Une émeute de rêve

Let’s start a riot
I you feel so filthy, so dirty, so pissed of,
your not the only one so get up
Samurai Deeper Kyo.

An omnibus across the bridge
Crawls like a yellow butterfly
And here and there a passer-by
Shows like a little restless midge
Symphony in yellow, Oscar Wilde.

 

Avant d’attaquer la horde innombrable des policiers britanniques, les émeutiers de Londres, en ce mois d’août 2011, laissent tomber les pancartes. On ne leur pardonne pas. Ces pancartes laissées au sol ou oubliées restent en travers de la gorge de tous ceux qui pensent les émeutes.

Après la mort de Mark Duggan, une manifestation pacifique est organisée. Le climat est si tendu qu’une étincelle met le feux aux poudres. La manifestation dégénère en une série d’émeutes qui n’ont plus rien à voir avec le soutien initial à la famille endeuillée. À l’écoute des critiques des politiciens,  des témoignages de passants ou des membres des milices d’auto-défense, à la lecture des manchettes de journaux britanniques, je perçois une incompréhension totale des événements. Les émeutiers sont décrits comme stupides, absurdes, idiots ou anarchistes… Toutes choses qui ne furent pas dites des émeutiers étudiants de décembre 2010. Ces derniers, avant de jeter des grilles sur les policiers et de faire exploser des cocktails Molotov, avaient eu la courtoisie de brandir des pancartes. Ils avaient exprimé quelque chose. Nous avions compris leurs gestes. Ils avaient parlé.

Ces nouveaux émeutiers, ne disent rien ou presque rien. Nous ne les écoutons pas réellement parce que ce qu’ils semblent dire est inaudible, pire encore que leur silence.

Le six août 2011, une série d’émeutes (riots) éclate en Angleterre, dans une banlieue de Londres touchant Birmingham, Liverpool, Manchester et Bristol. Qu’est-ce qu’une émeute ? C’est un mouvement de foule spontané, qui suspend temporairement les normes communes ; elle donne lieu à un déchaînement de violences et peut prendre différentes formes. L’origine symbolique de ces dernières émeutes est une fusillade à Tottenham ayant fait un mort par balle policière ; personne ne peut affirmer avec certitude que cet épisode est clos. J’ai fréquenté et étudié des émeutes en Égypte et en France mais je n’étais pas en Angleterre au moment des faits. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser ces émeutes et de tenter de les dire. Il n’est pas question ici de prendre parti, de condamner, d’apprécier, de soutenir qui que ce soit. Mais d’abord de comprendre et avant même de comprendre, de penser.

Marcel Mauss était un anthropologue de bibliothèque mais n’ayant ni son talent, ni une documentation suffisante, je me suis astreint à une discipline ardue : rêver l’émeute. Je me suis déplacé par mes propres moyens, oniriques, là où je n’étais pas, là où je n’ai rien vu afin de recueillir une matière qui me manquait. Je vous rapporte ici le témoignage d’une vision. Puissiez-vous y trouver quelques pistes pour vous orienter dans la pensée des émeutes de Londres.

Le rêve

Il débute dans une rue de Manchester. C’est le début de la soirée, il fait encore jour. La lumière est dense et le bitume triste comme du bitume. J’aperçois dans la rue de jeunes personnes cagoulées pour la plupart. Les immeubles de briques rouges sont sans attrait. Il y flotte une odeur d’Angleterre ordinaire, celle que l’on respire de Colchester à Plymouth. La rue n’a pas de caractère particulier et j’ai la sensation d’y traîner ou d’être saisi d’une envie de rentrer chez moi. Un univers familier qui me rappelle l’ambiance des quartiers, en France, mais avec cette indéfinissable touche britannique. Tout est à la fois propre et sale, punk et petit bourgeois. Parmi ces immeubles d’habitation essentiellement populaire, je remarque une boutique dont la vitrine est marquée par des impacts. Par contraste, sa prétentieuse devanture de contreplaqué gris est restée intacte. Subitement, les jeunes gens se rassemblent autour d’un garçon agité qui tente d’arracher la plaque métallique d’un lampadaire. Gestes simiesques et désarticulés. Il déploie une belle énergie, il la brûle sans réfléchir. Certains l’encouragent, d’autres poussent simplement des cris de circonstance. L’adolescent mime sans doute une séance de lancer de disque pour les jeux olympiques de Londres. Et puis la plaque résiste. Mais aujourd’hui, rien ne lui résistera, ni plaque, ni flics, ni rien. Il faut arracher, c’est tout.

