Conversation avec Fabien Vallos

Fabien Vallos s’entretient par écrit avec Antoine Dufeu et Caroline Hoctan :

1 – Les Éditions MIX. semblent s’être fondées autour de deux axes : la théorie et la création dans trois domaines, la philosophie, l’art et la littérature. Pourquoi avoir choisi d’emblée ces deux axes et ces trois domaines ?

Oui, c’est juste, mais pas exactement en même temps : j’ai d’abord voulu publier ce que j’appelle de la littérature, puis est venue la philosophie. Ces deux axes déterminent les deux collections des éditions, la « noirs » qui s’occupe de littérature et la « gris » qui s’occupe de philosophie. Et pour les domaines, il s’agit bien, dans le contemporain, de création littéraire, de recherches en philosophie et d’écrits d’artistes. Et quant à savoir pourquoi, je crois, simplement, parce que ce sont des activités qui me passionnent.

2 – Quel type d’auteurs, d’idées et d’affinités sont défendus chez MIX. ? La maison propose-t-elle une spécificité dans le champ éditorial contemporain ? Si oui, laquelle ?

C’est toujours une question très compliquée parce que j’ai l’impression de ne jamais vraiment savoir ou de ne jamais être la bonne personne pour répondre à cette question ! Je dirais, simplement que, ce qui unit les auteurs qui sont publiés chez MIX. et ce qui justifie mes choix, c’est avant tout qu’il s’agit de textes de recherche. Ce qui m’importe, par-dessus tout, c’est de défendre, autant que je le peux, ce que j’appelle la « recherche », c’est-à-dire l’engagement de l’auteur à produire une expérimentation. En revanche, je suis incapable de définir s’il y a une unité stylistique chez MIX. : je ne cherche pas une unité qui ferait école au risque d’être déjà absorbée dans l’histoire. Je suis persuadé qu’on pourrait me répondre qu’il y en a une, mais en fait, je ne veux pas m’y intéresser. Je ne veux pas construire cet espace éditorial à partir d’une unité stylistique. Je cherche, depuis maintenant plus de cinq ans, ce qu’est cette puissance propre à la recherche. Et ce que j’appelle « recherche » est un engagement à saisir un mouvement, celui du contemporain tout en s’y déconnectant par le jeu de la critique. Voilà ce que je voudrais que les Editions MIX. soient. S’il y a une spécificité dans le champ éditorial du contemporain, c’est cette obstination à saisir cette recherche et à publier ce qui n’existe pas forcément ailleurs.

 

 

3 – Pourquoi ne trouve-t-on aucun roman aux Éditions MIX. (hormis cet ouvrage intitulé L’Eclipse de Handschin et qui, évidemment, n’en est pas un !) ?

Sans doute parce que je suis incapable de penser ce qu’est le « roman » aujourd’hui. En revanche, il y a un certain nombre d’ouvrages qui, s’ils ne convoquent pas des problématiques stylistiques autour du roman (c’est-à-dire autour de la narration et de la narratologie) convoquent une réflexion importante sur ce qu’on peut nommer le récit, l’écriture prosaïque, la juxtaposition. Je suis passionné depuis toujours – dans la lignée de deux auteurs qui ont été fondamentaux pour mes recherches (Emmanuel Hocquard et Yannick Liron) – par ce que peut bien vouloir signifier de mettre en jeu, pour soi et dans une publication, une mise en forme de l’écriture mais surtout une mise en forme de la puissance du langage. Walter Benjamin parlait de sprachlichen Lebens : mon travail d’éditeur, n’est qu’une tentative de penser cela.

4 – L’origine de la maison incarne-t-elle la défense et l’illustration d’une certaine avant-garde ? La notion d’avant-garde a-t-elle encore aujourd’hui un sens selon toi ?

La maison d’édition est née à partir d’une revue et de petits livres d’artistes que nous faisions avec le collectif MIX. Pour ma part, je m’intéresse assez peu à cette notion d’avant-garde. Je crois que nous avons déjà beaucoup à faire et à penser avec les concepts de modernité et de contemporain. Écrire (produire ce qu’on appelle une « œuvre ») n’est jamais qu’une difficile et complexe expérience d’un contemporain qui n’est déjà plus contemporain et qui se cambre sur l’idée de modernité, autrement dit, dans une position historique. C’est dialectiquement difficile mais, c’est ce que je cherche à publier, ce que je tente d’explorer.

