Inédit : Les Mondes perdus

Introduction

Comme le corps amputé se souvient toujours du membre manquant, les textes portent en eux les traces indélébiles de paragraphes sectionnés. Aussi, la partie émergée de l’iceberg révèle par sa présence même la masse des grandes profondeurs. Soustraire à l’œil du lecteur des pages jugées superflues ne modifie en réalité que la surface du texte. Il existe une cohérence minérale de la fiction que l’auteur lui-même ne saurait corrompre a posteriori. Rien n’y fait ! Tout est toujours là !

Ce qui est écrit est en vie.

J’évoque ainsi la persistance du texte coupé, sa résistance à toutes les formes de mutilation, un peu comme ces poulets courant décapités.  Sans doute est-ce là un commentaire involontaire sur le golem de Prague. Rabbi Yeouda Loew ben Bezalel anima sa créature d’argile en écrivant sur son front le mot « emet(h) », signifiant vérité. Ensuite, il lui ôta la vie en effaçant la première lettre (aleph), ne laissant plus sur le front sans ride que le mot « met(h) », signifiant mort. Une lettre seulement sépare ainsi la vérité de la mort. Il est dit que dans la bouche du golem, figurait également un papier sur lequel était inscrit le tétragramme ineffable  (YHWH). Dans la tradition juive, il est interdit de jeter le papier sur lequel est écrit le nom de Dieu. Il existe par conséquent des lieux de dépôt, ou « guenizot » servant à stocker les papiers devenus inutiles, mais qu’on ne peut jeter malgré tout, des cimetières de textes en quelque sorte.

Il faudrait peut-être songer également à indexer quelque part les excroissances textuelles, les kystes  romanesques, ces textes à qui l’on a prêté vie, avant de leur ôter, mais qu’on ne peut jeter malgré tout.

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« La Porte Dauphine était grise. Le 29 mai 1909, l’inauguration de l’immense fête foraine qui s’étendait alors jusqu’à la Porte Maillot avait attiré des milliers de visiteurs. Les curieux avaient goûté aux premières joies des loisirs américains, ses Niagara-Falls vertigineuses et son Grand Canyon scenic railway, bien avant Gainsbourg et Elsa Triolet. Des Folles Buttes au Luna Park, tout Paris semblait pour Thomas ramassé entre ces deux souvenirs futiles, comme recroquevillé entre les anciens manèges, les pôles dérisoires du divertissement de masse.

Avec le temps, les cercles concentriques de la ville et de la consommation s’étaient étendus comme les ondes provoquées par la chute d’un corps dans une eau stagnante. Chemin inverse du périple dantesque, la souffrance semblait croître avec la périphérie. Du Luna Park subsistait toujours l’isolat du jardin d’acclimatation, où les enfants bleu marine talonnaient encore les flancs de poneys shetland dégénérés à force de pureté obsessionnelle. On y avait acclimaté des animaux, des hommes aussi, quelques Nubiens qui, en 1895, avaient fait preuve d’une sauvagerie supposée tout à fait convaincante pour l’époque. Plus à l’Ouest, la Fête des Loges marquait la limite actuelle de la débâcle dominicale. À l’autre extrémité sociale de la ville, les Folles Buttes avaient succombé à la spéculation immobilière, faisant place nette à l’inoxydable Foire du Trône qu’on avait installée sur les ruines de l’exposition coloniale et de ses indigènes. Le tout était désormais bordé par le tracé invisible du cercle suivant où, comme un électron autour de son noyau, gravitait aujourd’hui la maousse machine à Mickey. On avait juste modifié les critères de l’attraction. L’exotisme impérial cédait maintenant du terrain aux émotions centrifugées. La peur panique de l’altérité s’était muée en adrénaline. »

