Parce que la chambre = THE place to écrire, espace physique et symbolique.
Parce qu’elles ressemblent à quoi, ces chambres, en vrai ? Qu’est-ce qu’elles ont à nous livrer d’autre que les secrets d’alcôve dont on n’aura pas souci ici ? J’entends : quels liens entre chambre et création, entre conditions matérielles et productions littéraires ? Qu’est-ce que la chambre fait à l’écriture ? Écrira-t-on la même chose de la même façon selon que l’on se trouvera dans une chambre borgne, une chambre de bonne, dans un boudoir, un meublé, dans une chambre d’ami, une chambre jaune, une chambre froide, une chambre close, dans un salon ouvert à toutes les interruptions, un bureau prévu à cet effet ou encore dans un bistrot soigneusement choisi, avec ou sans wifi ?
Parce que le nombre de fois où j’ai défendu en furie mon bureau, qui est pour de vrai une chambre, face à d’adorables enfants qui ne demandaient que leur goûter, démerde-toi, je veux RIEN savoir, J’ÉCRIS ! Parce que j’ai besoin de cette espèce d’exosquelette qu’est ma chambre-bibliothèque, j’en ai besoin pour « descendre » dans l’écriture. Donc, la défendre. Comment font les autres ? Ont-ils besoin eux aussi de méchamment rugir ?
Parce qu’en France seulement 10% des écrivains vivent de leurs droits d’auteurs (40% d’entre eux perçoivent l’équivalent du smic). Comment font les autres ? Les 90% restant ? Une chose est sûre : pas la même chose d’écrire dans un temps au maillage lâche et dans les interstices d’un emploi du temps serré au carré. Là aussi, qu’est-ce que ça produit ?
Parce que ces questions du quotidien sont trop souvent balayées d’un revers de manche – large la manche – parce qu’un(e) écrivain(e) est bien au-dessus de tout ça, parce qu’au XXIe siècle l’écrivain(e) en France se doit encore de prendre la pose de l’éternel inspiré, là-haut sur sa montagne, en compagnie des aigles et du vent. À qui est-ce que ça profite, un tel cliché, à qui est-ce que ça profite de séparer ainsi l’intime, le social et le politique ?
Parce que si les biographies m’ennuient, je n’en suis pas moins très attentive à tout ce qui a trait au labo des écrivains, avec un œil plus vif, c’est vrai, lorsqu’il s’agit d’une écrivaine, ayant beaucoup fréquenté les sites d’auteurs comme ceux de Chloé Delaume ou Emmanuelle Pagano qui ont ouvert un temps une fenêtre web sur leur cuisine (d’aucuns trouvent que du salon ça fait désordre, qu’ils ne veulent surtout rien voir, rien savoir et se contentent d’être servis au « c’est prêt ! » d’usage – je ne suis pas de ceux-là). Il va sans dire que pour un auteur la cuisine est dans la chambre.
Parce que les femmes en France assument aujourd’hui près de 80% des tâches domestiques, une écrivaine y échappe-elle ? Et, là aussi : quel impact sur l’écriture si l’on pense avec Maria Puig de la Bellacasa que « les conditions de vie sont aussi des conditions de vue » ?
Parce que si on écrit de tout son corps… qu’en est-il des auteurs qui écrivent avec un sexe de femme ? Le sexe ne fait-t-il vraiment rien à l’affaire, comme le proclamait Monique Wittig : « on est écrivain, ou pas » ? Nombreuses aujourd’hui sont les femmes qui écrivent, et c’est sans précédent, la littérature s’en trouve-t-elle modifiée ? Sachant par ailleurs, qu’entre Barbie et Bratz, la guerre désormais fait rage, comprendre qu’elles se portent comme un charme, que les moules semblent loin trop loin d’être brisés, qu’en est-il de la femme qui écrit, échappe-t-elle à son genre ?
Parce qu’écrire, c’est s’arracher, faire cette tentative de bondir hors de ses frontières, celles assignées par la nationalité, le genre, l’espèce, hors des murs qui délimitent le territoire d’un moi étriqué et mesquin, hors de ce que l’on croit connaitre, savoir, hors des formes répertoriées et qui ronronnent, partir ! Le travail quelle belle chose parfois ! Et parce que, c’est en poïeinant et en se réjouissant de poïeiner qu’on pourra faire la nique à tous ceux qui nous coupent de cette sauvagerie, ils sont légion (poïeinerie, n f, du grec poiein « faire, fabriquer, produire, créer » qui a également donné poiêma puis poème, bref : poïeinerie = travail sauvage et irrécupérable).
Parce que je crois sentir dans ma bouche encore, malgré tout, parfois, le fantôme de Scolds Bridle.
Parce qu’heureusement Virginia Woolf.
Texte © Juliette Mézenc – Images © Stéphane Gantelet


Bravo pour cet avant goût des chambres d’écrivaines, revendicatif, en forme de “parce que”. Parce que oui, il est nécessaire de le dire haut, ce qu’il faut exiger de soi, des autres, pour descendre dans l’écriture, “sauter”, comme dit Kafka “hors de la rangée des assassins”. Une phrase que leslie Kaplan, pour les mêmes raisons, aime à citer. Hâte de lire la suite, ici, sur D-fiction. VG
merci pour votre passage virginie… quant à la suite je m’y attelle (je trac – tracte!)
Oui, il faut du courage pour imposer aux autres,” les normés”, notre singularité…notre besoin de s’affranchir de la réalité et de ses
diktats, notre besoin de nous élever au dessus de notre condition féminine et humaine… AW
hé oui Juliette, la question est posée aussi de savoir si il y a un style féminin ou masculin, reconnait-on “les yeux fermés” que c’est une femme qui écrit ou non ? Pas sûr. Pour ce qui est de la chambre d’écrivaine, je dirai que tout m’est chambre, je m’approprie les espaces des uns, des autres, je me cramponne aux miens, ne demandant qu’une toute petite grande chose, que le soleil coule à flôts ou que les lampes ne soient pas chiches de lumière. Egoïste, un peu ? beaucoup ? à la folie !!!
Bravo Juliette!
C’est une idée extrêmement intéressante à laquelle je réfléchis souvent, ma réflexion porte plutôt sur les femmes artistes, cela me concerne de près, mais les questions sont les mêmes.
Je serais ravie de visiter ces chambres portée par votre plume.