Humanité de l’insurrection : Paris (germinal – prairial, an III), Londres (août 2011)

Il y a bien sûr l’émeute, le moment de l’action, de la violence collective, des images fortes que retiennent les médias et l’histoire, la Convention envahie, la tête au bout d’une pique du représentant Féraud, les vitrines brisées, les marchandises emportées, tenues à pleins bras par des gamins ensanglantés. À rester le regard rivé à ces clichés, on risque de ne pas comprendre, de se figer dans la sidération de ce qui paraît survenir en toute absurdité. Il faudrait sans doute regarder de plus près le déroulement exact de l’émeute, être certains des conditions exactes de survenue de la violence, être certains de l’ampleur prétendue des pillages (un jeune homme de 23 ans a ainsi été condamné à six mois de prison pour participation à une émeute dans laquelle il ne s’est saisi que d’une bouteille d’eau minérale1, un jeune garçon de 11 ans a été condamné pour le vol d’une petite poubelle). Contre les visions issues d’une anthropologie pessimiste, réduisant l’homme à des passions mauvaises et l’émeutier à la violence d’une bête2, il s’agira ici de contribuer au travail de requalification par le sens auquel se livre bien des sociologues, historiens et quelques journalistes. Il s’agira de rendre à l’insurrection sa part d’humanité.

Pour ce faire, peut-être serait-il de bonne méthode, si l’on veut essayer de saisir quelque chose de l’émeute, de ne pas la regarder ; peut-être faut-il occulter l’événement pour essayer d’en dévoiler le sens. Je voudrais donc évoquer ici non pas directement les émeutes du 12 germinal et du 1er au 4 prairial an III (1er avril 1795 et 20-23 mai 1795) ou les nuits anglaises d’août 2011 – événements dont le déroulement respectif n’est d’ailleurs nullement comparable -, mais le halo de paroles et de silences qui les entoure, mais ce qu’ont d’étrangement proches les situations qui précèdent l’émeute.

Des sacrifices mal répartis

Il faut tout d’abord prendre en compte une situation économique. Cet aspect ne manque jamais d’être évoqué, par la droite pour en diminuer la portée, par certaines gauches, souvent, comme si de toute privation devait mécaniquement sortir une révolte. Ainsi Richard Cobb et Georges Rudé, leurs meilleurs historiens, ont-ils peint les émeutes de germinal et prairial comme provoquées « par la politique économique et sociale des thermidoriens et surtout par la disette et la cherté des denrées de première nécessité »3 : selon eux, « la véritable cause de ces émeutes est le problème du pain »4 . Or, s’il est nécessaire de reconnaître le besoin comme base sur laquelle se construit l’émeute, il faut aussi se souvenir que celle-ci n’est pas l’expression du désespoir des affamés, elle est leur colère. Du désespoir, il y en a aussi : le 2 avril 1795, la police observe de par les rues que  « les mères de famille pleurent et se désolent de n’obtenir qu’une demie-livre de pain »5 ; mais dans l’émeute en revanche on ne pleure pas. La situation économique serait plus exactement comprise comme source d’émeute si l’on y entendait la colère, si les aspects économiques étaient réinscrits dans leur dimension sociale. En Germinal, ce n’est pas la pauvreté comme telle qui fait la colère – à la pauvreté, le peuple du XVIIIe siècle est en somme habitué – ce sont les inégalités, c’est l’écart croissant entre les profiteurs et les affamés, entre la jeunesse dorée et le peuple. Alors que subsistent deux systèmes d’approvisionnement parallèles du pain, un marché libre, dérégulé, où les prix s’envolent6, et un marché encore contrôlé, taxé, le premier est abondamment fourni tandis que sur le second la population parisienne démunie ne peut plus obtenir qu’une demi-livre ou un quarteron de pain. De même vaut-il peut-être la peine de souligner, non pas seulement, comme l’ont fait à juste titre bien des commentateurs, que les émeutes d’août 2011 ont eu lieu dans les quartiers les plus pauvres de Londres7, marqués par le chômage de masse, mais peut-être aussi que, dans cette société britannique qui est l’une des plus inégalitaire au monde, certaines des zones qui se sont enflammées étaient des lieux de mixité sociale croissante, c’est-à-dire où l’espace des classes populaires se trouve peu à peu grignoté par une nouvelle bourgeoisie, qui n’a peut-être pas tous les préjugés sociaux ou moraux de l’ancienne, mais dont le train de vie insulte – peut-être malgré elle – aux difficultés matérielles de ses voisins. C’est le cas par exemple du quartier de Enfield. En l’an III, la douleur n’est pas seulement de ne pas avoir de pain, mais de voir les étals garnis du marché libre : le 2 avril 1795, au bas du Pont de la Raison, un citoyen « faisait voir un morceau de pain très blanc ; on disait, en le voyant, que la classe indigente n’en avait pas de semblable »8.

