Conversation avec Noëmi Waysfeld & Blik

Noëmi Waysfeld s’entretient par écrit avec Caroline Hoctan :

1 – Noëmi, tu es la voix d’un groupe composé de trois musiciens. Présente-nous ce groupe : comment s’est-il constitué ? Sur quel projet ? Depuis quand ? Que signifie son nom ?

Noëmi Waysfeld & Blik se sont constitués par un chemin de belles rencontres. Au départ celle avec Antoine Rozenbaum, lors d’un stage de musique klezmer, comme un signe des projets futurs. Puis quelques années plus tard, avec Florent Labodinière, guitariste et oudiste, à ce même stage de musique, alors que j’y étais dorénavant intervenante. Puis, enfin, avec Thierry Bretonnet, accordéoniste, que je connaissais depuis plusieurs années, puisque nous jouions ensemble un spectacle de lettres, créé par la Piccola Compagnie. Ensemble, tous les quatre, nous formions ce même blik, ce même regard. Un regard vers l’histoire passée et vécue, tournée vers l’avenir, un regard vers les uns et les autres, nos différences et notre émotion commune, un regard vers l’autre. Un regard droit pour porter plus loin la musique. Notre répertoire, du moins celui de ce premier album « Kalyma » est composé de chants russes – chants de prisonniers sibériens, et de chants yiddish. Deux mondes aux univers distincts, mais qui se joignent pourtant par un même espoir.

2 – Expliques-nous brièvement ton parcours. Tu as fait du théâtre, du violoncelle, tu parles plusieurs langues (le yiddish, le russe, l’italien, le français…). Comment chanter s’est-il imposé à toi ?

Chanter est devenu une évidence. Une nécessité qui s’est nourrie de tout mon parcours, de toute mon histoire. Je suis née dans une famille de mélomanes, où faire de la musique était une obligation. Ainsi ma sœur ainée, mon initiatrice, est chanteuse lyrique. Mon autre sœur s’est tournée vers le piano. Et j’ai choisi le violoncelle, si proche de la voix humaine. Et ma voix d’ailleurs, n’est pas loin de sa tessiture ! La découverte du théâtre, son apprentissage et sa pratique sont des éléments fondamentaux de ma vie de chanteuse aujourd’hui. À la fin de l’adolescence, je ne savais plus où donner de la tête avec toutes ces passions qui m’animaient, elles me semblaient contradictoires et incompatibles les unes vis-à-vis des autres : la musique entendue dans l’enfance, celle d’Europe de l’Est donc, qui me semblait vitale, la pratique du chant depuis de nombreuses années, mais qui était « pour moi » comme un jardin secret intime que je ne partagerais pas, l’amour des langues, ma passion pour le théâtre, russe en particulier, la joie des tournées des spectacles que je jouais, l’envie du yiddish, la nostalgie du violoncelle arrêté… Que faire de tout cela ? Un jour, et notamment grâce à Antoine, tout s’est assemblé, tout à fait sens ensemble, et non plus d’une manière compartimentée. Une hiérarchie s’est dessinée. Le chant s’est imposé. Et le reste s’est organisé autour et pour le chant. Noëmi Waysfeld & Blik sont nés !

3 – Les langues que tu parles sont celles que tu chantes. Cependant – du moins pour l’instant avec ce premier album – tu chantes exclusivement en yiddish et en russe. Quelles ont été à l’origine tes motivations pour chanter dans ces deux langues ? Comment parvient-on à incarner le caractère et la puissance de ces deux langues quand on vit et pense en français au quotidien ?

Oui, ce premier album fait résonner deux langues, le russe et le yiddish. J’ai appris le russe en troisième langue. Si les collèges et lycées où j’ai étudié avaient permis l’apprentissage du russe dès la sixième ou la quatrième, je l’aurais fait. J’étais très impatiente d’apprendre cette langue rauque, dont l’image véhiculée était celle de mon arrière grand-père paternel que je n’ai pas connu, un russe venu en France qui, selon les dires de ma grand-mère, dansait en chantant des chansons telle que « papirosi », et que sa propre femme faisait taire. Cette image m’a toujours amusée, intriguée et séduite. Plus sérieusement, le mot « russe » sonnait comme une promesse. Et puis la découverte de Tchekhov, Grotowski, Dostoïevski, Tolstoï, la poésie de Mandelstam, Tsvetaieva, Akhmatova… il fallait que cette langue familiale revive près de moi. Le yiddish, plus caché, plus secret, était évoqué dans les conversations lors des repas de famille. Son nom était une évidence. Sa nature un peu confuse. Quelle était cette langue dont j’entendais parler, mais pourtant jamais entendue ? Connue seulement par les disques à la maison. Plus tard, connaissant son histoire, j’ai commencé à l’apprendre, encore ici comme une promesse. Une promesse de retracer le lien rompu. Enfin, à l’époque tout cela était inconscient…

4 – Pour cet album, titré Kalyma, tu réinterprètes des textes que chantait Dina Vierny en 1975. Elle-même les tenait des prisonniers rentrés des camps sybériens. Comment as-tu connu ces chants ? Qu’est-ce qui t’a poussé à les réinterpréter ?