5 – Peut-on dire que l’émergence des nouvelles technologies ont induit chez MIX. une nouvelle approche de l’écriture et donc, de l’édition ?

Je ne sais pas ! J’ai toujours fait des livres en offset mais en CtP [gravure directe de plaques (Computer-to-Plate)] ; on pourrait aussi dire que oui, si j’avoue que la maison d’édition MIX. tient toute entière dans un fichier de quatre giga sur mon portable et que cela me permet de travailler plus vite et de faire les livres dans le train ! Pour le reste, je ne sais pas ; ce sont les auteurs qui pourraient répondre. En revanche, se posent aujourd’hui des questions substantielles sur le livre, auxquelles, je l’avoue, n’avoir pas encore répondu ! J’aime profondément le livre, mais peut-être plus encore j’aime la bibliothèque…

 

 

6 – Qu’est-ce que la « littérature » pour toi aujourd’hui ? Les Editions MIX. sont proches (en terme d’auteurs, de lieux de diffusion et de pratiques) du champ de l’art contemporain. En effet, certains des textes de création – et qui sont de pures fictions – s’adossent parfois à une œuvre d’art existante ou bien sont conçus en liaison avec une autre création artistique (photo, vidéo, etc.) ou encore, prennent une forme particulière qui pourrait directement servir à la réalisation de créations artistiques (performance, lecture, installation, etc.). Dans quelle mesure la littérature que tu promeus est-elle en rapport avec l’art ? Pourrait-on qualifier la littérature que tu défends de « littérature artistique » ?

Non, il ne s’agit en aucun cas de quelque chose comme de la « littérature artistique » qui, pour moi, n’aurait aucun sens. Ce que j’appelle « littérature » est un processus de recherche et d’expérience sur le texte et sur le langage. Je refuse aussi d’appeler cette littérature « poésie », d’abord parce que « poésie » est un terme archaïque qui dit quelque chose de précis mais qui ne peut plus réellement avoir de sens aujourd’hui. La poésie est pour moi un concept philosophique qui dit quelque chose sur l’opérativité et le désœuvrement. En ce sens, tout ce que je publie est de la « poésie » et tout ce que nous nommons aujourd’hui « œuvre » est un « poème ». La littérature est une interrogation sur l’organisation des langages et sur leurs complexes modes d’apparition et de publication. Par ailleurs, j’ai une grande passion pour ce qu’on appelle « art contemporain » parce que je crois qu’il s’agit – malgré l’opinion générale – d’un lieu extraordinaire où l’on s’amuse encore mais surtout où l’on réfléchit vraiment la question de l’œuvre et de l’opérativité. C’est pour cette raison que je peux défendre des auteurs comme Lætitia Paviani, Sophie Coiffier, Marcelline Delbecq ou Sabrina Soyez qui viennent de l’art et assument la littérature et que je peux défendre des artistes comme Jean-Baptiste Farkas, Ben Kinmont ou Olivier Bardin qui ont besoin de l’écrit pour énoncer la possibilité de l’œuvre. Il faudrait pouvoir cesser de penser avec ces catégories et pouvoir penser ce qui est mis en jeu dans la puissance des langages. J’assume de penser qu’il y a une ambivalence absolue et irréconciliable, celle de la prose et de la poésie, autrement dit entre la parole et l’œuvre, qui est le lieu de la création.

7 – La forme même des textes de littérature chez MIX. rappelle souvent la forme que peuvent adopter des textes considérés par certains comme étant de la « poésie ». D’ailleurs, littérature et poésie sont regroupées au sein d’une même collection, la collection « noirs ». Cela signifie-t-il que tu ne fais pas de différence entre les deux ? Pourquoi ? En quoi création littéraire et poétique aujourd’hui ne se distingueraient-elles plus ?

Techniquement, on ne peut pas distinguer poésie et littérature puisque je pense que le terme « littérature » signifie ce que « poésie » voulait dire. La littérature est un exercice de contrainte (l’œuvre) sur le langage de sorte qu’il ne puisse plus être de la langue, de la parole. La poésie est un concept philosophique qui dit cette tension à faire œuvre et à celer le langage afin qu’il ne soit plus jamais prose. C’est pourquoi, je pense que tout poème, toute œuvre ne l’est que parce qu’il y a dans l’œuvre une tension au prosaïque, à redevenir parole. La littérature, le poétique, est l’expérience de ce que Walter Benjamin nomme la prose intégrale : expérience impossible mais livrée au commun de la lecture. Cette tension est un cèlement, est ce qu’Adorno nomme « l’obscur des poèmes » et, c’est le lieu même de la philosophie.