Ainsi, la colère ne naît-elle pas seulement du manque mais du sentiment que ce manque n’est pas partagé par tous. Elle survient dans un contexte de dissolution de la solidarité nationale. Les émeutiers de l’an III sont aussi ceux qui ont le sentiment d’avoir, plus que d’autres sans doute, bien mérité de la patrie et de lui avoir consenti des sacrifices qui se voient fort mal reconnus. L’allusion à l’action des soldats populaires sur les fronts, étrangers ou vendéens, de la Révolution, est fréquente en germinal et prairial. Ainsi Claude Couturier, peintre en porcelaine, âgé de 52 ans, arrêté à la porte Denis le 20 germinal an III pour avoir dit « qu’il fallait égorger la Convention nationale, que c’était tous des scélérats qui laissaient mourir le monde de faim et qui empoisonnaient les enfants dans le sein de leur mère », fit-il, lors de son interrogatoire, une déclaration qui soulignait la déception qu’il ressentait face à l’ingratitude de la patrie : il déclara ainsi qu’il avait « quatre enfants, dont trois garçons, l’un desquels est à la Vendée, mais ignore s’il existe parce qu’il y a longtemps qu’il n’en a reçu des nouvelles »9. Parmi les jeunes gens et jeunes filles arrêtés le 8 germinal pour avoir cherché à rassembler le peuple pour aller chercher du pain, on ne s’étonne pas alors de trouver Albert Olivier, qui se présente comme « volontaire au 10e bataillon de Paris, natif d’Arras, âgé de 19 ans »10.

Or, on avait fort bien connaissance que ces sacrifices n’étaient non seulement pas reconnus, mais aussi mal partagés. Ceux que l’on appela la « jeunesse dorée », jeunes gens riches partisans de Fréron et du  nouveau régime semblaient ainsi, en promenant leurs grâces et leur élégance dans Paris, insulter à l’effort patriotique que venaient de soutenir les engagés volontaires et tous ceux qui n’avaient pas échappé à la levée en masse. Ces jeunes gens, souvent des « muscadins », c’est-à-dire de jeunes bourgeois qui se sont soustraits à la réquisition, paradent dans Paris en se répandant en propos venimeux contre la période du gouvernement de Salut Public : « Des jeunes gens, notent les rapports de police, se sont accostés des citoyens du faubourg Antoine, qui ont été hier à la Convention ; ces jeunes gens ont voulu tenir leur langage ordinaire, mais les ouvriers leur ont répondu qu’ils feraient beaucoup mieux d’aller à la frontière que de faire leur train à Paris »11. Si l’émeute naît sur le terreau de l’envie et de la rancœur (pour reprendre les termes utilisés par la gentry britannique réactionnaire)12, celles-ci ont bien un terreau d’affronts réels qui les suscitent. Et qui sont nos modernes « jeunes gens », venus faire la morale aux classes populaire, insultant à leur misère et bafouant les exigences morales et de respect de la loi qu’ils prônent ? Les Britanniques ne les auront-ils pas reconnus sous la figure de ces parlementaires, votant des suppressions de crédits sociaux, des augmentations de droits d’entrée dans les universités, mais s’appropriant par ailleurs l’argent de l’État, dans ce qu’on a appelé le « scandale des notes de frais »13 ? Quand ce sont les parlementaires mêmes qui témoignent de la disparition de toute solidarité, l’émeute est proche : en floréal de l’an III, alors que la ration de pain est tombée à deux onces, le bruit courut que l’indemnité parlementaire avait été secrètement augmentée et portée à 84 francs par jour. Cela ne fit pas peu pour hâter l’arrivée de l’émeute. L’émeute est aussi une tentative de dénoncer l’égoïsme : « il faut, disait-on en ce printemps 1795, que les ouvriers se montrent contre les marchands, les accapareurs et les égoïstes »14.

