Inédit : Edgar Berg – Diptyque

Larnaudie-Image-Berg

 

I

Sur la peau, au niveau de l’os cunéiforme, comme à la butée soudaine, à l’extrémité définitive où achoppe l’incision imprimée dans la chair par la lame d’un couteau, ou comme la piqûre d’une aiguille, s’ouvre la première pointe d’un filet d’encre noire autour duquel, après un trait de quelques millimètres, s’enroule un filet similaire, le dédoublant, trame, sillon jumeau qui s’entortille et s’étend, forme un fin tressage et, de là, se déroule, parcourt la surface du pied, y marque des méandres à la façon, sur une cartographie sommaire, du cours d’un fleuve, traverse à intervalles réguliers une série de nœuds épais, hérissés d’épines taillées en biseau, formant le motif brut, grossièrement stylisé, du fil de fer barbelé. Le ruban tatoué passe sous la plante du pied, y dessine une boucle, file jusqu’au talon, disparaît à l’endroit où celui-ci repose sur le sol, planté dans la moquette rouge, passe dessous, ressort en longeant l’arête concave du tendon d’Achille, puis, bifurquant vers l’intérieur, s’enroule autour de la cheville, l’entoure de deux anneaux hirsutes, incrustés à même la surface du corps, lanières à vif, cilices indélébiles et figuratifs, accessoires mimétiques et punitifs d’un étranglement autogène, dont la tangente, à partir du point aveugle qu’offre le creux caché de la malléole, se disjoint, s’écarte de l’orbite circulaire enserrant l’articulation et, la ligne barbelée reprenant sa course diagonale, pénètre sous le pli que forme, au revers, la couture qui délimite la combinaison de latex noir pour y poursuivre, ou du moins le laisser supposer à l’observateur, entre deux peaux pourrait-on dire, entre l’épiderme et son double, l’original et l’ersatz, son cheminement sinueux, maintenant souterrain, soustrait au regard. Sur la surface luisante, glacée, comme si l’ensemble du tissu était enduit d’un lubrifiant ou recouvert d’une nappe de pétrole étale, les reflets de la lumière configurent une géométrie aléatoire et fluide de plaques iridescentes, circulant au gré des inflexions de l’éclairage électrique ou de l’intensité du jour qui entre par les baies vitrées, variant selon l’angle qu’adopte le regard et glissant, sur toute la longueur du corps, autour des volumes que façonnent les mollets épais, les tibias saillants, les cuisses solides et lourdes, la proéminence remarquable de l’appareil génital, le ventre où l’on devine, au rebond qui pointe et arrondit la matière en dépit de la position allongée, une très légère surcharge pondérale, jusqu’à la poitrine où sont placées, au niveau de chaque sein, deux fermetures Eclair horizontales de cinq centimètres, aux crans couleur argent, l’une, la droite, entièrement close, l’autre aux deux tiers tirée, laissant par l’entrebâillement de la glissière, à travers les deux rangées de dents détachées, un petit bourrelet de chair visible, un morceau infime de l’aréole et le segment d’un anneau de métal. Serré à fond autour de la gorge, un collier pour chien dont les œillets sont cerclés d’éclats de diamant et auquel est attachée une longue laisse de cuir noir qui traîne, sur la moquette, à droite du buste, recouvre la base d’une cagoule de vinyle, d’une couleur noire exactement identique à celle de la combinaison, modelant les formes exactes du bas du visage engoncé, reconstituant une face dédoublée, superposée, surnuméraire et lisse, à laquelle auraient été ôté toute expression et toute aspérité, tout relief et tout accident hormis un pli à l’emplacement du nez, deux trous au niveau des narines, et deux fentes pour les yeux un peu au-dessus desquelles, sous l’effet de la balle, le vinyle a littéralement explosé, découvrant une surface qui excède largement celle de l’orifice, mêlé à un amas informe de peau et de sang, aux fragments d’os et de chair, la boîte crânienne ayant éclaté, répandant, sous le sommet de la tête et, dans l’axe du point d’impact du projectile, au sol sur plusieurs dizaines de centimètres, les débris de la tête déchiquetée et des différentes substances solides ou liquides qu’elle contenait. La combinaison dite « intégrale » recouvre jusqu’aux poignets les deux bras écartés en croix, dont le tracé des muscles est parfaitement discernable et dont l’œil suit les lignes, perçoit les contours effilés ; seules apparaissent à l’air libre, dégagées de la gangue élastique, les mains, longues, fines, dont la paume est tournée vers le plafond de la pièce, sillonnée par le réseau des veinules bleues et, sinon, par un effet de contraste saisissant, blanche comme de l’albâtre, ou comme les marbres de Carrare qui couvrent les murs des douze salles de bain de la demeure, parmi lesquelles celle, mitoyenne à la chambre où se trouve le corps, où fut retrouvé, abandonné dans un lavabo, le Glock 18 chambré en 9mm Parabellum OTAN, arme présumée du crime et propriété de la victime, répondant à l’identité d’Edgar Berg, milliardaire, virtuose de la finance, résidant sur les hauteurs de Colony, Canton de Genève, Suisse, dans une magnifique villa avec vue sur le lac Léman.

II

Ton corps, nous le savons bien, et la position et la situation et la présentation de ton corps, Ed, la disposition de ton corps à cet instant précis qui n’est pas celui de ta mort, ni même celui de la découverte et de l’interrogation nécessaire qui succèdent à celui de ta mort, Ed, mais qui est l’instant où la découverte de ton corps est entérinée, classée, devenue phénomène, qui est l’instant d’encore après la mort où la mort est validée, vérifiée, interprétée, rendue publique, l’instant où ta mort passe dans le vocabulaire, Ed, ton corps est alors une seule et unique question, une question ouverte, Ed, question qui est sans doute une matière à examens et à surexposition, ton corps, une pâture de tabloïds autant qu’un objet parfait, ciselé avec une précision maniaque pour donner cours à des investigations sans fin, susciter des hypothèses, des conjectures foireuses, des conclusions scientifiques, Ed, des élucidations logiques, ton corps, chair à flics et à objectifs Canon, avec son harnachement complet, sa parure qui l’expose tel quel, sa gangue essentielle, ton corps qui expose que la représentation est essentielle, qu’il n’y a pas de coupure entre l’essence d’un corps et ce qui le représente, ce en et par quoi il s’expose, ses formes et ses puissances d’apparaître, Ed, qu’un corps est un acte, que présence et représentation s’actent dans un corps, ton corps, Ed, la circulation de signes qui l’imprègne et l’enserre, sa récitation d’axiomes composés, déposés sur ta peau, Ed, et qui comme le tissu de tes veines et de tes nerfs courent sous ta peau, latents maintenant, à l’arrêt, muscles et organes, ton corps avec la totalité des courants qui le traversent de part en part et dont ton corps reste traversé, le restera, Ed, même décomposé, rongé, bouffé par pourriture, faune et commensaux, filant en lambeaux, ton corps, Ed, avec le grand flux du mainstream et du travail abstrait de la substance, le sel de l’argentique, la photogénie du cadavre impeccable, extatique, ficelé comme un lingot, comme une liasse de francs suisses, de fausses factures ou de contrats paraphés, scellés, signés, ornés de cette belle signature élégamment déliée, Edgar Berg, comme un sceau d’empereur, une morsure de cobra, une balle entre les yeux, Ed, déjà, une balle qui troue la peau, ta peau, Ed, ou tes deux peaux, dont on ne sait laquelle des deux est ta vraie peau, Ed, l’épiderme ou son double, ou si le double n’est que partie de la même peau, une peau unique et stratifiée, Ed, une balle qui troue l’os frontal, se loge dans la cervelle et y coupe les ponts, interrompt la danse neuronale, les algorithmes de ta virtuosité, Ed, ton corps, avec la plastique du latex, l’aller-retour, l’orifice extensible, élastique à la cheville, le crépitement du numérique de part en part, au-dessus de ta gueule d’ange, de ton visage lifté, à peine déformé par la peur et la jouissance, enfoui sous le vinyle et troué dans le front, Ed, le flash qui balaie la pièce ou qui perdure derrière tes paupières closes par deux doigts gantés de carabinier, ton corps est un trou et une surface, un terrain de jeu, une plateforme d’échanges aussi dense que le trafic dans les rues de New-York ou les transvaluations de capitaux internationaux, Ed, des bulles, des écritures et des anges, nous le savons bien, fluctuants comme un tableau actualisé en temps réel au fronton d’une bourse ou d’un écran branché sur Bloomberg, Ed, des points gagnés, perdus, un point cardinal, un effondrement qui perdure, un fonctionnement clos, ton corps est un système autonome, une pluralité univoque, insoluble et continuelle, ton corps, donné, offert et engoncé, retenu et livré, est un problème, Ed, est l’antichambre d’un siège social où se décrète une restructuration, la chambre froide où s’ourdit une multitude de questionnements, une hypothèse, Ed, fait-on bien, est-on sur la bonne voie, prend-on la bonne décision, autant de question irrésolues, toutes les questions, Ed, les questions qui contraignent et qui déterminent et qui fabriquent ce monde-ci, notre monde, ce monde plutôt que n’importe quel autre, un monde seul, Ed, ces questions qui sont ton corps, toutes les questions que posent ton corps, contractées dans ton corps seul et qui se posent autour et par ton corps, qui se réduisent en une seule question, que ton corps réduit à une seule question, une question que ton corps pose, Ed, nous le savons, ton corps modifié pose et ne répond finalement qu’à une seule question, une question unique, Ed, nous le savons bien, et cette question c’est : qu’est-ce que le capitalisme ?

Ce texte, initialement publié dans La NRF en avril 2009, est proposé à nouveau ici dans une version remaniée par l’auteur.

Texte © Mathieu Larnaudie – Photo © Isabelle Rozenbaum

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