Une “vraie” épithète présidentielle

Le 23 avril, au lendemain du premier tour des élections présidentielles 2012, le candidat sortant Nicolas Sarkozy a déclaré : “Le 1er mai, nous allons organiser la fête du travail, mais la fête du vrai travail, de ceux qui travaillent dur, de ceux qui sont exposés, qui souffrent, et qui ne veulent plus que quand on ne travaille pas on puisse gagner plus que quand on travaille”.

La place de l’épithète est un problème classique en syntaxe du français. Comme les niveaux de l’analyse linguistique sont articulés entre eux et non séparés, la syntaxe est aussi responsable du sens des mots et des phrases. Les grammaires abondent d’exemples dans lesquels les adjectifs, plutôt courts (une ou deux syllabes le plus fréquemment) changent de sens selon qu’ils sont placés à droite ou à gauche du nom. J’ai commenté, il y a quelques mois, l’expression “ma pauvre petite” dont une collègue m’avait élégamment qualifiée. À droite, certains adjectifs prennent un sens plutôt objectif  (on dirait mieux : objectivisant), à gauche un sens plutôt subjectif (même remarque) :

  • Un homme grand – Un grand homme
  • Un chic type – Un type chic
  • Une fille pauvre – Une pauvre fille
  • Un fameux gâteau – Un gâteau fameux
  • Une formidable erreur – Une erreur formidable
  • Une franche amitié – Une amitié franche

Antéposer un adjectif qui pourrait être placé à droite (j’exclus bien sûr les adjectifs à place contrainte du type faux jumeau), c’est donc souvent lui conférer un sens évaluatif, et marquer sa présence subjective comme énonciateur : c’est, en quelque sorte, exprimer une vision du monde. Quand Nicolas Sarkozy emploie l’expression “un vrai travail”, il utilise ces potentialités sémantiques de l’adjectif et inscrit d’ailleurs cet emploi dans un usage assez fréquent de l’adjectif vrai antéposé au nom, qui est toujours axiologique, c’est-à-dire comportant toujours un jugement de valeur. Évidemment, cet emploi concerne des entités soupçonnées d’inauhenticité, de mensonge, voire d’imposture. Ou plus exactement, c’est cette antéposition de vrai qui construit, implicitement, cet univers implicite de la tromperie et de la mystification : elle dessine en creux une norme, qui est la vérité de l’entité, mais sans la dire. Depuis quelques jours, les commentateurs demandent d’ailleurs ironiquement au président : qu’est-ce qu’un vrai travail ? La réponse à cette question est tautologique : un vrai travail, c’est un travail que je qualifie de vrai. Autrement dit, c’est un travail qui respecte les normes de ce que j’appelle travail, qui en possède tous les traits sémiques, diraient les  sémanticiens. Les autres sont “non vrais”.

Il faut noter que l’emploi présidentiel (le présidentiel emploi ?) se fait avec l’article défini de généralisation, puisqu’il s’agit du 1er mai, ce qui accentue la dimension normative : “la fête DU vrai travail”. Dans les usages courants, on peut entendre des énoncés du type : “Après des années de stage, j’ai enfin obtenu un vrai travail”, qui signifie : un travail salarié, un CDI, mais sans le jugement de valeur du “vrai travail” sarkozyen. Quel est-il, ce jugement de valeur ? Il suffit peut-être de regarder le contexte : “ceux qui travaillent dur, […] ceux qui sont exposés, qui souffrent”. Voilà une conception apparemment empathique mais qui repose peut-être sur la vieille conception chrétienne de la souffrance obligatoire : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage jusqu’à ce que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré” (Genèse 3, 19). Souffrir plus pour gagner peu. Mais le président ne manie pas seulement l’épithète antéposée et la référence biblique : il est aussi assez bon dans la reformulation de ses propres propos puisque “quand on ne travaille pas on puisse gagner plus que quand on travaille” est une mise en écho du célèbre “travailler plus pour gagner plus”, slogan des premières années du travail élyséen.

Si l’on n’entend pas exactement ce que pourrait être ce “vrai travail”, excepté dans sa part de souffrance, en revanche cette auto-reformulation nous permet de très bien entendre ce qu’il n’est pas : le non-travail de celui qui “ne travaille pas”, le travail assisté, le travail au noir, le travail de celui qui ne veut pas travailler, le travail gagné plus que le travail gagné dur. Il y a tout un univers idéologique dans ce petit vrai. On sort en effet du discours politique pour entrer dans le discours pamphlétaire, ce qui est différent et évidemment beaucoup plus faible sur le plan argumentatif, et plus fort sur celui de la manipulation. Dans La parole pamphlétaire paru en 1982 (Paris, Payot), Marc Angenot consacre un chapitre à la vérité du pamphlétaire  : “La vérité et l’imposture” (p. 85-98). Le pamphlétaire, qui évolue dans un monde binaire, est celui qui revendique inlassablement la vérité : “La vérité possède une force axiologique immanente, elle est le critère régulateur et la justification du discours” (p. 85). Le pamphlétaire dénonce le “monde de l’anti-valeur”, monde des escrocs, des imposteurs et des charlatans. Monde de ceux qui gagnent plus en ne travaillant pas contre ceux qui gagnent peu en “vrai-travaillant”.

On voit donc bien ce que devrait être un “vrai travail” dans la présidentielle idéologie ; on voit moins bien ce que seront les vrais effets de cette présidentielle et pamphlétaire antéposition. Un vrai changement ?


Article © Marie-Anne Paveau – Publié initialement & simultanément sur le carnet La Pensée du discours – Photographie © Martine Guillemain

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