Vie majuscule d’un malfaisant capital

Il est arrivé par la porte d’entrée du théâtre, en pleine représentation d’un spectacle d’ombres chinoises : derrière un grand drap blanc déployé sur l’ensemble du mur, éclairés par la lueur faiblarde d’une dizaine de cierges, des comédiens agitent des pantins façonnés dans le cuivre, sans que l’on puisse vraiment saisir le fil de l’histoire qu’ils nous racontent et qui semble n’avoir ni queue, ni tête. Mais ça n’a pas vraiment d’importance. Pas pour la vingtaine de spectateurs qui assistent à ce Guignol extrême-oriental. Aucun d’entre eux n’y prête attention. La plupart voyage à domicile vers les frontières de paradis artificiels dont les adresses resteront des secrets bien gardés. D’autres, à moitié dévêtus, se livrent dans les ténèbres à de brûlantes caresses qui font le bonheur des érectiles en tous genres. Quelques uns se livrent à de petits trafics d’armes et de stupéfiants, billets et camelote passant d’une main à l’autre en toute discrétion.

Accompagné de l’un des employés du théâtre, il traverse la salle d’un pas rapide, dans les ténèbres. À peine visible, tout comme l’ombre qu’il est devenu depuis quelques heures et qu’il ne cessera plus d’être pour la quarantaine d’années qui lui reste à vivre.

Son cœur bat fort. L’homme est encore sous le choc des images qu’il rapporte de la rue. Quatre cadavres, dont l’un est complètement carbonisé, alignés sur le trottoir, livrés à une pluie torrentielle, au milieu de ce qui ressemble à une scène de guerre : trois camions en flammes, des policiers à terre, des véhicules de police et leurs sirènes hurlantes. Quatre cadavres, ceux de quatre jeunes gangsters, abattus par les forces de l’ordre alors qu’ils convoyaient un chargement d’alcool. Ses amis. Ses meilleurs amis, qu’il a lui-même vendus aux flics pour leur éviter de se lancer dans le braquage insensé d’une banque, jour et nuit protégée par des gardes armés jusqu’aux dents, et qui devait intervenir de manière imminente, dans les semaines à venir. Ses amis qu’il a préféré dénoncer pour un délit mineur qui les enverrait quelques mois à l’ombre, où un séjour leur mettrait un peu de plomb dans la tête pour éviter d’en prendre ailleurs. Ses amis qu’il connaît depuis l’enfance et avec lesquels il a tout connu : la misère des rues du Lower East Side des années vingt, les coups montés à un dollar que l’on partage pour se payer des sandwiches au pastrami, l’amour que l’on découvre auprès de la même copine pute… et la mort, qu’ils croiseront ensemble à plusieurs reprises, puisqu’elle est partie prenante du gagne-pain qu’ils se sont choisi dès l’enfance.

Ce sont probablement les visages de ces enfants qui s’impriment ce soir-là définitivement dans son champ de vision. Une photographie de groupe. Un portrait sépia où ils apparaissent souriants, plein d’enthousiasme, et dont il peine à se défaire, quelques heures seulement après l’étrange tournure qu’ont pris les évènements et qu’il n’avait même pas osé soupçonner. Mais il a fallu qu’ils tirent les premiers. En retour, ils ont essuyé la puissance de feu des hommes de loi, les boulets rouges des uniformes, prévenus d’avance et qui se sont déplacés en nombre. Le comité d’accueil n’a pas fait dans la dentelle et les a laissés sur le carreau.

À l’heure actuelle, c’est un fauve traqué à plus d’un titre. Poursuivi par des hommes de main qui veulent probablement savoir pourquoi il n’a, curieusement, pas pris part à  cette opération très ordinaire qui consistait à acheminer une cargaison de whisky vers le Canada, il est également la proie d’une immense culpabilité, d’un chagrin qui le ronge, et de la haine que lui portent désormais ces fantômes qui ne lui laissent en héritage qu’une éternelle intranquillité et une unique perspective, celle d’un exil dont il ne doit pas revenir.

Au théâtre chinois, il sait qu’il est en sécurité, que personne ne viendra le débusquer ici. Du moins, ce n’est pas par ici qu’ils commenceront. Il est venu y chercher un moment de paix avant de reprendre le combat, parce qu’il ne peut pas fuir sans argent, et qu’il va lui falloir aller chercher cet argent qui lui appartient dans la caisse commune,  avant de s’évaporer pour de bon. Une ultime bataille dans laquelle il s’avance seul contre tous, en traître disgracié et d’ores et déjà condamné à mort par ses pairs.

On le conduit au fin fond de la salle de spectacle, vers une porte imperceptible qui se confond avec l’obscurité. Un passage qui n’a pour lui rien de secret, qu’il a plusieurs fois emprunté, à des heures où son esprit se tordait de douleur et de démence. La voix royale vers une cachette connue de quelques personnes triées sur le volet. La salle où il pénètre est très faiblement éclairée. C’est une espèce de dortoir où reposent une dizaine d’hommes, que le confort très relatif des petits matelas sur lesquels ils sont étendus ne semble pas gêner. Il enjambe deux ou trois gisants. On le conduit vers sa couche, qui ressemble à toutes les autres. Le regard noir et le sourcil froncé, il ôte son chapeau, se débarrasse de sa veste qu’il dépose délicatement sur le dossier d’un siège, puis s’allonge, le regard fixé sur la flamme d’une bougie, cependant qu’un jeune domestique lui prépare une pipe d’opium. L’instrument des vertiges consiste en un long roseau dont les extrémités sont trouées. Au milieu de la paille, une petite capsule que l’on remplit de pâte-à-songes, et dont on a percé le capuchon pour permettre à la flamme de faire son travail. C’est prêt. Il s’en empare, place le foyer au-dessus de la bougie et bouche l’extrémité de l’instrument. Sa bouche appelle l’air à  grands coups de pompe. La flamme danse, grandit, vacille. Le tube s’emplit d’une fumée vagabonde. Quand elle gagne enfin sa bouche, il sait que c’est le moment de relâcher le bout de la pipe. C’est alors un torrent puissant qui s’engouffre tout droit dans sa gorge et lui dynamite les globes oculaires. Un véritable feu d’artifice à l’intérieur de son crâne. Il retient la fumée, Il est déjà parti. Tout en lui se détend. Il s’affaiblit, comme après un orgasme. Jusqu’ici couché sur le côté pour faciliter sa prise de drogue, il s’allonge sur le dos. Ce qui suit ne concerne que lui et nous sera jamais révélé. Il nous offre un sourire inoubliable, derrière lequel nous pouvons imaginer ce que nous voulons.

Je n’étais encore qu’un enfant quand j’ai vu David Aaronson se bourrer d’opium dans l’arrière salle du théâtre chinois. Je connais par cœur le récit de sa vie, dans les moindres détails. Il m’a été conté plus d’une centaine de fois, en l’espace d’une vingtaine d’années, et je l’ai chaque fois écouté avec le même plaisir. Considérons qu’il s’agit-là d’une première figure tutélaire dans la mythologie du grand banditisme. D’autres suivront, plus tard.

Texte © François Morice – Photo © Droits réservés

 

 

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