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« Face à lui, son attention fut attirée par une photo accrochée sur le mur, une photographie en noir et blanc dans un cadre en inox un peu moucheté. On y voyait quatre personnes, un couple, lui en imperméable de couleur claire, souriant, les traits marqués comme ceux des montagnards longtemps exposés aux climats rudes et au grand air, elle en robe sombre, les cheveux raides et tombant, un enfant de cinq ou six ans sur les épaules. Le quatrième personnage était un homme mûr, vêtu d’un manteau strict et noir, portant un petit chapeau mou, des lunettes rondes et une moustache épaisse. Derrière eux, on devinait une grande artère, des autobus, des passants dans le brouillard clair-obscur provoqué par une vitesse d’obturation trop lente. Une ville en mouvement s’effilochait en arrière plan. L’homme plus âgé tenait le père de famille par l’épaule dans un geste rassurant et fraternel. Il ne pouvait s’agir d’un instantané, un de ces clichés pris sur le vif, fixant à tout jamais une scène de la vie quotidienne, mais au contraire d’une mise en scène. Quelqu’un avait organisé le cadre, demandant aux protagonistes de se serrer les uns contre les autres, au vieux monsieur de prendre une pose chaleureuse, au père de sourire. Le mouvement du bras lui-même paraissait fugace, comme provoqué par les circonstances et la présence du photographe. La raideur contrariée du manteau noir semblait indiquer l’imminence d’un départ, la mine un peu trop joviale trahissait un effort momentané. Le doigt avait enfoncé le déclencheur, puis la réunion avait dû se dissoudre, comme un flocon de neige en plein soleil. Seul le regard de la femme échappait aux conventions du genre, laissait transparaître quelque chose d’incertain, une langueur peut-être, un vertige passager. L’image en noir et blanc sur le mur aux motifs bleus semblait comme arrachée à ses origines, son climat, son monde distant et énigmatique, comme un organe encore tiède transplanté dans un corps étranger.

Il regarda ces gens inconnus, troublé par l’infinie distance qui les séparait de lui et bascula immédiatement dans l’autre image qui, depuis qu’il avait posé ses yeux sur le cliché usé, n’avait cessé de danser au seuil de sa conscience comme un double inverse, un négatif parfait.

Le 22 avril 1972, à 23 heures 36 minutes GMT, l’astronaute Charles M. Duke sortit de sa poche velcro une photographie qu’il avait préalablement glissée dans une pochette plastique transparente. Il regarda un instant l’horizon déchiqueté par les montagnes circulaires, puis s’agenouilla péniblement avant de poser la photo sur le sol du cratère Descartes. Après s’être relevé, il se pencha légèrement en avant, de sorte que l’objectif 70 mm du boîtier Hasselblad fixé sur sa poitrine pointât vers le sol, puis il appuya sur le bouton. À l’intérieur de la pochette, on pouvait voir quatre personnages, Charles Duke lui-même en chemisette blanche, sa femme en robe bleue, puis au premier plan et sur leurs genoux, leurs deux enfants souriants. La photo avait été prise trois semaines plus tôt dans le jardin familial à Houston. Quelques minutes plus tard, Charles Duke remonta à bord du LEM baptisé Orion, après deux jours et vingt-trois heures passé sur le sol lunaire, mettant ainsi un terme à la mission Apollo 16.

Thomas avait vu ces images lors d’une commémoration organisée par la NASA en 1999, non pas l’image originelle qui était bel et bien restée sur la lune, mais l’image de l’image, le tirage Kodak aux couleurs trop vives, posé sur le sol poudreux, gris et uniforme, une tache éclatante dans un monde mort. L’encadré sur le mur et le souvenir se superposaient désormais sans qu’il pût rien y faire. Par-delà le temps, la distance et les destins individuels, ces deux familles lui donnaient l’impression de se connaître intimement, d’être les deux volets symétriques d’une confusion tragique qu’il ne comprendrait sans doute jamais et qu’on nommait communément l’Histoire.