Sur les dix personnes qui entourent notre arracheur de plaque et le couvent de leurs regards, huit portent des cagoules. De loin, ils ressemblent à une bande de moines trappistes échaudés par la bière de trop. Je vois leurs grimaces sous leurs cagoules,  ils atteignent un état de transe fébrile,  très rare, très beau. Les cagoulés manquent légèrement de sérieux et je vois sans peine leur visage. Ils semblent s’être masqués par convention et ceux qui n’en portent pas n’ont pas l’air de se méfier des caméras. Ils les connaissent toutes par leur prénom, ils ont toujours vécu filmé, sous les écrans de surveillance. D’autres sont ostensiblement déguisés pour se dissimuler mais ils sont rares, ils ont l’air d’originaux voire de marginaux. Certains portent la cagoule pour faire bien, plus engagés et puis parce que c’est comme ça. Les punks émeutiers n’en auraient pas fait autant mais ils avaient leurs propres codes. Quand ces codes ont-ils été définis, pourquoi les appliquent-ils maintenant, nous n’en savons rien. C’est visiblement une affaire d’hommes. Que dit ce code  ? Difficile de répondre.

Est-ce pour ne pas être vus ? Parce qu’ils ont l’habitude de porter des sweatshirt à capuche ? Parce qu’ils passent à l’action  et que la capuche leur donne le sentiment d’avoir l’air brave et fort ? Ou qu’ils s’encapuchonnent par solidarité avec les filles musulmanes voilées du quartier ?

De Tottenham à Clichy-sous-Bois, les jeunes portent des sweatshirt à capuche tous les jours de l’année. Les adolescents qui s’agitent dans ce rêve ne sont ni fiers ni honteux de ce qu’ils font. Ils ne se distraient pas. Ils n’ont rien prévu, ils agissent. Ils agissent ensemble séparément. Ils sont saisis par un sentiment d’urgence et d’excitation. Ils font ce qu’ils estiment devoir faire, ce qu’ils ont toujours eu envie de faire, ils vivent le moment présent. Ce n’est pas un carnaval, aucun comportement n’est excentrique. Le moment décide d’exister. Le moment, cet interstice entre deux temps normaux durant lequel ils doivent agir, pour eux-même, réaliser cette masse immense de petits désirs accumulés jours après jours, ces petites envies qui sont l’expression d’un sentiment d’exclusion et qui obstruent chaque pore de leur peau.

Le jeune homme arrache enfin la plaque du réverbère et s’en sert pour achever la vitrine de la boutique. Il s’introduit à l’intérieur du magasin pour voler, malgré les débris de verre. Il est rapidement suivi par d’autres. C’est un peu la cohue. Il n’y a pas beaucoup d’entraide. Chacun pour soi. Un adolescent se pend à l’écran fixé sur le mur pour le desceller. Sans succès. Il pèse alors de tout son poids, s’aide de ses pieds, rien n’y fait. Il ne fait pas le poids. Personne ne revendique quoi que ce soit. Puis, ils sortent de la boutique par la belle porte. Plus tard, l’un d’entre eux enflammera les lieux, peut-être pour effacer ses traces ou mesurer l’effet de son geste sur les écrans de télévision. Jeune homme de son époque, indifférent à la surveillance et fan de télévision. Personne n’agit sans motivation, je cherche un motif à cet acte. L’adolescent ne met pas le feu pour rire ; ni pour lutter contre le capitalisme ; il n’incendie pas la boutique par racisme ou hostilité communautaire  ; les caméras sont à l’extérieur ; il ne menace personne ; il ne tue personne… Il a envie de mettre le feu. Le feu semble avoir une valeur intrinsèque. Il détruit. Le feu consomme jusqu’à la fin. Il est  extra-ordinaire. L’adolescent me montre ce qu’il peut faire. Il a le sentiment d’accomplir son devoir, de réaliser ce que les autres attendent de lui.

