Inédit : L’horreur de la « chose nationale »

 

Dans le courant des années 90, il était commun de lire « Ovo Je Srbija » inscrit à la main sur les panneaux de signalisation, le long des routes ou sur les murs des villes et des villages serbes1. Cette expression peut signifier littéralement « C’est la Serbie » et traduire la manifestation identitaire d’un peuple en proie à la guerre, mais la référence sous-jacente aux idées de nation, d’ethnicité, soulève d’autres enjeux existentiels et phénoménologiques. Si ce lieu est la Serbie, nous sommes tentés d’examiner ce qui le caractérise ou, pour le dire autrement, si l’expression « C’est la Serbie » se comprend comme « ce lieu où est la Serbie », alors quelle est ici la chose appelée Serbie ?

Par conséquent, nous nous interrogerons sur ce qui peut différencier l’État bureaucratique serbe « le où » de la nation ethnique « le quoi » et sur la manière dont « C’est la Serbie » illustre cette tension entre une définition légale d’un État et sa construction culturelle.

Au-delà de ce cas précis, ce questionnement concerne l’un des problèmes majeurs de la globalisation contemporaine, celui d’une différenciation en acte entre État et nation, lorsque des individus désorientés se confrontent à des systèmes de plus en plus globalisants ou globalisés2.

Comme le souligne Arjun Appadurai3, le concept de nation, quand il est exposé aux processus minant l’intégrité de l’État, revient au premier plan comme par réflexe, autant psychologique que pédagogique. Il permet aux individus de se construire en tant que sujets et de se forger une identité culturelle locale. Dans de telles circonstances, alors que le territoire « le où » de l’État est menacé depuis l’extérieur de ses frontières, d’une manière telle qu’il devient impossible de localiser avec précision le lieu de l’exercice du pouvoir, l’expression du « quoi » de la masse permet de comprendre les processus de construction identitaire d’un peuple et la manière dont il conçoit sa relation aux autres.

Bien que cette dichotomie entre le « où » et le « quoi » d’un peuple est inscrite dans les processus composites de formation de tout État Nation, elle trouve en Europe centrale un écho particulier, notamment, dans la région des Balkans dont la représentation territoriale s’est construite sur une non identité. Comme le souligne Maria Todorova, l’idée même des Balkans exprime la fragmentation, la dislocation et la lutte identitaire4. Au-delà de ses caractéristiques géographiques, les Balkans symbolisent cette lutte et cette tension politique. La prise en compte de la condition balkanique, enracinée dans l’Histoire et l’origine des multiples conflits, est indispensable à la compréhension des guerres des années 90, en Ex-Yougoslavie. Elle apporte un éclairage sur la manière dont l’opinion serbe perçoit les phénomènes de dislocation entre État et peuple, au moment de l’écroulement de l’État yougoslave, ethniquement hétérogène, mais unifié sous la puissance charismatique du Maréchal Tito.

Pour les Serbes, en effet, la situation de leur État – pris en étau entre les mouvements indépendantistes croates et bosniaques – empêchait un certain nombre de Serbes de vivre en Serbie. C’est ce processus que Slobodan Milošević et les Serbes ont tenté d’enrayer en voulant former la Grande Serbie, un nouvel État ethniquement homogène5. Largement perçue comme l’une des conséquences de l’écroulement du communisme dans les pays de l’ex bloc soviétique, la désintégration de la Yougoslavie commence dès les années 80, à la mort de Tito. En disparaissant, Tito laisse un État orphelin, ethniquement hétérogène, aux fondations minées par la chute du projet communiste et la dislocation du concept unificateur de classe, le Grand Autre lacanien qui, à défaut de ciment ethnique, structurait la vie de tout un peuple6.

Dès son arrivée, Milošević répond aux appels à l’indépendance du peuple croate et manifeste par ailleurs, son soutien au maintien de l’intégrité de la Yougoslavie sous leadership serbe. Parallèlement, il nourrit un ethno nationalisme serbe dans le but de contrer l’émergence des nationalismes des peuples slaves du Sud. Et il fait naître chez les Serbes un désir de formation d’une nouvelle Grande Serbie. En procédant de la sorte, Milošević cherche à réincarner la figure tutélaire du Père, sous leadership serbe, capable de succéder à celle du Père fondateur croate, Tito, en rassemblant sur la base d’un nouvel idéal national un peuple éparpillé et désorienté par la chute du communisme.

Alors, quelle était cette nouvelle « chose nationale » et comment faut-il la comprendre ?

Dans un ouvrage paru en 19937, Žižek explore le concept de « chose nationale » et décrit la manière dont elle sous-tend une certaine vision populaire de la jouissance et du plaisir. La « chose nationale » ne traverse pas les symboles explicites de la nation comme les drapeaux ou les hymnes, mais plutôt les goûts, les habitudes ou les comportements les plus ordinaires, qui révèlent en miroir l’étrangeté, l’altérité des goûts et des comportements des peuples étrangers.