La solidarité dans l’émeute sur fond de désagrégation du tissu social

L’agression de l’émeute survient dans un contexte où le peuple a été harcelé, agressé par une police aux ordres des dominants, humilié par l’insulte. Ceux qui se sont faits casseurs l’espace d’une journée ou d’une heure, sont aussi ceux que la police ne cesse de supposer tels et à ce titre de contrôler, d’arrêter, voir de tuer15. La violence de l’émeute retourne donc en quelque sorte une violence subie. Au printemps 1794, l’agression policière est partout, contre les anciens Jacobins et contre tous ceux qui, à tort ou à raison, peuvent être soupçonnés de l’être ou de l’avoir été : « on se plaignait des arrestations qui sont faites journellement de ceux qui n’ont d’autre tort que de demander du pain »16. Le 12 germinal, jour même de l’émeute, rue aux Ours, en face de la rue Quiquempoix, une femme hurla qu’elle « réclamait son époux détenu depuis le 9 thermidor, qu’elle réclamait la municipalité du 9 thermidor et qu’elle en voulait appeler au peuple ». La veille, une députation de la section des Quinze-Vingts, faubourg Saint-Antoine, était venue se plaindre à la barre de la Convention de ce que les incarcérations continuaient. Cette pétition fut elle-même criminalisée et le rapport de police du lendemain matin note que « dans plusieurs groupes on trouvait fort mauvais qu’on eût traité les pétitionnaires de factieux, que c’étaient au contraire de bons pères de famille et de bons citoyens »17. De même la veuve de Mark Duggan plaida-t-elle pour son compagnon en le décrivant en père aimant et paisible et en refusant de le reconnaître dans le portrait d’un chef de gang que traçait la police. De même sa plainte fut-elle, le 6 août 2011, le point de départ d’une marche pacifique dans son quartier, Tottenham, pour réclamer transparence et justice. Marche qui vira ensuite à l’émeute.

En appeler au peuple, entrer en émeute avec ceux qui subissent les mêmes agressions quotidiennes, c’est aussi forger un lieu, aussi éphémère soit-il, où existent à nouveau de la solidarité et non de l’agression. Les commentateurs ont noté que dans les émeutes d’août 2011, les pauvres avaient avant tout visé les biens d’autres pauvres. Cette absence de solidarité de classe a été soulignée à l’envi. Mais il ne faudrait pas en conclure qu’il n’y a pas eu recherche, sous une autre forme, d’une telle solidarité. D’abord, c’est bien en solidarité avec la famille de Mark Duggan que s’est initialement forgé le cortège protestataire. Ensuite, que sait-on de la manière dont, au cœur du mouvement, se sont organisés les partages de biens éventuellement volés ? que sait-on de la manière dont certains ont pu protéger les plus jeunes ou les plus vulnérables de la foudre policière ? de la manière dont on a participé à l’émeute peut-être parfois juste pour être là, pour être avec les autres, solidaires et faisant bloc ? Peut-être l’émeute pourrait-elle être comprise comme la parenthèse enchantée qui fait exister à nouveau, de manière fragile, localisée et paradoxale, un lien social que le quotidien défait dans la concurrence pour les rares annonces d’emploi, dans la culture individualiste de l’exploit (sportif, sexuel etc.). Dans l’émeute, le groupe se reconstruit en s’opposant à une extériorité (la police, les possesseurs de magasins, le gouvernement), mais il se reconstruit aussi de manière interne, il active une « circulation fantasmatique et identificatoire » entre les participants, qui lui redonne sens et vie18. L’émeute n’est ainsi pas toujours le fait d’un groupe, mais un des éléments qui peuvent le constituer ou le renforcer. Et il ne faudrait pas alors s’étonner que cette construction émeutière d’une solidarité éphémère soit le fait des très jeunes, à l’âge où on a tant besoin de l’affiliation sociale.