Pourquoi ?

Ils se moquent tous de ma question. Elle ne se pose pas, ta question, elle est nulle. J’insiste. Un homme devant moi pousse un plein caddy de courses volées et me répond : « Ben tu vois pas, abruti, je fais mes courses ». To make money. It’s money time. It’s making quick money ! « J’ai pas de boulot, j’ai pas les moyens de me payer un collège, alors quoi, qu’est-ce que je vais faire ». I’m taking my taxes back !

Nous pourrions dire bêtement qu’il est absurde pour quiconque de voler en prétendant récupérer ses impôts… En réalité, il se peut qu’il faille entendre : « Je retire mes billes du jeu, je ne joue plus, je reprends mes cartes », en volant de manière indifférenciée, « je sors d’une communauté de solidarité qui me coûte plus qu’elle ne me rapporte et qui me paraît illégitime ».

Une femme crie :  cette violence est absurde, gratuite ! Mais cette violence n’est pas gratuite, elle est intéressée à plus d’un titre. En faisant leurs courses chez Body Shop ou en déjeunant chez Mc Do en dehors de toute règle, en montrant à la police et aux « riches » qu’ils peuvent tout prendre,  sans que cela soit pensé, les émeutiers montrent à quel point la valeur du capital s’appuie sur une reconnaissance sociale. L’équilibre de la société anglaise repose sur le consentement des moins bien lotis. Qu’ils cessent de consentir à la norme et l’ordre s’effondre. Les émeutiers ne veulent pas effondrer la société anglaise, ni même s’y faire une place au soleil. Ils montrent leur position et agissent en fonction de ce qu’ils sont, c’est-à-dire des sous-prolétaires sous surveillance policière écrasés par la pauvreté. Ils participent à leur manière, en consommant et consumant, en transformant des boutiques standardisées en jolies cathédrales de cendres.

Et voilà, des miracles tristes

Des bandes aveuglées marchant richement vêtues comme à la parade, malgré leur pauvreté. Rien ne permet de les distinguer des autres. Ils se propagent déterminés, les mains vides et menaçantes, le visage haineux. Leurs yeux sont fermés ou révulsés. Ils ont des visions de fantômes et de rats. Ils veulent exterminer ces rats, les « exterminer à coup de gourdins comme des bébés phoques »1.

Miraculeusement, avant de frapper, ils ouvrent les yeux et les rats disparaissent, les phoques s’évaporent, la foule se dissipe, les ennemis fictifs se dissolvent et plus rien ne distingue les hordes anti-racaille de la racaille, tout est un. Ils ne sont pas un en communion. Ils sont un en pauvreté, en culture, à travers leurs gestes ou leurs blagues… Rien ne peut expliquer l’absence de pogrom entre pauvres sinon le miracle oculaire révélé par ce rêve. Et la tristesse des miracles. L’affrontement n’explose pas, les ennemis se sont reconnus. Ils restent là, dans leurs pauvres postures belliqueuses, dans leur haine confortable. J’ai sous les yeux, profanes et fanatiques. Et l’idole profanée est une paire de Nike posée sur un écran plat.

Les émeutiers emportent des objets électroménagers, des lecteurs de DVD, des écrans de télévision… Toute la gamme conformiste des biens fétiches de notre société marchande. Mais ils commettent une double faute. Ils volent ce qu’ils n’ont pas le droit de posséder. Ils acquièrent de manière illégale les attributs de la richesse et de la réussite, ils acquièrent ainsi des attributs illégitimes. Et ils prennent un raccourci pour rejoindre le centre de la partie. Rien dans leur apparence ni dans leurs actes pourtant ne les distingue des autres joueurs. Cette perfection banale me trouble un peu. Ils sont comme les lycéens de Juvisy, de Longjumeau ou de Paris avec lesquels je réalise des entretiens, en lycées professionnels. Ils me sont trop familiers, ce qui rend ce rêve dérangeant.