Dans le contraste violent du Kodachrome ou l’affadissement précoce du tirage sous verre, cette saloperie sans queue ni tête distillait pourtant la même mélancolie. La photographie était l’expression désespérée d’un souci d’immortalité, une tentative puérile d’arrêter le temps pour fixer à jamais un moment de bonheur fuyant, un vol sans importance. Le chlorure d’argent ne pouvait cependant rivaliser avec Oscar Wilde. La chair flétrissait et le papier lui-même, bien que plus résistant, finissait également par tomber en poussière, les pigments par virer en d’improbables nuances tendant toujours vers le brun uniforme. La photo sur la lune représentait par conséquent une variante inédite de ce défi voué à l’échec. Elle incarnait à elle seule la résolution de la volonté humaine, la vanité toute puissante, croyant s’extraire du temps en s’extrayant de l’espace confiné de la vie terrestre et par conséquent mortelle. Dans l’esprit de l’astronaute, le bonheur pouvait être éphémère, la famille instable, la vie elle même condamnée à plus ou moins brève échéance, mais son reflet lui, survivrait au désamour, au divorce, à l’ingratitude des enfants et finalement à la mort elle-même. Loin de la Terre et de sa corruption programmée, le reflet idéalisé de ce Narcisse en combinaison spatiale devait en définitive vaincre l’éternité. Privé d’atmosphère, conservé à jamais dans le vide immobile, l’objet de la ferveur gagnait ainsi en perfection, enchâssé dans le régolite stérile et sombre. Toutefois, la peur panique de l’abandon se heurtait au mur de la logique et le hasard malicieux avait voulu que ce geste à la fois émouvant et pathétique ait eu lieu au fond du cratère portant le nom de Renée Descartes.

L’absence d’air semblait bien évidemment jouer en faveur de Duke et de son ambition universelle, mais l’éloignement et le silence n’étaient que des leurres. En cela, les pilotes américains ayant foulé le sol lunaire représentaient bel et bien l’espèce humaine tout entière. Leurs rares moments d’intimité sur l’astre des nuits furent consacrés à des réflexions métaphysiques absurdes, des terreurs nocturnes, des désirs infantiles échappant au raisonnement pourtant scientifique de leur formation. Derrière le vernis glacial et impassible de l’institution militaire, s’agitaient les démons immémoriaux de la jalousie et du désir, de la colère et de la crainte. Les radiations, le vent solaire, les météorites ainsi que les intenses variations de température auraient tôt fait de transformer l’arrogant symbole en scories, plus sûrement encore que ne l’aurait fait le temps terrestre et prédateur.

Les deux images cohabitaient en lui par un jeu incontrôlable et cérébral, dont il ne possédait pas les clés. Les deux mise en scène dansaient devant ses yeux, la fugacité perceptible et l’envie d’éternité. Laquelle des deux familles sombrerait la première, laquelle des deux photos se désintégrerait ? »

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« Seule la certitude de la mort violente venait parachever le déploiement de son indescriptible sentiment. Sa présence même, en ce lieu bizarre et encombré, tenait du voyage ethnographique, sa fascination incongrue pour une photo de famille, de la curiosité face à l’icône de peuplades isolées. Les Shuars, ces Indiens d’Amazonie, que les colons espagnols avaient stupidement baptisé Jivaros, ne croyaient pas à la mort. Lorsque l’un d’entre eux venait à décéder, les survivants, persuadés que leur parent avait été assassiné par les flèches invisibles d’un sorcier, se mettaient en quête du coupable jusqu’à ce que le crime fût enfin vengé. La tête du condamné était alors réduite afin d’emprisonner son esprit maléfique dans un espace confiné, ses lèvres et ses paupières cousues pour qu’il ne puisse s’en échapper.

Pour ces peuples de la forêt, le nombre de vies étant limitées, il ne pouvait y avoir de nouvelle naissance, sans décès préalable. La conception occidentale de la vie n’existant pas, il fallait nécessairement tuer pour assurer la pérennité du clan. Ces idées aujourd’hui éradiquées par les missionnaires, pourchassées jusque dans l’inconscient collectif, avaient au moins le mérite de socialiser une croyance en réalité universelle. Très loin des boucles innombrables de l’Amazone, le meurtre était aussi un exorcisme. Grand explorateur blanc au positivisme torturé et au casque colonial, il était là, foulant le sol de l’ancien zoo humain, entre Nubiens et Jivaros, contemplant l’oreille cassée du fétiche Arumbaya. »

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« Orémus Szabó était né dans la rue des étrangers, Utalátos utca, une petite rue pavée de Budapest, située entre Rézmál et le quartier du château. Ses parents, de petits-bourgeois élevés dans un milieu nationaliste, avaient pour habitude de maudire le communisme et le dépeçage de la grande Hongrie. Ils s’étaient vite enrichis grâce au commerce du grain, durant les quelques années de démocratie qui suivirent la fin de la seconde guerre mondiale. Ruinés par les expropriations et les nationalisations du gouvernement Rákosi, ils furent contraints, à  partir de 1951, de partager leur maison familiale brusquement transformée en appartements collectifs.(…)