Au printemps 1794, en tout cas, la violence de la rupture des solidarités est partout : chacun dénonce chacun19, chacun insulte l’autre20, tous se battent contre tous pour obtenir les rares morceaux de pain qui permettent de ne pas mourir de faim21. Jour après jour, des femmes essaient, lors des distributions de pain, de créer, de manière forcée, une réponse unique à l’insuffisance des denrées : les commissaires distributeurs chez les boulangers expliquent « avoir été forcés d’abandonner leur poste par les fureurs de quelques femmes qui défendaient aux autres de prendre leur portion de pain, sous peine d’être fouettées et traînées par les cheveux. Que la cruauté de ces mauvais traitements ont déterminés toutes ces femmes de refuser leurs portions de pain, et les ont contraint de se rendre au comité civil pour y demander une plus grande quantité de subsistances »22. Il n’y a, en général, pas de réponse collective et construite à la crise. La plupart du temps, chacun joue sa partie.

Alors, que la trahison ou l’abandon naisse du sein même du groupe qui, peut-être, existait au plus fort de la Révolution, avant Thermidor, cela paraît particulièrement inacceptable. Ainsi, lors d’une de ces trop maigres distributions de pain, une citoyenne s’en prit-elle à la fois aux commissaires distributeurs et à une femme qui avait eu du pain. Aux premiers, hommes du peuple passés du côté de l’ordre en place, elle déclara, à l’un, jardinier, qu’il « ferait bien mieux d’aller cultiver son marais plutôt que d’accepter un poste comme celui-là et qu’il n’y avait que des gueux et des coquins qui pussent prendre de pareilles fonctions », à l’autre, limonadier dans la rue où elle habitait, cette femme dit : « comment citoyen Artus, un si honnête homme que vous, vous acceptez un poste comme celui-là ? ». Cette même femme s’en prit également à une fille de confiance (c’est-à-dire à la gouvernante, la servante attitrée d’un bourgeois) comme si, sans doute, elle avait là aussi commis une trahison de classe ; et elle s’empara de son pain « sans même lui restituer le prix qu’elle en avoit payé ». La jeune femme expliquera qu’elle jugeait que la fille de confiance en question avait eu plus de pain que les autres23.  Qu’il y ait de l’injustice est une chose, qu’elle soit portée et reconduite par le groupe même est encore plus insupportable.

Dans une société où l’homme est devenu un loup pour l’homme, l’émeute fraternelle brise cette logique. Il y a attente de la fraternité, attente d’un mouvement qui serait collectif et rédimerait la solitude économique, politique, sociale de l’individu. On le sent dans les jours du printemps de l’an III qui suivent et précèdent les émeutes. Le 30 germinal, Jacques Philippe Soret, domestique, aurait ainsi déclaré à des citoyennes croisées dans la rue : « je suis enchanté de rencontrer quelqu’un qui pense encore comme moi, il y a huit mois que nous avions du pain, aujourd’hui nous n’en avons plus, nous sommes dans l’esclavage »24. Il y a donc un plaisir réel à être ensemble, à se sentir mûs par un même mouvement de colère, par un même désir. L’émeute ne naît donc pas seulement d’une haine de l’autre, comme le soulignent les éditorialistes réactionnaires, mais aussi de l’amour du groupe et du besoin de liens.

Surdité des représentants politiques

Mais, dira-t-on, le peuple de l’an III, comme celui de 2011 n’a-t-il pas des bulletins de vote à sa disposition, n’a-t-il pas des représentants pour porter ses revendications ? or, c’est justement sur cette question de la représentation politique que le rapprochement des deux périodes me paraît fructueux.

