Kaddish pour une strophe perdue dans le texte

 

PREMIER CHANT

Dans la joie de rester là,

devant le bureau de papiers amoncelés & de passer le regard par la fenêtre aux vitres claires mais ruisselantes de pluie,

il est certain qu’il vaut mieux écrire que sortir,

déchirement pourtant,

marcher enclenche le mouvement même par lequel l’écriture trouve son chemin,

rester là fait gamberger,

sans comment trouver à le dire ni le faire.

 

Capitale essentielle mais triste,

Paris est la face désolée de nos solitudes complexées.

 

Somnolant tout l’après-midi dans le froid de l’appartement,

lisant Barthes au demeurant,

tout contre le radiateur,

en prononçant les phrases à haute voix pour puiser des mots,

je crus que je n’avais plus le choix & que ma vie s’arrêterait là,

dans une sorte de douleur que personne ne pouvait comprendre ni même ressentir une seule seconde.

 

Soupirant par deux fois,

un spasme me pinça le cœur,

j’avais oublié quelle pouvait être l’heure,

je ne voulais même plus penser que l’heure puisse vouloir encore dire quelque chose,

au moment où j’émergeais de mes songes, je vis pourtant l’horloge.

 

Je pensais à toi tout le temps puis je réussis à t’oublier un peu,

tu ne comptais pas tant mais tu m’obsédais étrangement,

tu me recouvrais comme une ombre,

j’ai mis des années à comprendre que tu étais une partie de moi,

sous cette forme étrange qu’est le langage,

j’ai compris que tu étais ma voix qui sortait par les mains.

 

Les gens courraient en criant quelque chose qui ne voulait rien dire,

c’était fini,

il y avait un trou noir comme un point d’origine béant devant nous où tout disparaissait,

après avoir pris la forme définitive d’une destruction complète & inévitable,

le ciel était bleu et le sol rouge,

mon corps traversait les âges d’une vie lointaine,

près d’un bateau qui m’attendait sur le rivage,

nous partions pour Mars,

je n’avais aucun regret d’ici.

 

J’émettais de petits bruits comme ceux d’un rongeur,

peut-être la ville nous fait-elle devenir rat,

je dessinais des carrés d’une main & des cercles de l’autre,

sans parvenir à m’arrêter.

 

Comme un appel dans le blanc,

espoir d’un oubli total,

personne ne pourra jamais savoir qui l’on est et même s’il on a été un jour,

les livres seuls le savent,

car même Homère, Dante, Shakespeare ou Cervantès en tant qu’hommes

ils ne prouvent rien,

puisque leur œuvre est plus grande que n’importe quoi que l’on ait à vivre ou pas.

 

Crucifier les nones, les curés, les papes, les imams, les rabbins et tous les croyants,

le long d’une route qui mènerait directement nulle part,

on pourrait indiquer comme cela où est l’enfer qu’ils incarnent sur Terre et qu’ils servent chacun à leur mesure,

ayant conscience que seul compte le bonheur dans la liberté absolue.

 

En descendant vers le Sud,

l’air était plus chaud & à un moment il était parfait,

senteurs, douceur, équilibre, consistance,

il y a soixante dix ans,

j’ai pensé que mon père avait dû ressentir la même chose,

il se tenait sans doute debout sur le quai en attendant d’embarquer sur un navire en partance vers un orient qui n’existait pas encore.

 

Quelle est cette vie qu’on dit humaine,

qui s’écoule dans la barbarie ?

la radio émet un son presque toujours fade,

on finit par ne plus rien entendre,

sinon les horreurs qui redonnent de la tonalité,

mais il faut qu’elles soient de plus en plus insoutenables pour être écoutables,

on pense ainsi à tout laisser sur place.

 

Ne l’as-tu pas connu jadis en le rencontrant dans la rue ?

je me pose encore la question,

parfois, j’oublie qu’il s’agit de quelqu’un qui avait quelque chose à voir avec moi,

comme un étranger, un passant, un inconnu

seulement, c’était mon père & je ne le savais pas.