Paradoxalement, ces goûts et ces comportements latents sont totalement imperceptibles dans les manifestations de la vie quotidienne, invisibles à l’œil nu. Selon la théorie de la nation développée par Žižek, (rappelant le concept de nationalisme ordinaire de Michael Billig), la conscience d’appartenance ethnique ne relève pas d’un registre symbolique strictement bâti sur des signes (drapeaux, hymnes), sur des symboles historiques (comme les dates), mais s’enracine dans une réalité enfouie bien plus obscène, sorte de versant « hardcore » de la vie quotidienne, de ce qui réside en chacun de nous, réellement et de nos motivations profondes.

Le problème avec ce réel omniprésent, transparent, mais paradoxalement opaque est qu’il demeure, en l’état, inconscient et difficilement localisable à la surface du discours. La « chose nationale » décrite par Žižek ne peut pas être pensée de façon critique, mais plutôt repérée à travers les accidents, les dérapages et les failles du discours ordinaire. Ce type de ruptures se produit justement lors des confrontations avec l’Autre et pousse l’individu à sortir des non-dits ethnico nationalistes impensés.

Comme l’explique Žižek dans Looking Awry (S. Žižek (1991a)((Looking Awry : An Introduction to Jacques Lacan through Popular Culture, Cambridge, Mass : MIT Press)) , le réel est là, mais perçu furtivement, dans des détails insignifiants, en apparence. Penser le réel national par l’emploi de techniques analytiques consiste à découvrir ce qui est enfoui profondément, ce « hardcore » de la vie ordinaire afin d’en percer l’élément caché.

En terme de méthodologie, Žižek a toujours privilégié l’analyse de film pour explorer la question de la représentation de la « chose nationale », à travers l’étude des écritures cinématographiques et l’expression des symptômes visuels du réel. Ce type d’écritures dévoile la manière dont cette chose inconsciente s’insinue en chacun de nous.

Comment cette méthodologie nous permet-elle d’analyser les traits ethnico identitaires de la « chose nationale » ? La remise en question du « où », du lieu Serbie, par l’effondrement sans fin du communisme, a coïncidé avec l’émergence du « quoi » de la « chose nationale ». Nous ramenant ainsi à l’éternelle question freudienne : quelle est cette chose nationale Serbe ?

Nous analyserons le sens de la « chose nationale » serbe en nous référant au film d’horreur A Serbian Film (A Serbian Film , Srđan Spasojević, 2010) . Nous utiliserons la théorie psychanalytique en étudiant A Serbian Film comme l’expression symptomatique d’une Serbie postcommuniste, marquée par la dérive du communisme yougoslave vers un nationalisme ethno pervers puis, dans une période plus contemporaine, par les mouvements officiels en faveur d’une intégration européenne et des relations officieuses avec la culture criminelle et les mouvements extrémistes néo-nazi.

En le comparant à d’autres films d’horreur comme The Texas Chainsaw Massacre8 ou encore Saw9, A Serbian Film dévoile la « chose nationale » serbe en saturant les scènes de la vie quotidienne de cruauté, d’obscénité et de sexe. La nature pornographique du film résulte d’une technique d’immersion brutale de la normalité symbolique dans le réel du sexe et de la violence.

Le recours au renversement des relations classiques entre réel et ordre symbolique apporte au document un caractère totalement obscène et le transforme en objet hyperbolique et fantastique. La critique populaire du film a d’ailleurs insisté sur cet usage gratuit du sexe et de l’hyper violence en suggérant que cette représentation exotique de la Serbie était surtout destinée au marché anglo-américain10. Cette argumentation occulte l’intérêt majeur du film, la surexposition soudaine du réel de l’ethno nationalisme serbe et la manière dont il parvient à dominer l’ordre symbolique de la réalité.

Titre original de cet essai : « Ovo Je Srbija : The Horror of the National Thing in A Serbian Film », January 2011.

Texte © Mark Featherstone et Beth Johnson – Traduction © Hélène Clemente – Photo © DR

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Part 9 : Une émeute de rêve
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  1. M. Glenny (1996), The Fall of Yugoslavia. London : Penguin []
  2. R. Safranski (2005), How Much Globalization can we Bear ? Cambridge : Polity Press []
  3. A. Appadurai (2006), Fear of Small Numbers : An Essay on the Geography of Anger, Durham, NC : Duke University Press []
  4. M. Todorova (2009), Imagining the Balkans, Oxford : Oxford University Press []
  5. V. Stevanović (2004), Milošević: The People’s Tyrant, London : I. B. Tauris []
  6. I. Krstić, « Re-thinking Serbia : A Psychoanalytic Reading of Modern Serbian History and Identity through Popular Culture », Other Voices. Vol. 2, n° 2. March, 2002 []
  7. S. Žižek (1993), Tarrying with the Negative : Kant, Hegel, and the Critique of Ideology, Durham, NC : Duke University Press []
  8. The Texas Chainsaw Massacre, Tobe Hooper, 1974 []
  9. Saw, James Wan, 2004 []
  10. D. Ognjanović, « The Art of Atrocity », in Rue Morgue, n° 106, November 2010, p. 16-22 []

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