Une femme noire âgée harangue les jeunes : « Si au moins vous aviez des revendications ! Vous me faites honte ! C’est vous même que vous appauvrissez, j’ai honte de vivre ici, avec vous » puis poursuit plus loin son monologue. En l’écoutant, deux jeunes filles pouffent. Cette femme parle une langue politique, celle de Rosa Park ou d’Angela Davis que personne ne peut entendre dans cette foule saisie par l’urgence.

Et si ces comportements (la casse, le vol, l’affrontement avec les forces de l’ordre, les incendies de bâtiments) relevaient d’une déclaration : « nous sommes des vôtres  ! ». Que je traduirai ainsi  : « Nous voulons les mêmes objets que vous, le même respect que vous, les forces de l’ordre nous empêchent de prendre possession de ce que nous désirons tous et que vous possédez mieux que nous, nous sommes prêts à nous battre pour rapprocher notre situation de la vôtre, nous sommes aussi individualistes que vous, aussi conformistes que vous, nous vivons par et pour un nihilisme consommateur, nous mettons le feu parce que notre société vit par la puissance du feu, vous détruisez ce monde capitaliste par vos pollutions, nous les détruisons à notre échelle, tout n’est qu’acosmisme, à notre façon, nous consommons ». Ils détruisent. Et cet acte de destruction, je n’arrive pas à l’analyser, autrement qu’en ces termes : « Nous n’avons pas votre langue politique (qui répartit les règles et les biens) et nous n’appartenons plus à la même communauté politique. Nous sommes comme vous mais nous ne sommes plus avec vous. Nous sommes là, sans avoir le droit d’être là. Votre système nous maintient entre deux eaux, alors, nous agissons et nous incarnons vos désirs de banalité avec nos moyens limités ». À propos de cette demande de reconnaissance réciproque, je remarque que certaines personnes, après avoir fait le même rêve que moi, ont répondu en constituant des brigades populaires anti-émeutes à partir de comités de quartier. Ils ont donc clairement répondu  à leur manière : non, vous n’êtes pas des nôtres.

J’aperçois également des meutes de chiens qui chargent de jeunes adolescents. Je vois des cavaliers montant des destriers jaunes foncer sur la foule, matraques à la main, cavaliers de Cromwell chargeant les gueux. Ils ont peur : rien ne fonctionne comme prévu. Ils reçoivent une pluie d’objets hétéroclites. Face à eux, un groupe fluide, fuyant, aussi liquide que la société décrite par Zygmunt Bauman. Les règles de l’affrontement sont définies par la chorégraphie improvisée d’une bande sans identité. D’autres normes s’imposent et se négocient spontanément, secrètement, discrètement. Voilà ce que la police ne peut supporter, cette subjectivation par défaut, une fin de non recevoir. Certes, je vole, je mets le feu, mais je ne revendique rien, je ne porte pas de pancarte, je ne chante aucune chanson (pas même Let’s start a riot), je ne crie aucun slogan, j’agis en dehors de tout groupe solidaire, je n’organise pas de guet-apens, je ne donne pas de tract, je ne cherche pas à contenir et contrôler les actes de mes co-émeutiers, je ne joue pas de musique, je ne prends pas d’otage… La somme des « choses qui ne se font pas » sont autant de normes qui se diffusent et se stabilisent discrètement.

