Vidéo : Vivre dans les ruines d’Utopie

Vidéo © Isabelle Rozenbaum – Texte © Mark Featherstone

 

Vivre dans les ruines d’Utopie
Comme chez de nombreux d’auteurs, mon identité de sociologue est influencée par mon histoire personnelle. J’ai grandi dans les années 70 – 80 au cœur d’une cité urbaine de Hull, située dans le Nord de l’Angleterre.  Dès l’origine, dans les années 60, les quartiers de ma cité matérialisaient l’expérience utopique d’une formalisation de l’espace et du vivre ensemble. Les urbanistes pensaient résoudre tous les problèmes de l’après-guerre en restructurant le mode de vie de la classe ouvrière par le contrôle de l’espace. Les circonstances historiques ont démontré le contraire. Dix ans plus tard, les rêves d’accès à la propriété au sein des communautés urbaines utopiques ont viré au cauchemar, ces lieux sont rapidement devenus dystopiques, marqués par un taux de chômage élevé, une fragmentation sociale forte, l’anomie et le crime.

Le concept de grands ensembles était vicié à la racine, puisque le but de ces espaces « innovants » consistait à arracher les individus de leur environnement d’origine, à les parquer ailleurs, mais les changements politiques et sociaux, la montée du néo-libéralisme ont conduit à la transformation de ces endroits en dystopies misérables.

Mon adolescence a été marquée en profondeur par l’expérience du chômage de mes parents, de la pauvreté, de l’absence de perspectives et le sentiment persistant d’un avenir hypothéqué. J’ai exploré les paysages en ruines de Hull, partagé entre inquiétude et curiosité. Pour les enfants que nous étions, partagés entre l’excitation et la frayeur, ces ruines, ces entrepôts désaffectés, ces quais déserts et tous les lieux industriels à l’abandon ont été de grands espaces de transgression à explorer.

Ces ruines racontent aujourd’hui l’histoire d’un déclin, d’une décadence et d’un effondrement. Elles signalent la mort d’une certaine société, celle de ma propre famille et de la vieille classe ouvrière anglaise. Comme nous ne pouvions plus vivre dans ces ruines obsédantes, pourtant calmes et sereines, nous sommes partis vers les utopies des grands ensembles, aménagés à notre intention, alors qu’ils amorçaient déjà leur mutation vers la fragmentation sociale.

Avant ma naissance, ces lieux étaient pourtant porteurs de promesses pour les classes laborieuses, mais ils se sont transformés en prisons urbaines, à l’écart du reste du monde, véritables machines à broyer les individus de l’intérieur.

Dans certaines villes, cette ségrégation était évidente parce que les riches côtoyaient les pauvres, qui avaient alors une conscience aigué de leur propre pauvreté, mais à Hull, ce contraste n’existait pas car toute ville a été ravagée par le déclin industriel. J’ai grandi entre ces ensembles et les reliques urbaines d’une classe zombie, celle des vieux ouvriers qui hantent les nouveaux paysages de l’Angleterre néolibérale, celle d’un sous-prolétariat de morts-vivants.

En évoluant dans un tel contexte, je me suis socialisé par la lutte de classes qui opposait la classe des zombies en voie de sous prolétarisation et la nouvelle élite néolibérale brillante, portée au pouvoir par Margaret Thatcher. Je me vois toujours comme un enfant rescapé de cette guerre de classes. J’ai vu mourir la classe sociale à laquelle j’appartenais comme j’ai vu ressurgir d’entre les morts un sous-prolétariat de morts-vivants.

J’ai vécu l’horreur mais j’étais suffisamment jeune pour migrer vers les territoires des élites éduquées, tout en gardant au fond de moi ce sentiment profond d’appartenance à la classe des vaincues. Jamais je ne pourrai oublier mes origines sociales, le chômage, le découragement de ma communauté, la montée en puissance de la criminalité parmi mes proches qui considéraient le monde comme vide de sens et dans lequel rien ne comptait et tout pouvait arriver.

Projeté dans cet univers Hobbesien Nietzschéen, tout en ne pratiquant pas encore la langue de l’aristocratie économique, ma première expérience sociologique a été la lecture des travaux de Marx sur le communisme. La langue de l’exploitation, de l’aliénation et de la lutte m’a éclairé sur ma propre réalité et influence toujours la manière dont je perçois le monde aujourd’hui.  Je n’ai pas seulement compris le sens de l’injustice dans un monde profondément inégalitaire, j’ai physiquement ressenti l’inégalité, l’aliénation et le désespoir et j’ai pu littéralement parcourir ces sentiments à travers les territoires de ma ville et constater à quel point les espaces anomiques de ce nouveau sous prolétariat incarnaient l’état dans lequel j’étais, le produit d’une socialisation chaotique au sein d’une lutte et d’une déchéance sociale.