 

La magie de l’instant,

c’est d’être seul vraiment,

& parfois rencontrer quelqu’un qui compte.

 

Que faire quand on naît ici plutôt que là-bas,

apprendre à parler au moins la langue au cas où l’on pourrait partir et y vivre,

pourquoi ne le fais-je donc pas ?

la peur est immense pour moi de parler cette langue,

ce qu’il faut donc avant toute chose,

c’est sans doute apprendre à vivre la langue.

 

Nous sommes plutôt fichus mais pas assez,

pour avoir l’intelligence de s’enfermer,

prendre le temps qui nous reste à lire tout ce qui est possible à lire,

je pourrais recommencer ainsi,

Cendrars, Pasolini, Bataille pour la prospective,

Hemingway, Blanchot, Virginia Woolf pour les réflexes,

Chardonne, Ponge, Kerouac pour le plaisir,

Guyotat, Bolaño, Pynchon pour l’hébétude,

Easton Ellis, Soseki, Jabès pour une certaine aptitude à atteindre une autre vie.

 

DEUXIEME CHANT

J’ai pris la tangente comme une surprise,

le soleil se levait enfin,

les rues étaient différentes,

il suffit d’avoir chaud,

& l’écriture se déroule presque simultanément.

 

J’ai bu deux gorgées,

en fermant les yeux,

pleins de stries & des points de couleurs,

j’ai griffonné un mot,

cela me parut vraiment étrange.

 

Acquiesçant à celui qui se tait,

mais ne refusant pas de le lui dire,

qu’il pouvait me le répéter,

je ne le dirai moi-même jamais.

 

En naissant en 1914,

mon père entrait dans le siècle ardemment,

sa mère mourut dès 1918,

son père quitta tout après ça,

laissant ses enfants dans des familles d’accueil,

il refit sa vie quelque part sur un autre continent,

mon père jamais ne le revit,

je naissais à mon tour en 1971,

de père disparu bien que vivant quelque part.

 

Dans la librairie,

premiers émois du sens de la vie,

des livres dont ma conscience jamais ne pouvait imaginer,

qu’ils existaient & m’attendaient peut-être,

est-ce simplement l’effet du hasard ou d’une circonstance saisissante ?

mon existence devait en passer par-là.

 

De la grande fenêtre en haut de la maison,

il y avait l’espace entier et l’horizon qui s’offraient,

comme une image possible de la vie qui nous attendait,

pourtant, en passant, les années refusent ce qu’on voulait,

d’une frontière entre l’espace imaginé et la réalité,

il n’y avait qu’une illusion et quelques vers d’Alphonse Allais dans un cahier,

sans doute le mensonge des familles hypocrites,

de croire que tout continuerait comme elles le pensaient,

de la vie sans doute s’écoulait mais toujours ailleurs qu’elles nous le disaient.

 

Envie de dévisser la Terre de son socle,

pour la balancer par terre,

où elle devrait reconnaître son sol,

j’ai marché longuement et même plus,

pour oublier ce que je traversais.

 

Sans dormir on attend le soir,

puis bientôt les autres jours,

impatients d’en finir,

avec l’obscénité des envies qu’on nous fourgue,

j’ai ainsi pensé à l’océan toute la journée.

 

Je me souviens des inepties qu’on nous enseignait,

je pense que je savais déjà qu’il ne s’agissait que d’une parole autorisée,

au nom d’une société civilisée et dite cultivée,

à l’ère de la consommation mortifère,

qui n’est rien d’autre qu’une décharge d’ordures prête à nous exploser à la figure,

qu’on nomme la crise,

en d’autres temps qui sont passés,

on parlait juste de révolution sans que rien ne change pourtant,

on s’emmerde toujours pareil si ce n’est pire,

j’avais lu jadis un beau poème mais je ne m’en souviens pas,

il m’a pourtant libérée à tout jamais.

 

[in progress…]

Texte © C. Hoctan – Image © DR

 

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