Le vinyle de Dina Vierny, regroupant ces chants de prisonniers sibériens – qu’elle a elle-même recueillis effectivement – figurait dans la discothèque parentale. Une musique entendue donc, depuis toujours. Les mélodies, je les connaissais par cœur. Des années plus tard, je tombe sur la cassette que nous avions faite à partir du vinyle, pour l’écouter en voiture ! Et là, je saisis le sens de ces chants, de ces poésies plutôt. Je me penche alors vers l’histoire de cette musique, je regarde autrement la pochette du vinyle et y lit les traductions françaises (réalisées par Dina) avec un autre regard. Je veux les chanter. Et je les chante, à la fois dans le respect de leur essence, tel un cri porté par la voix nue du prisonnier, la voix habitée de Dina mais aussi avec une interprétation neuve, personnelle, faite de la pâte musicale de chacun de nous quatre.

5 – Pourquoi avoir titré l’album Kalyma alors que ces chants proviennent de prisonniers du camp de la Kolyma dont l’écrivain Varlam Chalamov a fourni le principal témoignage dans ce chef d’œuvre que sont Les Récits de la Kolyma ?

L’album porte le titre Kalyma en effet. Titre d’une des chansons qui figure dans le vinyle de Dina que nous avons reprise également. Dina l’a transcrite ainsi « Kalyma » et non pas « Kolyma ». En russe, un « o » non accentué se prononce « a ». Or, la région sibérienne de la « kolyma » s’écrit ainsi, mais se prononce « kalyma ». Dina a choisi l’orthographe de prononciation. Cet album, puisqu’il est aussi un hommage à Dina, m’a fait choisir, sans hésitation le même parti pris qu’elle.

6 – Noëmi Waysfeld & Blik sont-ils le seul groupe en France à réinterpréter les chants traditionnels yiddish et russes ? Pourquoi ?

On peut assister aujourd’hui à une réelle émergence de groupes, d’ensembles musicaux qui se réunissent autour de la musique klezmer, comme cela a été le cas il y a quelques années, avec la musique balkanique, tsigane. À ma connaissance, il n’existe pas d’autres groupes, du moins en France qui lie les chants russes et yiddish, dans un univers musical si multiple, qui rend impossible une catégorisation telle que « musique traditionnelle » ou « musique klezmer ». On parle de chant. Nous nous rapprochons bien davantage d’une personne telle que la chanteuse Bielka qui offre des chants d’Europe de l’Est, principalement russes et yiddish.

7 – Ces chants ont subi des nouveaux arrangements musicaux dans votre interprétation. De quelle nature sont-ils ? Comment avez-vous décidé de ceux-ci ?

Ces chants sont nés des voix nues des prisonniers. Dina, accompagnée d’une guitare, et parfois d’une contrebasse, a déjà enrichi cette voix à l’état brut. En faisant ce choix de réinterpréter ce répertoire avec un groupe composé de trois musiciens et d’une chanteuse, il est évident qu’il a fallu se « positionner ». Comment respecter cette sobriété, laisser la première place au texte, et à son sens, tout en composant de véritables arrangements, dont la mission est de porter encore plus fort cette parole ? Alors, nous avons cherché à donner à chaque morceau une « pâte » sonore bien à elle. Le point de départ étant le sens du texte. Par exemple, la chanson Odessa démarre tel un tango. Or, l’univers dépeint est celui de la fange, des « mafieux ». Le rythme du tango s’est imposé de lui-même pour mettre en valeur cette virilité, cette ironie. Cette rigueur par rapport aux mots m’incombe directement. Ensuite, on entre dans l’arrangement musical à proprement parler : l’écriture de thèmes instrumentaux figurants à l’intérieur d’un chant (dont Florent Labodinière a le secret), la quête de « tordre » l’harmonie, de chercher de nouvelles couleurs, de nouvelles rythmiques (Antoine Rozenbaum veille à cette recherche, ce renouvellement constant, il est l’élément-racine), et enfin le dialogue entre ces quatre voix qui se répondent, interagissent les unes par rapport aux autres (l’écoute et la finesse du jeu de Thierry Bretonnet sont uniques et extrêmement précieuses, et nous amènent tous à communiquer en permanence).

8 – Vous réinterprétez des chants traditionnels mais, comme nous pouvons l’entendre, il s’agit en fait d’œuvrer à en révéler leur modernité. Et comme disait Roland Barthes, « Etre moderne, c’est savoir ce qui a été déjà fait ». Comment envisagez-vous tous les quatre ce travail sur le passé ?