À Vienne, ils bénéficièrent de l’aide internationale et de la Croix-Rouge. L’Autriche était de nouveau un État neutre et souverain depuis moins d’un an. Les armées victorieuses avaient occupé l’ensemble du territoire pendant une décennie. Szabó apprit l’allemand. Ses descriptions du Ring, de la cathédrale St-Stefan et du salon de thé de l’hôtel Sacher n’avaient rien de commun avec ce qu’avait du être la fin des années cinquante dans la capitale autrichienne. Les tractations politiques entre blocs, les échanges d’espions, l’implantation de l’OPEP, la naissance de l’Agence Internationale pour l’Énergie Atomique, étaient remplacés dans son discours, par le goût inimitable de la vraie Linzer torte, les promenades au jardin botanique et les couchers de soleil sur la grande roue du Prater.

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« Contrairement à ce qu’il avait tout d’abords imaginé, Thomas réalisait désormais à quel point le dix-neuvième siècle continuait à vivre dans son époque, lancinante infection, inextricablement mêlée aux prétendues avancées du progrès. On retrouvait l’anthropométrie et sa classification dans l’obsession génétique, la créature de Frankenstein dans la maîtrise du clonage, le feu tout puissant du Nautilus dans l’explosion thermonucléaire. Le vingtième siècle avait permis l’épuisement exhaustif des utopies et des idéologies préalablement élaborées. Le vingt-et-unième s’annonçait décidément comme celui du scientisme positif, poussé jusqu’à son paroxysme inexorable. De même qu’une arme est vouée à être utilisée, les idées, y compris les plus démentes, laissent dans la psyché de masse une trace indélébile qui tend à leur réalisation future. »

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« Je n’écrirai pas ce roman. Je n’écrirai pas.

Tout devrait logiquement s’arrêter là. À quoi bon s’appesantir sur l’absence. Un seul mot suffirait : Non ! Peut-être même pas de mot du tout, une zone hachurée derrière laquelle on pourrait imaginer un mot, n’importe lequel, XXXXXXXXXXX, comme dans les journaux censurés, finalement plus évocateurs que ceux de la presse libre, ou bien du vide, du blanc.                                  . Étrange comme la négation  cherche malgré tout à se raconter, comme le creux semble parfois plus dense que la matière, empreinte laissée par un corps disparu dans la mollesse du matelas.  La volonté de ne pas faire est tout de même quelque chose. Il n’est rien qui soit véritablement  rien. Mon refus se dérobe devant l’inaction. Je me sens condamné à écrire l’anti-roman à défaut du roman, le fantôme laissé par l’avortement. Je nie tout désir d’étayer ma propre existence. Ceci n’est pas un journal.

Les astronomes eux aussi évoluent au bord d’un gouffre, un manque dont l’existence perturbe la raison. Les grands principes régissant l’ordre de la matière permettent de calculer la masse de l’univers, or l’observation ne permet de distinguer que vingt pour cent de cette masse. Soit la théorie de la relativité générale est erronée, soit les trois quarts de ce qui existe demeure invisible. On appelle ce phénomène Masse Manquante ou Matière noire. Saint-Exupery disait sans se tromper «l’essentiel est invisible pour les yeux». Sans doute un jour, ce mystère sera-t-il éclairci, au propre comme au figuré, et ces conjectures paraîtront alors sans fondement, mais la littérature m’apparaît aujourd’hui à l’image même de l’univers. L’essentiel des livres rêvés n’a pas été écrit. L’essentiel des livres écrits n’a pas été publié. L’essentiel des livres publiés n’a pas été lu et l’essentiel du texte lui-même se situe finalement hors-texte.

Lorsque je referme un livre, je pense toujours à cette matière noire, plus abondante, plus massive et pourtant inaccessible.

