Conversation avec Christophe Hanna

Christophe Hanna s’entretient par écrit avec Caroline Hoctan :

1 – Christophe, tu fais partie de « La Rédaction », un groupe qui se présente comme une « Agence informelle d’amis venant de disciplines diverses : philosophie politique, esthétique, sociologie, poétique, critique littéraire ». En quoi consiste précisément l’action de cette agence au-delà de son intention « intellectuelle » que tu voudras bien rappeler ? Comment fonctionne-t-elle ? Quel est son projet sur le terrain ? Comment s’inscrit-elle dans le programme des publications de la maison d’édition Questions théoriques ? Quels sont ses objectifs sur le terrain du « social » ou du « culturel » ? Veut-elle influer sur les rapports ministériels, interpeller des responsables politiques, inciter à des engagements de politique locale ou citoyenne, etc. ?

Pour cette première question, je me permets de lever une confusion. L’expression « agence informelle d’amis » désigne les Questions théoriques pour lesquelles je suis comme une sorte de conseiller régulier et, donc, amical. Les Questions théoriques constituent une cellule de réflexion et de publication, un label. La Rédaction est tout autre chose : elle n’est pas si liée à de l’institué et n’est donc pas localisée au sein de quelque cellule, de groupes, de sites. C’est une manière d’estampiller un travail, non nécessairement livresque, effectué par des collectifs variables, rassemblés autour de questions qui les intéressent et peuvent mobiliser une certaine synergie. On peut se l’imaginer dans une premier temps comme une espèce de gros atelier disséminé et qui ne se conçoit pas forcément comme tel, qui ne se voit pas nécessairement un objectif commun à atteindre ensemble, mais dans lequel chacun contribue à sa façon et selon ses aspirations propres. Ce sont les circonstances et la connexion des intérêts communs qui déterminent l’allure du groupe, sa composition, et la forme du travail. Pour Les Berthier, par exemple, un premier type d’intérêt était lié à la question de savoir pourquoi une figure médiatique comme le preneur d’otages de la maternelle de Neuilly, avait pu faire un tel usage de leur patronyme, mais aussi, au fond, pourquoi cet usage n’avait intéressé aucun journaliste, à la différence, par exemple, de la vie privée de l’institutrice. Ce que produit La Rédaction comme travail peut être qualifié d’enquête, mais il n’y a pas de méthode d’écriture a priori et encore moins une liste d’acteurs prédéterminée, comme c’est le cas dans un orchestre, voire un collectif d’artistes. En ce qui me concerne, je fais figure de déclencheur (je suis celui qui se dit : « Tiens ! Ça pourrait les intéresser ! » et qui invente une forme d’action pour susciter l’intérêt), d’exécutant (j’applique ce qui m’est suggéré par le groupe), de collecteur (j’invente ou retiens des formes d’archivage de ce qu’on se dit ou s’échange), d’entremetteur (je fais le lien entre les membres), de recoupeur d’informations (je fonds les intérêts, je rédige l’objet final en le soumettant progressivement aux intéressés). Il en résulte un objet maniable, dont la forme est largement déterminée par l’intérêt collectif et la circonstance dans laquelle on compte en faire usage. Pour Les Berthier, je souhaitais, entre autres, intervenir en période électorale. C’est pourquoi j’ai cherché à produire un livre qui ressemble à ceux qui sortent à cette occasion, qui en réunisse certains traits et certaines fonctions, mais qui aussi interroge ces fonctions. Pour le dire en bref, le propos du livre est d’offrir des sujets de discussion ad hoc, cependant un peu différents des sujets obligés, pour débattre entre soi avant d’aller voter.

2 – Pourquoi Les Berthier ? Pourquoi avoir choisi cette prise d’otages de 21 enfants et de leur institutrice dans une école maternelle de Neuilly-sur-Seine en mai 1993 par Érick Schmitt qui, armé d’un pistolet d’alarme et ceinturé d’explosifs, serait devenu – d’après les médias – dépressif à la suite de la faillite de son entreprise et de sa situation de « chômeur » ?