Je ne connaissais pas cette phrase de Roland Barthes, mais je suis ravie de la découvrir. Car c’est ce que je martèle depuis toujours !! Je ne peux envisager la création sans connaissance, sans imprégnation de ce qui existe, de ce qui a été fait avant nous, de l’Histoire, de l’héritage. J’ai été très surprise, et à dire vrai, déçue, lors de ma formation théâtrale où je me suis souvent sentie tel un ovni, à être si férue de théâtre classique, alors qu’il semblait être plus dans la mouvance générale de s’intéresser au théâtre contemporain. Et je m’étais intérieurement dit « tiens, c’est drôle je n’ai jamais entendu un musicien me dire que Bach était démodé et qu’il fallait passer à autre chose ». Comment jouer, interpréter autre chose justement sans passer par les pères fondateurs…

9 – Pour cet album, vous avez invité la violoncelliste française Sonia Wieder Atherton et le clarinestiste américain David Krakauer. Comment s’est imposée à vous cette envie d’avoir des invités ? Qu’est-ce que des invités sur un album permet-il de faire qui ne pourrait se faire sans ? Pourquoi ?

Oui, nous avons l’immense joie d’avoir la participation de ces deux musiciens merveilleux. Il était évident pour nous que la création de ce premier album ferait figurer deux invités, car c’est une belle occasion de rencontrer d’autres artistes. Le choix de Sonia et de David n’est pas un choix en soi, c’était eux. Par leur travail, leur son à chacun, si personnel, si reconnaissable, leur démarche profonde, leur âme. Je pense que la résonnance du violoncelle et de la clarinette est, en dehors du plaisir des oreilles de ces deux instruments aux timbres particuliers, un nouveau souffle aussi, un nouveau monde par une autre énergie.

10 – Comment produit-on un album quand on est un jeune groupe sans parents producteurs dans une major ? D’après toi, les albums sous format CD ont-ils encore de l’avenir ? Que penses-tu du numérique ? Cela aide-t-il à mieux se faire connaître quand on démarre ou non ?

S’il fallait avoir un parent producteur dans une major pour oser sortir son disque et y croire, ce serait encore plus dur et restrictif que ça ne l’est déjà ! Je ne peux répondre à cette question qu’en mon nom, mais défendre ce projet est depuis le départ une évidence. Alors, j’ai rassemblé tous les outils et l’énergie nécessaire. Puis, lorsque la perspective de l’album s’est dessinée, nous avons pris la décision avec Antoine de s’associer réellement, de le produire à deux. Il s’avère que nous sommes aussi des jeunes de notre époque, à qui l’on ne fait pas croire que l’on va être désigné, pris en main et porté aux nues. Avec cet état des lieux acquis que « c’est dur et faut se battre », et bien nous travaillons tels des artisans, nous-mêmes, développant des compétences nouvelles, maîtrisant les nouveaux outils de communications, rencontrant des personnes indispensables, des interlocuteurs, puis constituant une véritable équipe autour de nous. Le choix de produire un album sous format CD, même plus que cela, un media-book comme on dit (puisqu’est inclu un livret de 64 pages), là aussi, il n’a même pas été nécessaire d’en discuter, ce disque méritait d’être un « véritable objet ». Ces chants sont porteurs d’une mémoire, d’une histoire aussi importantes que la musique est le récit. Je pense que le numérique aide beaucoup. Il permet sans moyens financiers de présenter son travail, ce qui est un luxe ! Le désavantage est qu’il y a beaucoup de tout, sans hiérarchie, du très très mauvais comme du sublime sur les mêmes plateformes. Mais, au moins, tout un chacun a la possibilité d’avoir un espace où s’exprimer. Et le numérique, là aussi concernant l’aspect financier permet des envois gratuits, rapides, car il est ruineux d’envoyer des CV, des photos, des maquettes par La Poste !!

11 – Quels sont vos projets ? Sur quel genre musical souhaiteriez-vous vous pencher prochainement ?

Nous sommes en pleine création du prochain répertoire. À partir des mélodies du chant fado, dont l’âme, l’écorchure, l’émotion est si proche des chants d’Europe centrale, nous poussons encore plus loin des arrangements, tantôt plus chaloupés, tantôt plus orientalisants. Ces chants sont traduits en yiddish. La femme, les sentiments et l’amour sont en « tête d’affiche » de ces nouveaux chants. Il est étonnant de voir, tel le oud qui résonne près de notre Sibérie dans ce premier disque, comme l’âpreté ou la rondeur du yiddish se prête si naturellement à ces chants de la saudade. Après le froid des prisons masculines, le méditerranéen et le féminin souffleront…

 

Entretien © Les auteurs – Photos © Isabelle Rozenbaum
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1 Réponse
  1. milajia noemi cpacibompour toutes ces informations passionnanttes où m’apprends plein de choses sur toi et ce groupe pour moi unisque!! et tu as fait une comparaison qui me passionne heureuse femme qui a joué du violoncelle mon rêve (moi qui me contente du piano) et compare ta voix par moment à cet instrument et précisémment le ressens très fortement chez toi moi qui aimerais tant avoir en cvhantant à mon niveau dechoriste des vibrations de violoncelle!!!!!!!ces vibtrations que sais donner avec ces longues tenues en min eur parfois en fin de tes chansons contruibuent à rendre ta voix eencore plus émouvante pour moi!!!! tu le sais !et comprends mieux aussi pourqyuoi antoine a un tel sytyle klezmer époustouflant!!!!!! cpacibo et à bientôt j’erspère!!! écoute kalyma très souvent pàour démarrer la journée!!!!!!! twoija olga!!!!!!!! bises à tous!!!!!

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