie l’esthétique de nouveautés fugitives. Ici et là, pourtant, quelques réussites improbables viennent rappeler ce qu’il faut d’énergie et de résilience pour parvenir, sans dépassement de budgets, sans délais élastiques, sans consultants de génie et surtout sans maîtres d’ouvrage éclairés –ou qui se prétendent tels – à faire participer l’architecture du paysage commun. Chacune de ces petites victoires sur le cours ordinaire des choses est alors, à proprement parler, extra-ordinaire.

Texte © Françoise Fromonot – Photos © Jacqueline Trichard.
Article proposé par la revue Criticat, espace de réflexion sur l’architecture indépendant des institutions, et ouvert à l’ensemble des acteurs de la vie intellectuelle et artistique.

 

  1. La revue hebdomadaire berlinoise Bauwelt, notamment, a publié un compte rendu plus que mitigé accompagné de photos assassines : Sebastian Redecke, « Abendteuer centre Pompidou – Das Phantasiedach der Dependance in Metz », Bauwelt 22.10, p. 6 ; et les quotidiens britanniques deux articles : l’un acide (Jonathan Glancey, « What’s the big idea behind the Pompidou-Metz ? », The Guardian, 6 avril 2010), l’autre dévastateur (Rowan Moore, The Observer, 16 mai 2010). []
  2. La mairie de Metz est passée au PS aux dernières élections municipales, après trois décennies de règne des centristes (J.-M. Rausch). []
  3. Ces citations sont extraites du numéro hors série de Metz Magazine, « Les douze travaux de Metz », n° 4, avril 2010, téléchargeable sur le site de la mairie : http://www.mairie-metz.fr. []
  4. Cette formule est extraite de la notice de présentation par ses architectes du projet lauréat. []
  5. Cette conception particulière du fair-play et le peu d’indépendance de ce jury avaient été notés (et raillés) à l’époque par François Chaslin sur France Culture (« Le concours de Metz », Métropolitains n° 200, 3 décembre 2003). []
  6. Chiffre officiel pour 10 700 m2 de surface hors œuvre nette (Shon), dont 5 000 m2 d’exposition. []
  7. Ces difficultés n’ont pas empêché que les architectes soient retenus pour le concours de la Philharmonie de Paris, en 2007. []
  8. Le centre Pompidou parisien fut choisi en 1971 à l’issue d’une consultation internationale à un tour. Le jury, présidé par Jean Prouvé, avait le choix entre 671 propositions venues du monde entier. []

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1 Réponse
  1. […] en lugar de una construcción excepcional, plantea Françoise Fromonot en un artículo crítico en francés, se trata más bien de “un fracaso arquitectónico” revelado incluso al efectuar […]

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