Je reviens à la définition de l’émeute : une manifestation sortant du cadre de tolérance et se transformant en action de violence improvisée au cours de laquelle toutes les normes sont remises en question. Dans notre cas précis, la norme n’a pas été renversée, sauf celle impliquant un respect collectif de la loi. Les codes et les désirs des émeutiers, leurs techniques et comportements n’ont rien remis en cause. Nous sommes confrontés à une série de délits ou d’infractions commis en groupe. Rappelons à ce sujet la définition durkheimienne du crime. Pour Émile Durkheim2, le crime est un fait social normal et non un fait social pathologique, parce que le crime est la sanction morale et diffuse, la frontière, la définition de ce qui est criminel et non l’acte isolé. Les émeutiers se sont mesurés à cette sanction morale diffuse. Ils se sont essentiellement confrontés aux normes fondatrices de notre société de consommation, en miroir, comme le remarque d’ailleurs Zygmunt Bauman dans un article récent3.

« Absurde » commentent les spectateurs de cette émeute qui ne durera pas suffisamment pour ébranler le capital des certitudes. Ils détruisent les sites de leurs employeurs potentiels, les Mc Do et les boutiques de fringues… Un député exhalant la puissance et la légitimité professe : « Ils ne sont pas d’ici, ils sont stupides et insensés ». Mais comment ne pas comprendre ce qui est si claire. Par une violence désordonnée mais symétrique au quotidien de tout jeune consommateur, ces personnes se débarrassent des entraves quotidiennes perçues comme autant de violences sociales et établissent leur propre norme que je pourrais formuler ainsi : rien n’est inhabituel, les mêmes normes et les mêmes valeurs ont toujours cours mais aujourd’hui, nous ne sommes pas une donnée négligeable.

Je remarque qu’au Royaume-Uni, les médias et les hommes politiques ont dans leur majorité instruit le procès en barbarie et en irresponsabilité des jeunes émeutiers, soit en moralisant le conflit : la morale s’effondre chez ces jeunes, ils sont sauvages, ils vivent dans des gangs et menacent la culture dominante ; soit en le socialisant : voilà l’effet mécanique des coupes budgétaires dans les budgets sociaux. Les deux remarques sont peut-être légitimes, cela n’est pas mon propos. Un voleur pillant les riches pour redistribuer aux pauvres tout en vivant dans les marges de la société n’est-il pas un héros de la mythologie nationale britannique (tout comme ce jeune homme refusant de grandir et volant un vilain capitaliste pirate) ? Mais contrairement à Robin des bois ou à Peter Pan, ces derniers n’ont pas de cause. L’imaginaire collectif ne les voit pas comme de valeureux héros mais comme une plèbe déchaînée, une meute, un danger. De ce point de vue là, ces jeunes permettent aux classes dominantes de justifier la théorie hobbesienne de l’état policier : l’homme est un loup pour l’homme. Ils retournent aux sources de la légitimation de l’état dans une société libérale.

Ce qui choque dans certaines émeutes, c’est l’homogénéité des actes d’acteurs ne mobilisant pas de moyen réel pour coordonner leur action. C’est ce qui est terrifiant dans l’émeute : elle est spontanée. On peut éventuellement identifier le chef de bande mais pas l’état major, ni le bureau politique. Les émeutiers, combien de divisions ? Aucune. Combien de responsables ? Aucun. Combien de coupables ? Autant que la vengeance publique en réclamera. Une émeute est un mouvement de foule à grande échelle qui dilue les responsabilités. Si elle s’organise, il faudra parler de révolte. Une bande peut se servir de Blackberry ou d’I-Phone comme de Talkie-walkie mais ceux de Bristol n’interpellent pas ceux de Manchester tout comme en 2005 en France, les émeutiers de la banlieue parisienne n’interpelaient pas les émeutiers de la banlieue grenobloise. Nos médias unanimes bouclent sur l’usage de Facebook et des réseaux sociaux comme pour trouver dans cet outil un coupable ou un élément d’explication. Mais si ma voisine twitte qu’elle a acheté un parapluie, pourquoi ne pas twitter le vol d’un écran plat ? La technique pousse t-elle au crime ? Les médias confondent causes et conséquences. La rumeur, la misère, la puissance des émotions collectives, la violence des injustices sociales, l’insécurité sociale sont des facteurs amplement suffisants.