Ceci est l’anti-journal de la matière noire. Pour chaque centaine de pages, un millier de pages invisibles. Pour chaque mot, combien de phrases informulées, combien de purgatoires saturés de discours ? Il me suffit d’évoquer ce livre pour qu’enfin il existe. Ce roman que je n’écrirai pas rejoint maintenant la multitude. »

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Nikolas Klebold, quant à lui, restait une énigme. Seul Klebold à s’être jamais  inscrit dans la mémoire collective, la trace qu’il y avait laissée était toutefois si ténue, qu’il était difficile de la décrire avec précision. Certains ouvrages faisaient bien mention d’un certain Klebold, poète et anarchiste ukrainien de la seconde moitié du dix-neuvième siècle qui, arrivé à Moscou tel un personnage de Dostoïevsky, avait écrit quelques pamphlets anti-tsaristes aujourd’hui introuvables. Il avait à plusieurs reprises séjourné dans les prisons moscovites et  rencontré tout ce que la ville comptait alors de criminels et d’activistes politiques incarcérés pèle mêle. Il ne subsistait presque rien de ses écrits, mais on trouvait mention de son nom dans la correspondance de Louise Michel. Il était également possible que Ravachol lui-même se soit librement inspiré d’un poème de Klebold, pour écrire plusieurs chansons révolutionnaires. C’était du moins ce qu’affirmait Paul Bernard, un autre contestataire stéphanois qui, dans ses mémoires publiées à titre posthume, déclarait : « la fameuse chanson prétendument écrite par Ravachol :

Puisque le monde est monde

Et que l’art est immonde

Tourne, tourne le barillet

Fasse que le sang abonde

Celui des porcelets…

est en réalité le texte d’un obscur camarade russe du nom de Klebold, dont Ravachol avait trouvé une traduction dans un petit journal, imprimé en cachette par des immigrés ayant fui le régime du Tsar et vivant à l’époque dans le quartier des Batignolles ».

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« Comme la double hélice d’ADN possédait cette capacité à détériorer sa propre duplication avec le temps, la société, à l’image d’un être vivant, semblait générer ses propres phénomènes d’autodestruction programmés. C’était de toute évidence le lot des systèmes organisés. Le capitalisme, pourtant nimbé d’une gloire éternelle, ne pouvait par conséquent échapper à la règle. L’appât du gain nourrissait, sans en prendre conscience, les germes de sa finitude. Les producteurs de disques fourbissaient aux pirates les machines consacrant leur ruine, les programmeurs informatiques inventaient des virus paralysant leurs propres outils, les militaires créaient des armes ne garantissant plus la victoire sur l’ennemi, mais la certitude d’une destruction totale et mutuelle. L’élaboration de toute architecture économique, sociale ou technique repose sur la dualité du glaive et du bouclier, jusqu’au jour où pour une raison inconnue, l’un des deux termes de l’équation parait s’emballer. Le tueur furieux, gorgé d’une haine prétendument incompréhensible, remplissait ce rôle de modérateur. Il n’était pas le dérèglement, mais au contraire une tentative de retour à l’équilibre, un cri d’alarme avant que la perpétuation ne devînt impossible. C’était l’autre, enfin, la manifestation la plus aboutie de l’étranger, cet hôte parasitaire à la fonction terminale.

L’histoire de l’humanité est celle d’une éradication progressive et systématique. Il a fallu se débarrasser coûte que coûte du visage étrange et singulier de l’autre. En dépit du caractère désagréable et moralement suspect de cette thèse, il faut bien admettre qu’il a existé, jusqu’à une période récente, plusieurs variétés d’hommes et que l’abonné au câble du Raincy en est désormais l’unique représentant.

Néanderthal, avec sa culture et ses rites élaborés n’était pas le singe mal dégrossi que certains anthropologues, dérangés par le passé encore trouble de leur discipline, avaient condamné à une disparition naturelle et inéluctable, mais un homme différent. Nous avions cohabité avec lui, appris à l’observer et à le craindre. Nous l’avions vu chasser alors que nous cultivions la terre. Cet homme à la fois si semblable et si étrange, fascinant par sa monstruosité, avait finalement disparu de la surface du globe, nous laissant pour toujours coupables et inconsolés de régner enfin seuls sur le monde.

Toutes les légendes résonnent depuis des pas de cet homme sauvage. Les faunes, le yéti et le  Sasquatch sont encore de nos jours les traces mythologiques de cette altérité insupportable et qui, ne pouvant être humaine, doit revêtir les attributs du presque humain. L’homme a tué son frère, le sédentaire Caïn s’est débarrassé du pasteur Abel afin d’être le seul représentant de son espèce à la face de Dieu. Le processus s’est perpétué. Il faut traquer la différence sous toutes ses formes. Les critères de sélection n’ont fait que s’affiner avec le temps. Il ne peut y avoir de limites au plaisir du Même.

L’étape ultime de ce voyage semble désormais atteinte. La suppression radicale de la différence est enfin possible. Le clonage est en tout point l’aboutissement d’une quête, la parfaite réussite d’une aspiration ancestrale. Pour Thomas, le tueur frénétique n’était donc pas le produit d’une folie criminelle inexplicable, mais l’incarnation moderne du syndrome d’Abel, la persistance de cette sauvagerie extérieure, surgissant au cœur d’un monde enfin homogène. Le crime, bien que paléontologique, ne pouvait rester impuni. Au moment même ou le triomphe de la similitude semblait assuré, la recrudescence des massacres sans cause venait perturber une dernière fois l’établissement de l’ordre. »

9

« Un livre Monsieur Steren, un livre que vous n’aurez pas le temps de lire et qui pourtant s’est servi de vous à sa manière. John Ballou Newbrough, un dentiste américain, a publié cet ouvrage en 1883. Il s’agit du premier livre tapé à la machine, mais aussi de la première expérience d’écriture automatique. Newbrough a publié ce livre, mais en réalité il ne l’a pas écrit. Disons, pour simplifier, que pendant deux années consécutives, des êtres supérieurs, ce que les Chrétiens appellent des anges, ont dicté ce livre au pauvre dentiste qui, se nourrissant exclusivement de fruits et de légumes, a perdu à peu près trente kilos durant cette période. Vous me suivez ?

Très peu, je dois dire.

