Une purée de pois

 

Les inquiétudes (hélas sans surprise) exprimées récemment par Thierry Crouzet dans un post récent rejoignent quelques remarques simples de Slavoj Žižek parues dans un article (2011) sur le cloud computing et dans lequel il interrogeait ce qu’impliquait l’évolution de nos usages dans les nuages et à la demande.

Nous sommes dans les nuages numériques depuis que la moindre de nos requêtes exhume en quelques fractions de seconde des millions d’informations qui ne sont plus stockées sur nos disques durs et que nous travaillons en recourant à des programmes qui ne sont plus sur nos machines. Ces processus de recherche et d’administration à distance sont orchestrés par la mise en réseau de milliers d’ordinateurs, partageant leur ressources dans des silos réfrigérés à proximité des centrales électriques et des cours d’eau. Ce qui produit une réelle évaporation numérique.

Pour la consommatrice lambda dont je fais partie, les aspects techniques liés au fonctionnement et à la maintenance du système sont relativement abstraits. Pourquoi m’en inquiéter, puisque l’infrastructure technologique  (le cloud) les prend en charge à ma place.

Abstraction et contrôlemon vol en piquet. L’administration du nuage fonctionne efficacement parce que le système est surveillé et contrôlé. Une telle organisation est – par définition – transparente pour l’usager final. Paradoxalement plus l’usage de mes machines se simplifie, plus l’expérience globale que j’en retire doit être régulée et coordonnée par un réseau aliéné et aliénant.

À cette nuance près, qu’ici, non seulement la technologie de base est concernée par cette évolution mais également le choix et les modes d’accessibilité aux contenus. La formation du nuage va de pair avec une intégration verticale industrielle : une entreprise unique peut exercer une surveillance complète (et embarquée), des terminaux individuels jusqu’aux programmes opérés par le nuage, des espaces de stockage jusqu’aux logiciels d’accès et de restitution du texte, du son, de la vidéo, des images.

Tout devient accessible à travers le médium unique d’une compagnie propriétaire : logiciels, hardware, contenus, terminaux. Plus je disposerai d’un accès simple et immédiat à l’espace public universel, plus cet espace se privatisera. L’informatique dans les nuages est présentée comme l’étape naturelle (darwinienne) de l’évolution de l’Internet. Pourtant, cela n’a rien de naturel, lorsqu’une, deux, trois sociétés décident du prix d’accès aux biens, aux données selon des critères commerciaux et idéologiques à géométrie variable.

Le cloud computing m’offre effectivement une richesse de choix sans précédent, mais est-ce que je me pose la question de la façon dont s’opère d’abord ce choix initial, celui d’un fournisseur unique, à qui j’abdiquerai certains espaces communs, par commodité ? Les partisans de l’ouverture se plaisent à critiquer les États dans leurs tentatives de contrôler l’accès à Internet ? Mais en participant massivement au cloud computing, comment accèderai-je demain à mes données ? Ou plutôt à quelles données publiques politiquement correctes accèderai-je ? Sauf à migrer ailleurs ou m’enfoncer plus profondément dans les épaisseurs successives de l’Internet …

 

Texte © Hélène Clemente – Photo © Gallica

Tags : , , ,

3 Réponses
  1. G.MAR dit :

    Trés pertinent et assez inquiétant. Dans le même ordre d’intérogation sur nos usages des computeurs, je viens de lire un texte que je ne peux que conseiller: Le monde du computationnel, de Jean-Michel Salanskis chez Encre Marine, Les belles lettres, coll. A présent, qui interroge notamment la notion de révolution qu’on attache commuménent à son émergence, d’une manière trés fine mettant en exergue nos propres comportements face à la chose. Bien à vous et au plaisir de vous suivre. G.mar

  2. W.Endrix dit :

    Bien écrit !
    Symbolique et en même temps réaliste.
    Performant, interpellant…

Laisser un commentaire




Copyright © D-Fiction