L’histoire d’Érick Schmitt alias Human Bomb ou H.B., est à mes yeux la matrice du sarkozisme, l’expérience à partir de laquelle peut s’analyser le mieux l’idéologie de la nouvelle droite française. Tout s’y trouve : la privatisation de la police, la spectacularisation valorisée de la violence d’état, le mépris affiché de la justice, la manipulation médiatique des affects  primaires, l’ignorance volontaire de toute souffrance sociale (en particulier à cause du travail), même lorsqu’elle se montre elle-même au maximum de ce qu’elle peut. Il était en outre possible de relier l’affaire H.B. à des questions de campagne. H.B., en effet, voulait spectaculariser sa prise d’otages, il cherchait, comme les politiques auxquels il s’est attaqué, à faire un coup médiatique et à manipuler les médias. Pour ce faire, il a eu besoin de prévenir que son action antigouvernementale (la prise d’otages) allait avoir lieu par un moyen efficace et rapide, et surtout non contrôlé par le gouvernement. Et il s’est donc trouvé devant le paradoxe qui consiste à médiatiser un événement sans passer par les médias normaux, qu’il estimait connivents avec le pouvoir, et c’est là qu’interviennent les Berthier. L’élaboration d’un tel moyen est déjà une question intéressante en soi en ce qu’elle nous renvoie directement à ce qui peut être un très concret imaginaire de l’état et de ses relations aux sujets. La solution d’H.B., moins lyrique et chaleureuse est nettement plus retorse et complexe que le moyen inventé par Lou Reed et Glass pour Occupy Wall Street. Pour toucher son public, H.B. n’avait pas uniquement à trouver le moyen de passer la barrière sonore d’une absence de micro. Son auditoire n’était pas acquis d’avance, loin de là puisqu’il cherchait à avertir tout le monde d’une future agression. Il lui fallait donc avoir quelques chances de toucher de gens qui puissent relayer sa pré-revendication sans faire obstacle, trouver par conséquence un groupe dont les membres ne soient pas tous totalement indifférents, apathiques ou susceptibles de faire barrage parce qu’idéologiquement marqués, et qui, surtout, soient accessibles par des moyens simples et rapides. Le nom propre « Berthier » a été l’étiquette de ce groupe de gens, son désignateur. Cela, bien sûr, grâce à certaines propriétés de ce nom qui ne sont pas celles, par exemple, du nom Scott de Martinville, Hoctan ou Hanna. H.B. leur a donc envoyé une certain nombre de lettres (personne ne sait combien en réalité) pour prévenir de la future prise d’otages et leur demander d’alerter tout le monde. Le nom Berthier offre l’accès simple à un panel représentatif, ouvert de Français. Moi aussi, pour discuter des souvenirs que nous avons de cette affaire, j’avais besoin d’un panel ouvert de Français qui en plus pouvaient être immédiatement intéressés par cette histoire. D’une certaine manière, j’ai procédé comme H.B., mais à la différence d’H.B., dont les lettres ont été pour la plupart jetées au panier par les Berthier de 93, mes Berthier d’aujourd’hui étaient plutôt disposés à réfléchir et à répondre à mon questionnaire d’enquête téléphonique parce qu’H.B. les avaient déjà impliqués dans son histoire. Certains de ceux qui m’ont répondu avaient d’ailleurs été déjà interrogés à ce sujet par la police et n’ont pas été surpris de m’entendre.

3 – Érick Schmitt communiquait à partir de missives pré-rédigées signées des initiales H.B. (Human Bomb), surnom qu’il revendiquait et qui rappelle directement celui d’Unabomber avec lequel le mathématicien et philosophe Théodore Kaczynski a tenu le FBI en haleine pendant la campagne d’attentats qu’il mena durant 18 ans aux États-Unis. Peut-on affirmer que le surnom choisi par Érick Schmitt est une référence directe à Kaczynski ? Pourquoi ?