Ce qui rapproche fortement les deux périodes, c’est qu’il s’agit de périodes de réaction où la parole populaire est déniée, méprisée, ignorée, tandis que passe le rouleau compresseur des mesures visant à détruire les acquis sociaux. Depuis le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), c’est à « la destruction progressive des institutions et des usages de l’époque précédente, de l’époque de la Terreur » montagnarde25, que s’applique la Convention ; quant à la politique du gouvernement de David Cameron, au pouvoir depuis mai 2010, elle n’a, sans surprise, pas été modérée par la présence des libéraux-démocrates, et les politiques menées dans le but de réduire les déficits publics ressemblent à bien des égards à ce que la Grande-Bretagne a expérimenté dans les années 1980 avec M. Thatcher. En 1795 comme en 2011 le dialogue démocratique est moribond.

En l’an III l’émeute se porte à la Convention et la revendication est claire, fortement politique, « du pain et la Constitution de 1793 ! ». En août 2011, il n’y aurait eu aucune revendication26. Mieux vaudrait dire qu’il n’y a eu aucune revendication audible, ou aucune revendication entendue. En effet, qu’ont fait les « community leaders » qui, interrogés par les télévisions et les radios, n’ont cessé d’évoquer le manque d’emploi, l’hostilité de la police, et de parler de l’angoisse et de la colère des jeunes ? n’est-ce pas une forme de revendication ? Pourquoi refuse-t-on de les entendre ? c’est d’une part que le discours n’est pas mis en forme selon les règles de l’espace public officiel, d’autre part que, dans le rapport de forces, les élites au pouvoir pense pouvoir passer outre la souveraineté populaire.

Le 11 germinal encore (à la veille de l’émeute), sur la section des Droits de l’homme, une réunion de citoyens et citoyennes était allée trouver le président de la section « pour l’engager à ouvrir une assemblée générale ». Cette assemblée est-elle séditieuse ? point du tout ; elle porte comme président à sa tête le commissaire de police de la section, accouru pour empêcher la tenue de l’événement. Celui-ci décrit ensuite la scène en ces termes : « Je tâche de me faire entendre, je parle le langage de la fraternité, je finis par inviter au nom de la loi les citoyens à se séparer. Les citoyens n’opposent aucune résistance, ils veulent seulement trouver un moyen légal de faire parvenir leurs réclamations à la Convention nationale »27. La violence, l’émeute, n’est pas un désir. Ce qui est souhaité c’est l’instauration d’une vrai dialogue avec les représentants, c’est la prise en compte réelle de la souveraineté populaire. Mais cette attente du dialogue avec la loi est vite perçue comme vaine : la pétition de ce jour n’aura aucun effet. On sait alors que la demande politique pacifique n’a plus aucune chance d’aboutir, que la souveraineté du peuple n’est qu’un vain mot. Et c’est l’émeute. Au lendemain de celle-ci, le 13 germinal an III, « les femmes disaient, dans les rassemblements aux portes des boulangers, (…) que la Convention voulait faire la guerre au peuple, parce qu’il parlait de lui faire rendre ses comptes ». Dans un autre groupe de femmes, le même jour, on disait savoir que la Convention avait requis l’armée « pour empêcher les sections de pénétrer jusque dans le sein de la Convention, lorsqu’elles auraient des plaintes ou demandes quelconques à présenter ». Ce que l’on sait donc c’est que les demandes du peuple n’ont plus aucune chance d’aboutir en passant par la voie parlementaire, légale, politique. Or, que répondaient à cela ces femmes ? « qu’elles s’en f….t ! qu’elles étaient décidées à se battre jusqu’à la mort »28. En reprenant l’émeute le 1er prairial, elles tiendront parole. L’émeute est alors ce qu’il reste à faire quand on ne peut plus rien dire, parce qu’il n’y a personne pour entendre. Elle n’est pas l’action de brutes, mais d’hommes et de femmes qui, faisant signe à d’autres hommes et femmes, se sont heurtés à des murs. L’effacement de l’humanité n’est pas forcément là où l’on croit.