8 – Récemment, Johan Faerber (Rouge déclic_, n° 3) a pu écrire que « de fait, le Poème est peut-être le nom que le roman contemporain ne se connaît pas encore […] ». Serais-tu d’accord à ton tour pour dire que la littérature contemporaine est d’abord de la poésie (dans sa prise de risque, son écriture, son esthétique, ses idées) et non pas ses histoires ficelées à longueur de romans ?

Oui, je suis d’accord. Mais j’irai plus loin en disant que le Poème est le nom de l’œuvre contemporaine !

 

 

9 – Les textes publiés en littérature offrent souvent une forme particulière en ce sens qu’ils semblent être sans début ni fin et peuvent se lire par bribes, par morceaux. Ils peuvent donc être – si l’on peut dire – « picorés »… et se présentent sous des volumes relativement courts (moins de cent pages). En quoi cela serait-il représentatif de ta conception de la littérature ?

C’est d’abord un rapport à l’économie : économie du livre et de la lecture. C’est compliqué de faire des gros livres ! Je fais donc d’abord des petits livres. D’ailleurs, je crois qu’il est important de pouvoir donner à lire de la philosophie ou de la littérature dans de petits formats économiques. J’ai toujours défendu cette idée. Et puis, les livres, on les prend si rarement de la première à la dernière page… La lecture fragmente le livre !

10 – Les textes de création publiés par MIX. se trouvent souvent, dans les librairies, au rayon poésie aux côtés de certains autres dont l’oralité est structurante, fondamentale. Quel lien entre écriture et oralité établis-tu dans ta conception de la littérature ? Est-il important, pour toi, qu’un texte puisse avoir – quitte à être adapté, transformé – une forme ultérieure orale ?

Ce n’est pas mon problème, c’est celui de l’auteur ! En revanche, je me pose depuis très longtemps la question de la puissance de la parole : ce que vous nommez oralité, encore qu’il ne s’agisse pas exactement de la même chose. Paradoxalement, l’auteur ou l’artiste s’occupe de savoir ce qu’il veut faire de son texte, tandis que j’œuvre, en tant qu’éditeur, à le celer dans le livre.

 

 

11 – Le fait de publier des ouvrages de domaines différents sous une même couverture, c’est-à-dire sous une même maquette qui ne fait apparaître que le nom de l’auteur, le titre et le nom de MIX. sans jamais faire figurer le nom de la collection. Pourquoi un tel choix ? Correspond-t-il justement à une volonté de brouiller les lignes entre théorie et fiction comme pour montrer que ce qui est publié relève toujours de la littérature à partir du moment où c’est « pensé » ?

Oui ! Je pourrai ne répondre que cela, mais je voudrais préciser que cette charte graphique est une sorte d’unité, le livre et une économie : seul le texte compte, c’est-à-dire l’ouverture du livre. Ce qui se présente est la mesure ténue d’une tranche qui est soit à 100% soit à 60% et ce qui se présente est la présence nette du nom : le nom du livre, le nom de l’auteur, parce que la littérature, ce sont toujours des noms apposés.

12 – Peut-on considérer l’Art conceptuel, une entologie, publié en 2008, comme une somme définissant précisément la conception que se fait MIX. de ce que doit être la création aujourd’hui, tant en littérature qu’en art ? Est-ce pour MIX. le manifeste de sa posture intellectuelle et donc éditoriale dans un monde où la majorité des maisons d’éditions ne sont plus que des entreprises de packaging et de marketing de domaines qui n’ont plus rien à voir avec la « pensée » mais plus précisément avec le divertissement ?

C’est compliqué et, surtout, je ne pense pas pouvoir dire que l’Entologie soit pour MIX. un manifeste. Il a été un pari compliqué et réussi de faire une première anthologie de textes de l’art conceptuel. Mais, je ne veux pas le considérer comme manifeste même si je suis très fier de ce livre. Chaque livre que je publie est important et leur somme est peut-être ce manifeste dont vous parlez. Et puis, l’Entologie est un livre sur l’Histoire de l’art, il est donc une source. Par ailleurs, je ne sais absolument pas ce que doit être la création aujourd’hui, justement parce que la tension même du contemporain est de nous proposer de ne pas, pour une fois, nous y intéresser.