Certains Berthier ont immédiatement fait le rapprochement, mais peu. Rien n’établit de lien. Lorsque j’ai travaillé à reconstituer la bibliothèque d’H.B. (comme d’ailleurs cela a été fait pour Unabomber), aucun témoin ni ami d’H.B. ne m’a dit qu’H.B. connaissait Kaczynski. Le livre de ce dernier est d’ailleurs sorti en France après la prise d’otages. La référence d’H.B. est probablement une chanson du groupe Téléphone que j’ignorais contrairement à 3 ou 4 Berthier : « La bombe humaine ». À mon avis, Unabomber et H.B. ne sont pas le même type d’individu du tout. Unabomber me semble (excusez ce rapprochement) quelque chose comme un Thoreau-riste capable de formaliser dans un jargon d’apparence philosophique les justifications d’une action voulue destructrice en soi. Unabomber s’est longtemps caché dans sa cabane pour agir tranquillement. H.B., c’est tout l’inverse : chez lui, l’enjeu, c’est la spectacularisation ou, pour être plus juste, la désinvisibilisation. L’intention d’H.B. a été de médiatiser une forme de souffrance sociale dont personne ne veut parler, parce qu’elle est trop symptomatique de l’ordre social, et qui ne pouvait se formuler autrement que par cette action. En cela, son acte est comparable, sous certains aspects, à celui de Bonnafous, la prof de maths de Béziers qui s’est immolée par le feu dans la cour de son lycée, devant des gamins qui, pour certains, enregistraient la scène avec leurs téléphones, ou encore à celui de cet informaticien au chômage et désespéré qui a pris en otages 2 agents d’un Pôle Emploi en octobre 2011.

La bibliothèque d’H.B. reconstituée à partir des témoignages recueillis

4 – Le RAID a abattu, semble-t-il, Érick Schmitt pendant qu’il dormait. Une polémique est née de cette intervention policière. Nicolas Sarkozy, alors maire de Neuilly, ministre du Budget et porte-parole du gouvernement dirigé par Édouard Balladur sous la présidence de François Mitterrand, reçoit d’ailleurs la médaille du RAID pour avoir dirigé les négociations avec le preneur d’otages. Cet ouvrage paraissant juste au moment des élections présidentielles de 2012, doit-on y voir une volonté de ta part ? Si oui, laquelle et pourquoi ?

Je voulais concevoir un livre qui soit aussi une déconstruction du sarkozysme et des réflexes mentaux sur lesquels il s’appuie, et en particulier des réflexes mnémoniques et les dispositions mentales qu’ils permettent. Je sais bien que quand on a à élire, à prendre des positions politiques, on fait appel à ses souvenirs, on se pose des questions comme : « Qu’ont-ils fait ? », « Qu’est-ce qui dans leur passé leur permet de promettre ce qu’ils promettent ? ». Par ailleurs, durant la campagne de 2007, mais aussi auparavant et cela très régulièrement, les défenseurs de l’UMP ont fait ressortir cette histoire qui est pour eux une manière d’exemplifier dramatiquement et de rappeler les valeurs sur lesquelles repose cette politique de droite : le courage, le fait d’être un leader, d’être rassurant, etc. D’une certaine façon, l’enjeu de cette propagande a été d’ancrer tous ces concepts moraux et politiques (puisqu’ils sont censés, pour eux, caractériser les qualités fondamentales de l’homme politique) dans une expérience commune à laquelle chacun pourra se reporter afin de leur conférer une signification spécifique. C’est une manière très forte, très économique, puisque reposant sur des ressorts pathétiques, de modifier le lexique et de conférer des connotations spéciales aux mots. Ce n’est pas un travail de redéfinition comme dans 1984, de reconstruction des dictionnaires, de destruction des mots. C’est un travail de ré-ancrage du vocabulaire, en particulier du vocabulaire éthique, c’est la référence, l’usage qui sont comme directement touchés. Pour les gens de l’UMP, « courage » veut dire : la qualité dont à fait preuve Sarkozy lors de la prise d’otages d’H.B., « sang-froid », celle dont a fait preuve Pasqua, etc. Le livre cherche à montrer comment l’usage de ces concepts est encore lié à cette affaire H.B., par l’effet de notre mémoire collective largement entretenue par les médias.