(Aix, le 29 septembre 2011)

Texte © Déborah Cohen – Photos © 1 : DR – © 2 : Le Figaro – © 3 : DR

Bloody Winter / L’Hiver sanglant

Workshop proposé par D-Fiction sur le thème de l’émeute et de la publication exclusive du journal de travail de Mark Featherstone :

Part 1 : Let England shake : the politics of the August Riots
Part 2 & 3 : Let England shake : Reasoning Riots in the English Context
Part 4 : Let England shake : The Rioter as Lumpenproletarian
Part 5 : Let england shake : The Looter as Desiring Machine
Part 6 : Let england shake : The Sick Society
Part 7 : Humanité de l’insurrection : Paris (germinal – prairial, an III), Londres (août 2011)
Part 8 : Let England Shake : Rats and other Vermin, the Pathological Other
Part 9 : Une émeute de rêve
Part 10 : Let england shake : The Normality of Crime

 

  1. Owen Jones, « L’ordre moral britannique contre la racaille« , Le Monde Diplomatique, septembre 2001,P.13. []
  2. Owen Jones, dans l’article précédemment cité, revient sur l’incroyable violence des propos tenus à la suite des émeutes britanniques. Rappelant même l’exhortation d’un éditorialiste à se débarrasser de la « meute des orphelins sauvages qui hante les quartiers déshérités » en « les tuant à coups de gourdin, comme des bébés phoques ».  HYPERLINK « http://www.dailymail.co.uk/debate/article-2025021/UK-riots-2011-The-politics-envy-bound-end-flames.html » http://www.dailymail.co.uk/debate/article-2025021/UK-riots-2011-The-politics-envy-bound-end-flames.html []
  3. Richard Cobb et Georges Rudé, « Le dernier mouvement populaire de la révolution à Paris. Les journées de Germinal et de Prairial an III, in Revue historique, CCXIII, 1955, p.251. []
  4. Ibid, p. 266. []
  5. Alphonse Aulard, « Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le directoire. Recueil de documents pour l’histoire de l’esprit à Paris« , Paris, Leopold Cerf, Noblet, 1898, p. 632. []
  6. La liberté économique est réinstaurée par le décret du 4 nivôse (23 décembre 94. []
  7. Certains manifestants ont explicitement donné de l’émeute des raisons économiques profondes : un jeune homme déclara ainsi à Boris Johnson, le maire conservateur de Londres, que la jeunesse devait entrer en émeute, parce qu’elle n’avait rien à manger (« had no food in dem bellies »). []
  8. Cité par Aulard, op. cit., p. 623 le rapport du 12 germinal rapportant que l’on demande « que la Convention tâche de procurer des subsistances au malheureux, car les riches n’en manquent pas », ou notant que « les traiteurs, les pâtissiers sont mieux fournis que jamais, et cela insulte à la misère des pauvres, qui n’ont seulement pas un morceau de pain » []
  9. Archives de la Préfecture de Police de Paris (désormais APP), A/A 80 Section Brutus (an II à 1812), fol. 179-180. []
  10. APP, A/A 241 Section du temple (an III), fol. 92. []
  11. Cité par Aulard, op. cit., p. 626. 31 mars 1795. []
  12. Richard Littlejohn : « This is where the politics of envy and class hatred un up. In flames ». http://www.dailymail.co.uk/debate/article-2025021/UK-riots-2011-The-politics-envy-bound-end-flames.html []
  13. À la fin de l’hiver et au printemps 2009 toute une série de députés et ministres voient révéler leurs procédures de détournement de l’argent public par l’intermédiaire de notes de frais indues []
  14. Propos rapportés par le Messager du soir du 24 floréal et cités par Albert Mathiez, La réaction thermidorienne, Paris. La Fabrique, 2010, P. 324. []
  15. On sait que le point de départ des émeutes anglaises fut, le 4 août 2011, la mort de Mark Duggan sous les balles de la police. []
  16. Aulard, op. cit., p. 627 (31 mars 1795). []
  17. Aulard, op. cit., p. 623. []