Cette existence m’a amené à la pratique de la sociologie, plus qu’à la philosophie ou toute autre pratique, sans que l’accès à l’université néolibérale ne représente un idéal ou une utopie. L’université, déconnectée de la nature profonde de mon expérience personnelle, a accentué mon sentiment d’aliénation. La sociologie anglaise me laisse encore indifférent parce que je ne me reconnais pas dans cette idée d’une sociologie comme instrument technique pour penser la société ou la reformer sans remettre en question les relations de pouvoir… Où se situe le monde dans un tel contexte ? Et à quoi servent les expériences humaines dans ce modèle ? Comment s’exprime l’imagination radicale dans ce modèle de pensée ? Où se manifeste le désir de changement ? Il n’y en a aucun. C’est une sociologie sans espérance.  Marx conserve aujourd’hui sa puissance d’inspiration, quand il décrit la grandeur humaine, notre potentielle d’action sur le monde, quand il nous pousse à exprimer radicalement notre créativité. Ces qualités, que je retrouvais chez les personnes que je côtoyais enfant, je continue de les voir s’exprimer aujourd’hui, notamment chez les enfants projetés dans un environnement social pourtant peu réceptif à ce type de potentiel.

J’ai toujours eu une vision marxiste du monde comme j’ai toujours rejeté les réponses avilissantes aux horreurs du capitalisme comme le consumérisme et le culte de l’argent. Ces réponses ne comblent pas les failles creusées par le capitalisme.

Au cours de mes recherches et en tentant d’échapper au conservatisme de la sociologie britannique, je me suis naturellement intéressé aux théories critiques des auteurs de l’École de Francfort. Tout comme mon professeur John O’Neill, ces auteurs m’ont enseigné à penser différemment, à considérer la sociologie comme une pratique humaine radicalement imaginative. Cette expérience de pensée m’a conduit à l’étude des théories et des espaces utopiques. En débutant par Platon, puis More et tous les grands penseurs utopistes, avant de revenir aux utopies ordinaires, banales de nos villes contemporaines, aux espaces construits ou détruits sur la base de concepts utopistes, comme à Hull. À l’opposé des défenseurs de la rénovation urbaine qui espèrent sauver ces endroits en leur apposant un nouvel habillage néolibéral, je ne crois pas une seule seconde que le prolétariat puisse y être sauvé, le capitalisme se construit sur un rapport de force, celui des gagnants contre les perdants, en jetant certain d’entre eux dans la grande poubelle de l’Histoire.

C’est la raison pour laquelle ces territoires dystopiques présents ou futurs agissent comme un rappel permanent de la lutte des classes et des crimes du néo-libéralisme. Les ruines industrielles peuvent être étudiées comme autant de scènes de crimes du néo-libéralisme pour une meilleure perception de l’histoire de notre société. Nous avons besoin d’un tel projet critique, plus que jamais, alors que nous sommes entrés dans une nouvelle phase du crash néolibéral, qui engendrera de nouvelles ruines. Nous constatons quotidiennement l’émergence de cette nouvelle ère des ruines, dans nos villes, comme autant de traces excrémentielles nous rappelant comment l’économie apocalyptique s’est emparée de nos vies. J’ai une conscience aigue de notre besoin d’une nouvelle critique du capitalisme. Contre les techniciens universitaires qui cherchent simplement à faire mieux fonctionner la société néolibérale, j’ai la profonde conviction que nous devons résister à cette nouvelle vague de ruines, que nous devons nous opposer à l’idée de l’économie apocalyptiques qui valorise la ruine et l’abandon en milieu urbain, parce que nous ne devons pas condamner nos enfants à vivre l’anomie.

Texte © Mark Featherstone – Traduction de l’anglais © Hélène Clemente

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Part 1 : Let England shake : the politics of the August Riots
Part 2 & 3 : Let England shake : Reasoning Riots in the English Context
Part 4 : Let England shake : The Rioter as Lumpenproletarian
Part 5 : Let england shake : The Looter as Desiring Machine
Part 6 : Let england shake : The Sick Society
Part 7 : Humanité de l’insurrection : Paris (germinal – prairial, an III), Londres (août 2011)
Part 8 : Let England Shake : Rats and other Vermin, the Pathological Other
Part 9 : Une émeute de rêve
Part 10 : Let england shake : The Normality of Crime

 

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