5 – Pour réaliser cet ouvrage, tu as téléphoné à quelque 130 Berthier de Paris dont le numéro était dans l’annuaire pour leur soumettre un questionnaire afin de parvenir, à partir de leurs réponses, à esquisser une image statistique de ce qui reste de cet événement dans l’opinion publique. En quoi ce décryptage apporte-t-il un nouveau point de vue sur cet événement ? Peux-tu nous expliquer quel est l’enjeu de cette démarche, ce qu’elle apporte de nouveau et de pertinent par rapport, tout simplement, à la « fabrication médiatique » de l’événement et, donc, aux souvenirs qu’en auraient les lecteurs ?

Les questions que je pose ne portent pas sur les événements « en eux-mêmes », sur ce qu’ont fait (ou prétendu faire) les acteurs à l’époque, mais sur la façon dont les sujets actuels se souviennent et oublient, dans le contexte de matraquage médiatique et de propagande qui est le nôtre. La structure du questionnaire fait qu’il fonctionne aussi comme des tests de mémoire. Un des enjeux du livre concerne sûrement la constitution médiatique du souvenir collectif, dans la mesure où le traitement des réponses montre comment une population, un imaginaire collectif y sont réceptifs. D’autre part, les questions que je pose ne porte jamais directement sur l’affaire, elles visent des thèmes latéraux, subjectifs, médiatiquement tenus pour insignifiants, par exemple : « Si vous aviez à faire jouer une reconstitution filmique de l’affaire, à quel acteur confieriez-vous le rôle d’H.B. ? ». Le recoupement des réponses obtenues m’aide à construire une « prise d’otages de la maternelle de Neuilly » que celui produit ceux se posent des questions du genre « Qui était réellement H.B. ? », « Qu’a-t-il vraiment fait ? » ou « Comment a-t-il été réellement tué ? », etc. Mon travail n’est pas historique, il interroge le présent immédiat. D’autres questions concernent des notions politiques et morales très générales qui me semblaient liées à cette affaire, telles que : « Si H.B. avait fait sauter sa bombe et que Sarkozy ou Pasqua avaient été tués, le devenir de la France aurait-il été autre ? », « Pouvez-vous citer un homme politique courageux de ces 20 dernières années ? ». Voilà pourquoi ces questions ne valent pas pour elles-mêmes mais par ce qu’elles montrent comme corrélations entre mémoire et positions idéologiques, avis politiques des sujets, manières de se constituer des théories politiques et sociales personnelles.

6 – Finalement, quel est le genre de cet ouvrage ? Doit-on le considérer comme une étude sociologique, puisque le sous-titre de l’ouvrage s’intitule « Portraits statistiques », ou bien le considérer comme une biographie littéraire ? Doit-on y voir également un essai d’analyse politique d’un nouveau genre ? Pourquoi ?

La façon de procéder dans l’enquête, de constituer l’objet, ne tient évidemment pas compte des contraintes déontologiques des disciplines instituées. Mais ce n’est pas non plus de la fiction au sens courant du terme, rien n’est inventé, tout est recueilli, et j’ai essayé de vérifier au mieux mes calculs. Ce livre est un objet qui cherche à instrumentaliser certaines dispositions littéraires (par exemple, celles qu’on mobilise pour lire et interpréter un portrait) de manière à les rendre opératoires dans un contexte politique et pratique donné. On peut très bien, pour se figurer concrètement ce que j’entends par instrumentalisation de la littérature, se souvenir de la façon dont François Hollande a stupéfié son rival au cours du duel qui les opposait avant le second tour, en semi improvisant une sorte de petite litanie anaphorique, « Moi, Président de la République… ». Le moment, qui restera assurément dans l’histoire de la politique (et de la poésie), m’a fait penser à l’expression de Francis Ponge « massue clouté d’expression fixe » qu’il utilise pour décrire ce que serait un usage idéal de ses textes, moins « objets de respect que de consommation ». Comme la poétique normale des genres a pris l’habitude de ne pas reconnaître comme telles ce type de productions, de faire comme s’il s’agissait de poèmes normaux destinés à être admirés et interprétés comme des monuments esthétiques déconnectés de la vie immédiate, j’ai commencé par les appeler « dispositifs poétiques » ou « dispositifs d’action verbale » pour signifier qu’en exploitant certaines circonstances, certaines dispositions, des arrangements verbaux peuvent acquérir quelque chose comme une performativité spéciale, que le langage agissant immédiatement n’est pas l’apanage de certaines formules comme « Je vous déclare mari et femme » ou « Je vous pardonne ».

7 – L’événement a-t-il été l’objet, à l’époque, d’un traitement de la part des médias et des autorités du type « storytelling » ? Qu’est-ce qui infirmerait ou confirmerait cette impression d’après toi ?

La prise d’otages de la maternelle de Neuilly a été l’un des événements les plus fréquemment pris comme sujets de reportages divers, de reconstitutions, de films, de docufictions, de pièces de théâtre. On peut en compter, en gros, un par an jusqu’en 2007, s’appuyant d’une façon ou d’une autre sur les images tournées en 93 par les pompiers ou les télévisions qui étaient sur place. En 2007, pour les présidentielles, il y a eu aussi des campagnes quasi sauvages sur Youtube et Dailymotion. Toutes étaient destinées à présenter Sarkozy comme un héros. Il y a encore eu des piqûres de rappel avec la participation de Marion Bazin, ex-petite otage, à l’émission de téléréalité Secret Story en 2010, puis avec le traitement médiatique ad hoc de la prise d’otages de la maternelle de Besançon et, bien sûr, avec l’affaire Merah. Cette dernière, comme on sait, a elle aussi occasionné une intervention du RAID et des comparaisons multiples avec ce qui s’est passé en 93 ; en outre, elle a été commentée pendant des heures dans les médias par Daniel Boulanger lui-même, l’homme qui a abattu H.B. Donc oui, bien sûr, cette affaire a été une des plus exploitées par la propagande de droite et le sera vraisemblablement encore.

8 – Tu donnes à voir un certain nombre de documents (une lettre du chef de cabinet adjoint actuel de Nicolas Sarkozy, la reproduction d’une gravure de phonautographe, une photographie d’une lecture à l’ENS-LSH de Lyon le 28 mai 2010, un portrait dessiné de H.B., une illustration de la fameuse « poupée » de Nicolas Sarkozy, un détail photo d’un mur du cimetière de Cers, une prise de vue de la plage de Portiragnes, une coupure de presse de Var Matin, les lectures reconstituées de H.B., etc.). Ces documents viennent ainsi ponctuer la lecture comme autant de balises de l’événement illustrant les propos des 18 personnes interrogées. Parle-nous du choix que tu as opéré de ces illustrations. En quoi permettent-elles de mieux saisir l’analyse que tu donnes de l’événement ?

Ces documents ont été produits pour la plupart par les personnes que j’ai contactées ou grâce à elles. Elles me les ont remis ou ont facilité leur réalisation en me donnant ou en me laissant prendre le matériau qui les constitue. Cela va du portrait de classe d’une maternelle de Neuilly d’aujourd’hui, du portait d’H.B. réalisé de mémoire par David Berthier, à la reproduction de la lettre qui m’a été expédiée par la Présidence de la République en réponse à ma demande de rendez-vous pour un entretien. Ils constituent donc des formes non verbales ou non uniquement verbales de réponses. Ils ancrent le propos dans des formes de réalités subjectives. Ils participent à la construction de la non-fiction.