  18. Voir les travaux de la psychanalyse groupale, par exemple Didier Anzieu, Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod, 1999 : « Un groupe est une enveloppe qui fait tenir ensemble des individus. (…) Une enveloppe vivante, comme la peau qui se régénère autour du corps, comme le moi qui s’efforce d’englober le psychisme, et une membrane à double face. L’une est tournée vers la réalité extérieure, physique et sociale, notamment vers d’autres groupes, semblables, différents ou antithétiques quant au système de leurs règles et que le groupe va considérer comme des alliés, des concurrents ou des neutres. Par cette face, l’enveloppe groupale édifie une barrière protectrice contre l’extérieur. (…) L’autre face est tournée vers la réalité intérieure des membres du groupe. (…) Par sa face interne, l’enveloppe groupale permet l’établissement d’un état psychique transindividuel que je propose d’appeler un Soi de groupe. (…) Il est le contenant à l’intérieur duquel une circulation fantasmatique et identificatoire va s’activer entre les personnes. C’est lui qui rend le groupe vivant ». p. 1-2. []
  19. Ainsi, le 20 germinal an III, Pierre Servier, commis marchand, passant à la porte Denis et entendant un homme tenir des propos contre la Convention,  « ayant vu qu’on arrêtait le particulier, il a suivi les personnes qui l’arrêtaient pour leur prêter main forte ». APP, A/A 80 Section Brutus (an II à 1812), fol. 179. Ainsi encore du citoyen Jean Pierre Brocard, tailleur, qui, voyant un homme mimer la faim et tomber de tout son long sur le sol, pour, croit-il, inciter à l’émeute, choisit de voir « dans cette conduite un homme dangereux dans les circonstances présentes il fit… Le faire conduire devant nous et a signé. Et puis, il y a ce François Lefebvre, artiste demeurant section de l’unité, qui amena un citoyen au commissariat en déclarant qu’ayant senti dans ses « propos quelque chose de suspect et tendant au maratisme et à la provocation, a cru devoir suivre ledit particulier ; que lui déclarant aperçut auprès de lui plusieurs  citoyens leur a déclaré son opinion sur ledit particulier, lesquels ont dit sur le champ qu’il était urgent d’arrêter un pareil particulier et le conduire chez le commissaire de police ». APP, A/A 26, Pont-Neuf, fol. 395 (30 germinal an III). []
  20. Voir ainsi la déposition de Jean Baptiste Verdier, employé aux transports militaires, contre deux hommes, qui l’ont « traité de muscadin et d’autres injures et sont tombés sur lui en le frappant de plusieurs coups dans la figure, ainsi qu’il est apparu [au commissaire] par des excoriations sur la joue droite », APP, A/A 241 Section du temple (an III), fol.100 (12 germinal). Inversement, la femme d’un cordonnier vient rendre plainte le 2 floréal an III, contre un boulanger affecté commissaire à la distribution du pain qui « l’a traitée elle comparante de jacobine et que le peu de pain qu’il lui adonnait en ce moment était assez pour une terrorienne, une buveuse de sang, et une voleuse ». APP, A/A 251 Section des Tuileries, fol. 309. []
  21. Le 22 germinal an III Barbe Gourry, brodeuse, vient rendre plainte contre une citoyenne, ravaudeuse, qui, voulant passer avant son tour dans la queue » a injurié la déclarante et l’a frappée d’un coup d’une boëte de fer blanc au front et d’un coup sur le nez qu’elle an deux fortes contusions », APP, A/A 251 Section des Tuileries, fol. 263. []
  22. APP, A/A 241 Section du temple (an III), fol. 108 (26 germinal an III). []
  23. APP, ibid., fol. 118 (1er floréal an III). []
  24. APP, A/A 216 Pont-Neuf, fol. 395. []
  25. Albert Mathiez, op. cit., p. 57. []
  26. Une page Wikipédia, censée faire le point sur les « Emeutes de 2011 en Angleterre », construit un tableau récapitulatif des caractéristiques de l’événement et inscrit en face du mot « Revendications : Aucune » http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89meutes_de_2011_en_Angleterre#cite_note-3 []
  27. APP, A/A 136 Droits de l’homme (1792-an VIII), fol. 193. C’est moi qui souligne. []
  28. Aulard, op. cit., p. 631. Rapport du 14 germinal. []

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