Si l’inconscient collectif est la capacité à produire et à incorporer de la norme, comment cet inconscient s’est-il manifesté dans les émeutes ? Par leur manière de s’habiller, par l’adresse de leur violence et leur individualisme en acte, par leur absence de revendication, par leur désir de possession des objets de consommation courante, ces jeunes se sont réappropriés très temporairement la production de la norme. Ils ont produit du fait social. Les émeutiers de Manchester ont incorporé des manières de penser, de sentir et d’agir, elles se sont discrètement imposées à eux. Et ils ont agi. Ils laisseront des traces.

Privés de toute solidarité mécanique dans un système social qui les exclut, ils sont le maillon le plus faible de la chaîne d’une solidarité organique déficiente. Ils sont matériellement les données négligées de la socialisation. Or, si contrairement aux discours moralistes de David Cameron, les Anglais ne naissent égaux ni en droit, ni en dignité, leur liberté élémentaire consiste à demeurer imprévisible. Et c’est bien la première chose qui distingue l’homme de l’animal. Cette liberté inaliénable est peut être la dernière chose qui reste à ses émeutiers qui pour être conformistes, individualistes, apolitiques et dilettantes dans la révolte n’en sont pas moins humains. On pourrait imaginer une fonction sociale à l’émeute : produire une réappropriation de la norme, évacuer dans le désordre les frustrations et les souffrances sans révolution, justifier régulièrement le pouvoir en place en montrant un chaos menaçant et proche. On pourrait dire de ces émeutiers que leurs actes désordonnés sont des signifiants flottants, des valeurs symboliques zéros selon la typologie de Claude Lévi-Strauss pouvant signifier tout et son contraire et balisant les limites du champ symbolique, marquant une limite, une frontière entre ce qui a du sens et ce qui n’en n’a pas. Mais ces exercices intellectuels  décharneraient le réel.

Est-il convenable d’en dire plus ?
Apollinaire écrit dans Alcools :
Mon beau navire, ô ma mémoire,
Avons-nous assez navigué,
Avons-nous assez divagué,
De la belle aube au triste soir.

(Paris, le 15 octobre 2011)

Texte © Alexandre DuclosIconographie © Gallica.

 


Documents contextuels
http://www.rue89.com/2011/08/09/anarchy-in-the-uk-les-unes-de-la-presse-britannique-217265
http://www.rue89.com/2011/08/09/les-videos-des-emeutes-de-londres-le-pire-et-le-meilleur-217296
http://www.youtube.com/watch?v=DJEvvoUswys
http://www.youtube.com/watch?v=UTwHTbnjEK4
http://www.youtube.com/watch?v=iVU-hcyrMN8
http://www.youtube.com/watch?v=3YGcTNDdYLE
http://www.youtube.com/watch?v=j61Fj6LIreY
http://www.youtube.com/watch?v=CJQHWwEpwAY
http://www.youtube.com/watch?v=G4cvUhZdTro
http://www.youtube.com/watch?v=Off2kXw2_g8&NR=1

Bloody Winter / L’Hiver sanglant

Workshop proposé par D-Fiction sur le thème de l’émeute et de la publication exclusive du journal de travail de Mark Featherstone :

Part 1 : Let England shake : the politics of the August Riots
Part 2 & 3 : Let England shake : Reasoning Riots in the English Context
Part 4 : Let England shake : The Rioter as Lumpenproletarian
Part 5 : Let england shake : The Looter as Desiring Machine
Part 6 : Let england shake : The Sick Society
Part 7 : Humanité de l’insurrection : Paris (germinal – prairial, an III), Londres (août 2011)
Part 8 : Let England Shake : Rats and other Vermin, the Pathological Other
Part 9 : Une émeute de rêve
Part 10 : Let england shake : The Normality of Crime

  1. « L’ordre moral britannique contre la racaille », Owen Jones, Le monde diplomatique, septembre 2011. []
  2. Les règles de la méthode sociologique, PUF, 1960 (première édition en 1895). []
  3. Cf. Zygmunt Bauman, « The London Riots -On consumerism coming home to Roost », Social Europe Journal, 9 août 2011. []

Tags : , , , , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire