Sebald & Sens Fiction

« Les Émigrants ou du souvenir comme élément de sens fiction »
Un texte de C. Hoctan
Éditions Inculte, 2011

À l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de W.G. Sebald, cet ouvrage monographique rend hommage à son œuvre. Avec des contributions de : Emmanuel Adely, Gwénaëlle Aubry, Xavier Boissel, Johan Faerber, Hélène Frappat, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Yannick Haenel, Thierry Hesse, Caroline Hoctan, Laird Hunt, Mathieu Larnaudie, Hadrien Laroche, Alban Lefranc, Hélène Ling, Muriel Pic, Oliver Rohe, Will Self, Susan Sontag, William T. Vollmann.

 

 

EXTRAIT

Je revois mon père debout, immobile et pensif, devant une toile de taille moyenne accrochée au mur de son bureau, à cette période où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, milieu des années quatre-vingt, période qui me paraît aujourd’hui lointaine, presque incertaine tant les évènements qui lui sont liés sont confus, enchevêtrés, à bien des égards inimaginables, déjà par le demi-siècle – cinquante-sept années précisément – qui séparaient nos deux existences : il était né en 1914 et moi en 1971.

Je revois ainsi mon père debout, se tourner alors légèrement vers moi et d’un mouvement précis de la main en direction de cette toile représentant un visage tout à la fois déformé et structuré par le geste maîtrisé du peintre qui l’avait exécuté et par la surépaisseur de la matière qui lui donnait une sorte d’énergie en surface, me demander si je le reconnaissais à travers ce tableau datant des années cinquante qu’avait réalisé un certain Frank Orbeck ou Orbaque – me sembla-t-il saisir – rencontré après la guerre dans son pays chez l’écrivain Iris M. Origo et dont il était proche depuis, bien qu’à mes questions concernant cette relation, ces années-là, les circonstances de son engagement dans les services secrets, son affectation en France en 1939, ses activités durant trois décennies auprès d’un des plus grands experts américains en livres anciens et en manuscrits, sa passion pour les dialectes poétiques anglo-normands qui l’amenèrent à entretenir une grande amitié avec Ezra Pound, etc., mon père me répondit immanquablement – comme il l’a toujours fait jusqu’à sa mort – que c’était une longue histoire qu’il me raconterait sans doute un jour même s’il estimait qu’elle ne puisse m’intéresser d’aucune façon.

Je raconte ce souvenir comme si j’avais l’intention de faire une confidence ou une révélation. Toutefois, je ne relate pas ce souvenir pour me confier, ni pour divulguer une « chose » dont la coïncidence avec le sujet de cet article est tout à fait incroyable – pour ne pas dire ahurissante – mais parce que, d’une part, ce souvenir fait « sens » par rapport à mon projet d’écriture et, d’autre part, il découle directement aujourd’hui de ma relecture de l’œuvre de W. G. Sebald et, plus particulièrement, du premier volume par lequel j’ai découvert cette œuvre : Les Emigrants. Il y a d’ailleurs, dans les quatre récits qui constituent cet ouvrage, une sorte de souvenance fabuleuse de plus en plus réelle et tangible, non pas seulement de ce qui a été sans avoir pu être, mais aussi de ce qui sera malgré ce qui n’est pas encore, illustrant parfaitement les propositions de L. J. Wittgenstein selon lesquelles le monde « est tout ce qui arrive », « est l’ensemble des faits, non pas des choses », « se dissout en faits » et que « ce qui arrive, le fait, est l’existence d’états de choses », tout en précisant que « nous nous faisons des tableaux des faits » et qu’un « tableau représente le fait dans l’espace logique, l’existence et la non-existence des états de choses ». En bref, qu’un « tableau représente ce qu’il représente indépendamment de sa vérité ou de sa fausseté […] » et que « ce qu’il représente constitue son sens » et donc, que « par lui-même, le tableau ne fait connaître rien de ce qu’il y a de vrai ou de faux » car tout simplement, « il n’y a point de tableau qui soit vrai »1.

Les faits que je relaterai ici, c’est-à-dire cette existence d’états de choses qui depuis des années m’obsède – en dehors de la vérité ou de la fausseté du tableau qu’ils représenteront pour le lecteur – donneront le prétexte de ma contribution à ce volume tout en signalant que leur sens profond déborde le sujet même de cette contribution pour toucher à des projets d’écriture dont l’ampleur à ce jour – par rapport à mes capacités, ma volonté ou tout simplement l’angoisse de m’y confronter – dépasse largement toute notion de conformité ou d’exactitude à la manière où, « à partir d’un tissu de mensonges, par ce subterfuge » comme l’expliquait lui-même Sebald, « vous obtenez quelque chose qui est plus fidèle à la vérité […] que si vous relatiez des réalités strictement vérifiables »2.

carte d'identite 1939

Cependant, je sens que le départ de cet exposé est gênant. Il laisse croire qu’un simple souvenir, par des voies détournées, me ramène à Sebald alors que c’est plutôt lui, ou plus exactement les quatre récits qui constituent Les Émigrants qui, à travers ma lecture et ma relecture au fil des années, ne cessent de me ramener à mon père en faisant remonter ces traces enfouies depuis toujours en moi et que je n’ai pu ou su regarder du vivant de mon père bien que, je le vois, elles expliquent pour beaucoup la réalité qui est la mienne aujourd’hui même si, souvent, je ne sais plus très bien faire la part des choses entre ce que je crois s’être passé et ce qui s’est réellement passé. Par ailleurs, je sens aussi qu’il va falloir que je donne à mon exposé un tour plus théorique.

Un des faits les plus étonnants, me semble-t-il, est lorsque j’ai vu ce livre de Sebald pour la première fois : il était posé en évidence sur le bureau de mon père qui venait juste de le recevoir. A l’époque – il me semble que c’était pendant l’été 1996 – j’ai feuilleté l’ouvrage sans y prêter vraiment attention. Je savais alors que mon père était en relation avec de nombreux écrivains dont la plupart des ouvrages m’étaient inconnus n’étant pas traduits dans ma langue. C’était le cas pour The Emigrants. Je l’ai donc davantage feuilleté par réflexe que par réel intérêt. Je me souviens aussi avoir lu les quelques mots manuscrits qui figuraient sur la page de titre à l’adresse de mon père et qui évoquaient un certain « Frank » et sa « mémorable histoire », ce dernier terme étant – de manière étrange à mes yeux pour le coup – écrit avec un tiret dans le mot lui-même : « hi-story ». Cette dédicace était, tout aussi étrangement à mes yeux, signée d’un « Your sincerely, Max. ». Je n’ai pas demandé à mon père qui était ce Max – qui à mes yeux ne correspondait pas au nom de l’auteur ni à celui d’une connaissance proche.

Les années passèrent et, en 1999 – précisément le 27 février, jour de mon anniversaire – je reçus par la poste l’ouvrage traduit en français et tout fraîchement publié le mois précédent aux Éditions Actes Sud. L’envoi, complètement anonyme, était accompagné d’une carte d’anniversaire sur laquelle étaient tracés au stylo un petit cœur suivi de plusieurs petites croix. Évidemment, je me souvenais vaguement de ce livre aperçu plus de deux ans auparavant sur le bureau de mon père et je songeai alors qu’il ne pouvait en être que l’expéditeur. Mais lorsque je pus le joindre, il nia m’avoir envoyé quoi que ce soit ni même comprendre de quoi je parlais. Entre le trouble et l’agacement, je lui demandai néanmoins de me chercher, parmi les livres qui étaient empilés de toutes parts dans sa demeure, l’ouvrage en question dans son édition anglaise que je lui réitérai avoir feuilleté chez lui. Évidemment, mon père ne le retrouva pas et me dis à plusieurs reprises que j’avais dû rêver.

Dois-je dire que la lecture des Émigrants me fut tout à la fois d’une grande libération et d’une grande douleur ? Aussi, lorsque Les Anneaux de Saturne furent publiés en octobre de la même année, je me procurai et lus l’ouvrage immédiatement avant d’obtenir en 2001, dans ma langue, Vertiges. Il serait trop long d’expliquer pourquoi je ne maîtrise pas ma langue paternelle mais, à l’instar des personnages des Émigrants qui « ont un rapport pathologique avec leur langue d’origine plongée dans l’oubli »3, j’ai – comme nous disons si communément – une sorte de « blocage » qui, s’il ne m’empêche pas de « communiquer » dans cette langue, me bloque irrémédiablement lorsqu’il s’agit de lire ou de m’exprimer plus formellement. Quoi qu’il en soit, c’est bien la lecture des Emigrants qui me permit d’accéder aux souvenirs enfouis de cette Histoire qui m’échappait et qu’avait traversé en grande partie mon père. En effet, chacun des récits reconstituant les existences des quatre personnages dont il est question – Dr Selwyn, Paul Bereyter, Ambros Adelwart et Max Ferber – contient un détail ou une information qui, de manière frappante, a à voir de près ou de loin avec le propre passé de mon père. D’abord, le fusil acheté par le Dr Selwyn aux Indes : mon père s’en était lui-même procuré un là-bas lorsque l’armée britannique l’y expédia avec son régiment dans les années 30. Ensuite, la voiture allemande Dürkopp que possédait la famille Bereyter dans les années 20 : mon père accompagnait lui-même son père à la même époque dans une telle voiture (allemande mais d’inspiration française, cette voiture était alors assemblée en France et en Grande-Bretagne). Puis, le village de Mamaroneck à New York où vivait Ambros Adelwart : mon père séjourna précisément dans ce village à de nombreuses reprises entre 1950 et 1980, période durant laquelle il effectuait des missions pour un expert en livres anciens et en manuscrits établi dans le downtown. Enfin, la ville de Manchester où Max Ferber, réfugié en 1943, avait effectué en 1944 son service militaire au camp de Catterick : mon père avait lui-même effectué, plus de dix ans avant, sa formation militaire dans le même camp !

Hoctan-Sebald-service militaire

[…]

La suite dans le volume Face à Sebald (Inculte, 2011).

Texte & Photos © C. Hoctan – Image © DR

  1. Se reporter au  Tractacus logico-pholosophicus (1921) traduit par Pierre Klossowski, Paris, Gallimard, 1961. []
  2. W. G. Sebald, « Conversation avec W. G. Sebald / Entretien avec Joseph Cuomo » in L’Archéologue de la mémoire / édité et préfacé par Lynne Sharon Watchtel, Arles, Actes Sud, 2009, p. 109-110. []
  3. Muriel Pic, W. G. Sebald, L’Image papillon suivi de W. G. Sebald, L’Art de voler, Paris, Les Presses du réel, 2009, p. 60. []

Tags : , , , , ,

Laisser un commentaire




Copyright © D-Fiction