Portrait moyen des Berthier reconstitué par superposition de portraits de Berthier publiés sur Internet

9 – Ne penses-tu pas que les portraits statistiques présentés sont difficiles à « suivre » au niveau, précisément, des statistiques que tu établis à partir des 18 personnes interrogées en comparant leurs propos afin d’établir les pourcentages qui donnent le ressenti de cet événement ? N’y a-t-il pas un moment, à la suite de ces portraits, où l’on ne sait plus finalement « quoi penser » ? Est-ce une volonté de ta part ? Pourquoi ?

Les Berthier transposent la statistique dans l’écriture de portraits, ils exploitent les méthodes du sondages dans l’exposé de croyances personnelles. « Comment peut-on faire pour représenter une idéologie ? », « Que signifie partager une idéologie ? » sont des questions qu’on s’est souvent posées et qui ont provoqué des inventions textuelles fortes. On peut, par exemple, décrire des mutations dans des usages comme le fait Klemperer dans LTI, on peut représenter des mécanismes institutionnels comme analyseurs d’une société comme le font Foucault ou Lourau, re-décrire des faits divers comme Duras. Moi, j’ai constaté simplement qu’on utilise les statistiques pour arrêter la discussion, et parce qu’elles produisent, comme naturellement, leurs effets de certitudes modifient à leur mesure les croyances, les positions et les dispositions à agir chez nous. Mais quel type d’effet de vérité produisent-elles en fait ? Quelle est leur valeur ? Pour le savoir ou, disons, pour en avoir une notion sensationnelle, j’ai décidé d’en faire un usage déviant. Un peu comme lorsque vous voulez voir ce que vaut un art martial en vous en servant dans un sport d’équipe (par exemple, en vous demandant ce que vaut le kung-fu, qui prétend vous conférer des qualités universelles, pour jouer au foot). Les enquêtes statistiques, donc, dans quelle mesure sont-elles compatibles avec la description acceptable d’une opinion individuelle ? Jusqu’à quel point les connaître nous permet de percevoir ce à quoi ou à qui nous ressemblons ? Dans Les Berthier, j’ai utilisé les statistiques de manière à ce qu’elles structurent chaque autoportrait et me permettent de traiter des masses d’opinions individuelles en les rapportant à chaque fois à ce que pense un sujet au moment donné bien concret où il me répond. Le quantitatif est rapporté au subjectif, au qualitatif mouvant de l’individu élaborant ses réponses téléphoniques, interprétant les questions, pris dans les associations d’idées que provoque le questionnaire, les interactions avec le contexte dans lequel il répond, ce que gomment toujours les enquêtes traditionnelles.

10 – Une dernière question qui nous permettra sans doute de discuter un jour plus longuement avec toi sur D-Fiction : qu’est-ce – pour toi, aujourd’hui – que la littérature ?

Comme la vie, le temps, l’amour, la littérature fait partie de ces concepts qu’on ne peut définir sans occasionner de dispute ; ou, pour mieux le dire, dont la définition même est disputative. Le simple fait d’écrire cela l’est encore. Dire ce qu’est la littérature, c’est au mieux suggérer ce qu’on voudrait qu’elle soit. Je dirai donc que j’aimerais que la littérature soit l’occasion d’intensifier, de multiplier les formes et les sujets de discussion concernant la vie pratique présente, qu’elle accède à une certaine pertinence immédiate, mais spécifique, de ce point de vue. J’aime plus que les actes de paroles institués, ceux qui cherchent à être instituants, ceux, par exemple, qui visent à occasionner des états de crise collective où on se met à parler librement, à « paroler », lors desquels des formes de rationalité émergent, des actions nouvelles peuvent s’élaborer. Serait littérature tout ce qui nous sort du privé et provoque ces états d’action solidaire.

Entretien © Christophe Hanna & Caroline Hoctan (mai 2012) – Photos © Questions théoriques

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