Ce livre traite du créateur, de sa relation à l’homme et à l’univers, de la Terre et des cieux, de cosmogonie. Vingt-quatre mille ans de notre histoire y sont relatés, commentés. On y trouve également une approche radicalement nouvelle de la nature, une description exhaustive des mondes angéliques. Oahspe est la nouvelle Bible qui englobe et remplace toutes les précédentes. Newbrough a servi de médium aux forces qui régissent ce monde pour nous parler de notre passé, de notre avenir, pour nous montrer la voie. Il a inventé le terme de « vaisseau spatial ». Les Grands Anciens, venus des plans éthérés à bord de leurs flèches d’argent, ont contribué depuis toujours à stimuler l’humanité, grâce à leur technologie avancée. Leur langue étrange et mystérieuse hante encore notre mémoire défaillante. Newbrough avait la force nécessaire à l’exécution de ce projet, mais il était dépourvu de toute ambition messianique. La transe l’avait quitté. Le travail était achevé, une œuvre universelle de trois mille pages. Les lecteurs durent s’organiser seuls, rejeter les vieilles croyances, les faux prophètes et leurs guerres fratricides. Le Spiritualisme était né ! les fondateurs de l’Église tissèrent alors des liens avec d’autres fraternités de par le monde, la Société de Théosophie par exemple. Toutefois, Oahspe n’est pas une doctrine. Ce n’est pas un code de conduite, une loi. Diverses écoles d’interprétation naquirent. Il fallait bien tirer de ces connaissances abstraites une règle, un projet, quelque chose comme une grille d’interprétation pour le futur. Tout ça nous mène à Basil Hrabar. Il naît en 1900 à Uzhorod, capitale de la Ruthénie, au sud de l’Ukraine actuelle. À l’époque, cette région était sous domination hongroise, province la plus orientale de l’Empire. Il grandit dans une atmosphère intellectuelle et cosmopolite. En 1918, lorsque le traité de Saint Germain-en-Laye confirme le rattachement de son pays à la Tchécoslovaquie nouvellement créée, il s’y oppose vigoureusement, par admiration pour la Hongrie et sa culture. Il fuit, tout d’abords à Bucarest, où il étudie la physique, puis intègre l’école polytechnique de Zurich, alors qu’Einstein l’avait quitté depuis longtemps pour Berlin. Il séjourne ensuite à Paris puis finalement quitte l’Europe à la veille de la seconde guerre mondiale pour les Etats-Unis, où il enseigne dans une petite université de l’Illinois. C’est là qu’il découvre la bible de Newbrough et troque ses oripeaux de catholique uniate, pour les nouveaux atours de la foi cosmique. Cette découverte transforme sa vie, mais il est encore loin d’imaginer à cette époque que sa propre vision du livre, va bientôt bouleverser la compréhension globale du texte. En 1941, lors d’une conférence à l’Université de Chicago, il rencontre Enrico Fermi et collabore à la construction de la première pile atomique, dans les sous-sols de la faculté des sciences. En 1942, Il reçoit la visite de Robert Oppenheimer qui le recrute officiellement pour le projet Manhattan. À Los Alamos, il fait la connaissance de Von Neumann, Teller, Szilárd, et tant d’autres, tous éminents savants d’origine hongroise, qui vont aboutir à la construction de la Bombe. Côtoyer les plus grands scientifiques du siècle le marque profondément. Cette collaboration vient parachever un travail spirituel entrepris à la lecture d’Oahspe. Soudain, il voit clair dans sa vie et dans le monde, les morceaux du puzzle forment enfin un dessein cohérent. Toute son existence l’a conduit sans à-coup à cette révélation. Il souffle alors sa théorie à Léon Lederman qui, au sein de la Division Théorique, provoque à la fois l’hilarité de ses collègues et  le doute le plus profond. Les Hongrois formaient une bande à part, vous comprenez, se mélangeant peu au reste du groupe, partageant des goûts culinaires étranges et communiquant plus volontiers dans leur curieux dialecte qu’en Anglais. Le Hongrois n’est pas une langue indo-européenne, vous savez ? Personne ne sait vraiment d’où elle vient, ni surtout comment elle est arrivée là, au cœur d’un bloc linguistique particulièrement homogène. Hrabar tient enfin ses Grands Anciens, les êtres supérieurs venus  sur terre dans leurs vaisseaux de lumière. Après s’être posés à l’emplacement de l’actuelle Budapest, ils durent se fondre dans la population locale, sans toutefois pouvoir dissimuler trois caractéristiques fondamentales de leur nature, leur goût immodéré pour les voyages, leur langage aux sonorités inhabituelles et leur intelligence hors du commun. Hrabar, lui, avait lu le Livre. Il lui suffisait d’observer pour comprendre. Après guerre, il fonde l’Église Spiritualiste Réformée et  devient l’instigateur d’un courant de pensée, principalement axé sur une étroite collaboration avec les descendants de nos bienfaiteurs galactiques. Par ailleurs, il continue de travailler à Los Alamos, sous la houlette d’Edward Teller, maître d’œuvre du projet Panda. Au sein même de la communauté, deux courants opposés virent le jour après la capitulation du Japon. Szilard et les pacifistes entraînèrent Oppenheimer dans leur sillage, qui se fit débarquer de toute activité atomique. Teller, quant à lui, livra la Bombe à hydrogène aux Américains. Les services spéciaux des grandes puissances avaient compris que leur intérêt consistait à remplacer leurs Allemands peu fiables, par de brillants Hongrois. Hrabar ne s’arrêta pas là. Puisque l’existence des Grands Anciens était confirmée, leur présence et leur influence établies, une relecture d’Oahspe s’imposait. Il prêcha ainsi pour une interprétation littérale du texte et non comme ses prédécesseurs pour une compréhension allégorique. Il fallait voir dans le message révélé à Newbrough, l’histoire exhaustive de la civilisation, pas une vague parabole sur le destin de l’humanité. L’orthodoxie nouvelle était pourtant frustrante. Se conformer à la rectitude n’offrait aucune perspective. Comment incarner le message sans sombrer dans la glose ? Il fallait faire plus que lire le texte et en saisir chaque nuance, il fallait suivre son exemple, le reproduire. Le Livre saint n’avait-il pas été imaginé, créé par des êtres inconnus, avant d’être finalement rédigé par un autre. Hrabar avait désormais son credo. L’avènement de l’ère atomique confirmait les prédictions les plus extraordinaires de l’ouvrage. La clé, permettant la réalisation totale de la vision, était enfin entre ses mains. »