13 – La littérature contemporaine ne présenterait-elle pas une forme adéquate d’écriture et de pensée qui servirait d’abord à exprimer celles – plus rébarbatives – des autres domaines : la socio, la philo, l’art, l’histoire, etc. ? En d’autres termes, la littérature – et plus encore la fiction – n’est-elle pas le meilleur moyen d’exprimer ce que les autres domaines ne peuvent exprimer et faire ressentir « humainement », c’est-à-dire au niveau de la conscience et des émotions ?

Je ne suis absolument pas d’accord et c’est bien là l’un des enjeux des Editions MIX. Si je souhaite créer une frontière si poreuse entre les domaines, ce n’est certainement pas pour qu’elle soit univoque. Je considère qu’il y a une puissance fondamentale du poétique ou du littéraire dans l’écriture philosophique. À rebours, on peut aussi considérer que la littérature soit un espace profond de l’ennui. Par ailleurs, je crois que tout ceci est un faux problème : il faut arrêter de penser en termes d’ennui ou d’émotion au risque de faire du divertissement. C’est toujours ennuyeux pour quelqu’un ! Tant pis et tant mieux ! En revanche, il est toujours possible de travailler à penser autrement les lieux de la pensée contre la doxa qui voudrait que, là où il y a de la pensée, il n’y a pas d’émotion. Cette question est la plus délicate parce qu’elle lève de vrais problèmes idéologiques et éthiques. Notre « pauvreté en expérience communicable » ne se comble pas mieux avec la littérature ou avec autre chose. C’est un leurre et c’est l’économie du divertissement. Si nous assumons, singulièrement, une pensée éthique, il nous faut alors repenser les lieux de la pensée. Les langages sont, à mon avis, le lieu fondamental et éthique de l’être. Tous les langages. La littérature peut être aussi « rébarbative » que la philosophie et que l’art. En règle générale, nous nous y ennuyons. La question est de savoir pourquoi il est important que nous nous y ennuyons et pourquoi il est fondamental de penser qu’il n’y a pas au fond de domaine plus « humain » du ressenti.

 

 

14 – La culture italienne est très présente au catalogue de MIX. à travers, par exemple, des traductions de textes anciens (Journal de Jacopo da Pontormo), modernes (La Fête ou la machine mythologique de Furio Jesi) et contemporains (Redéfinition de Alessandro De Franscesco, Cadrans de Giulio Marzaioli). Toi-même, en tant que traducteur de l’italien, tu es passionné par cette culture et cette pensée. En quoi impactent-elles ta conception de la littérature et tes choix éditoriaux ?

S’il y a de plus en plus de textes du domaine italien, c’est d’abord parce que ce sont une langue et une culture qui me passionnent. D’autre part, j’essaie avec quelques amis – dont Alessandro De Francesco – de combler quelques trous, quelques absences. Cela influence donc ma pratique éditoriale en ce sens que j’essaie de défendre des domaines qui sont quelquefois un peu oubliés par la pensée contemporaine et par l’édition.

 

 

15 – En 2009, tu as publié un important essai du philosophe espagnol Reyes Mate intitulé Minuit dans l’histoire. Cet ouvrage marque-t-il une inflexion, voire une nouvelle direction, dans ta ligne éditoriale dans la mesure où l’histoire et la politique semblent faire leur entrée au catalogue ?

Eh bien oui ! À l’automne 2011, nous publierons un remarquable ouvrage du philosophe José M. Gonzàlez Garcia (trad. par Aurélien Talbot) sur les emblèmes et les figures politiques. Nous devrions aussi publier l’ouvrage Spartakus de Furio Jesi (une traduction que je réalise avec toi, Antoine). Il est donc assez évident que j’ai envie, de plus en plus, de publier des ouvrages de philosophie politique. J’aimerais aussi consacrer du temps pour publier des auteurs qui réfléchissent aujourd’hui sur la question de l’éthique. Travail compliqué mais passionnant !
Entretien © Les auteurs (Paris, juin 2011) – Photos © C. Hoctan
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