10

« Il lui fallait écrire des textes imaginés par d’autres, rendre matériel les ébauches suspendues dans l’espace et faire de ses adeptes des scribes, des substituts. Lorsque tous les livres imaginés seraient enfin rédigés et que les bibliothèques imaginaires seraient enfin construites pour les accueillir, l’univers tout entier connaîtrait enfin l’harmonie comme un puzzle reconstitué. Les fragments éparpillés seraient mis bout à bout et le monde révèlerait son mystère. Basil est mort en 1976, sans avoir pu mener sa mission à terme. D’autres lui ont succédé depuis, assurant ainsi la pérennité du projet. Voilà cinquante ans que nous parcourons le monde à la recherche de ces fils à tirer. Nous sommes les tisserands du futur commun, les forceps du destin. Ceux qui se font appeler auteurs, comme vous, se contentent souvent d’inventer des livres qu’ils n’ont pas le courage d’écrire. Nous remplissons alors ces coquilles vides afin que le plein supplante le creux, que la présence inonde l’absence. Ce qui est dit une fois se met à exister, mais l’embarras de l’éther, saturé de vos discours inaboutis, doit nécessairement se purger dans notre monde. Vous n’imaginez pas l’encombrement des limbes ! Il nous a fallu bâtir la bibliothèque de Fort Moxie, inventée par Jack Mcdevitt en 1988, pour y ranger les oeuvres imaginaires qu’il avait ébauché, de nouvelles pièces de Shakespeare, des romans de Melville, une suite de Moby Dick, pour être tout à fait précis. Autrefois, ces oeuvres étaient qualifiées d’apocryphes ou d’impostures. Nous préférons le terme de Réalisations. Ces textes, longtemps inaccessibles et finalement parachevés, ne sont toutefois pas destinés à être lus. Nous les stockons en lieux sûrs, car nos bibliothèques sont réservées aux membres de l’ordre. Il arrive cependant que nous ayons des fuites. Le Necronomicon, inventé par Lovecraft dans les années vingt, et que vous trouvez aujourd’hui dans le commerce, est le fruit d’un long et minutieux travail. Si le véritable Abdul Alhazred avait un jour existé, il serait aujourd’hui fier de nous. Le Cavalier de Novgorod, dont Cendrars s’est vanté toute sa vie, sans jamais l’avoir écrit, a également échappé à notre vigilance. De curieux bibliophiles en ont trouvé un exemplaire dans les dernières années du siècle précédent. Les puces de Moscou regorgent décidément de choses bien étranges et secrètes. Certains auteurs nous livrent parfois une description détaillée de l’ouvrage à venir, ce qui facilite grandement la tâche du rédacteur, d’autres sont hélas plus elliptiques. Il nous faut alors nous en remettre au bon sens et au hasard. Borges, a bien sûr été pour nous une source de tourments ineffables, mais une fois rédigés l’Histoire générale des labyrinthes et l’Encyclopédie de Tlön, la tâche fut tout de même plus facile, je le concède.

– Attendez, attendez, j’ai déjà suffisamment de mal à suivre votre charabia, je ne sais pas si c’est le champagne ou quoi, mais qu’est-ce que j’ai à voir dans tout ça ? Pourquoi est-ce que vous me racontez ça, à moi ?

– Cinquante ans ont suffi ! Vous comprenez ? Au début, Basil était presque seul, entouré d’une poignée de fidèles. L’entreprise semblait titanesque, presque éternelle et puis nos rangs ont grossi, considérablement. Nous voila au bout du chemin, Monsieur Steren, vous êtes le dernier. L’imagination est terriblement suspecte de nos jours. Depuis quelque temps, nous avions noté une raréfaction de la tâche. Nous sentions que le jour était proche.

– Hein, attendez, qu’est-ce que vous êtes entrain de me dire ? Je comprends rien !

– C’est parce que vous êtes le dernier, que j’ai dérogé à la règle. Je suis venu vous parler, car mon travail est bientôt terminé. Nous avons une discipline très stricte, comprenez vous, des exigences, une déontologie en somme. Nos rédacteurs sont tous d’authentiques homonymes, ou presque. C’est pas une faute d’orthographe par ci par là, qui va changer quoi que ce soit, tout de même…Maintenant, il va falloir vous atteler à la tâche (…)».

Textes © Mikaël Hirsch – Photo © Droits réservés

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