Entretien avec Alessandro Mercuri

Alessandro Mercuri s’entretient par écrit avec C. Hoctan et J.-N. Orengo :

1 – Alessandro, tu as vécu toute ta jeunesse en banlieue parisienne avant de t’établir aux États-Unis pour y continuer tes études supérieures. Peux-tu revenir sur ton parcours et nous expliquer ce qui t’a amené à devenir réalisateur ?

Sans vouloir faire du Heidegger de comptoir ou de supermarché, arrêtons-nous un instant sur le terme de parcours, chemin pour aller d’un point à un autre. Ce chemin est-il tracé, disparaît-il par endroits pour réapparaître plus tard, est-ce une route de terre, asphaltée, accidentée, un chemin qui sent bon la noisette, ou au contraire une voie tortueuse où l’on se perd pour soudainement se retrouver dans une forêt obscure ? Comme dirait le DJ ontologue allemand, scratcheur de concepts, est-ce un chemin qui ne mène nulle part ? Un chemin qui s’arrête soudain dans le non frayé ? Plus qu’un parcours, je préfèrerais évoquer des souvenirs. J’ai passé mon adolescence dans un lycée international, situé dans une ville tout droit sortie d’un film de Luis Buñuel, de sa période française, pompido-giscardienne : Saint-Germain-en-Laye. Louis XIV y est né. Adolphe Thiers y est mort. Les armes de la ville sont le berceau du Roi. Elles rayonnent et blasonnent : d’azur au berceau semé de fleurs de lys, accompagné en chef d’une fleur de lys et en pointe de cette date : 5 7bre 1638, le tout d’or. Tout le contraire des ténèbres au cercueil parsemé de fleurs mortes et chrysanthèmes mordorées de notre Adolphe national. La ville renferme néanmoins d’inestimables trésors artistiques tels l’Escamoteur (1475) de Hieronymus Bosch, invisible aux yeux du public, caché dans le coffre fort d’une banque et les collections préhistoriques du Musée d’Archéologie nationale dont la Vénus de Brassempouy, le Bison se léchant et le Cheval de Lourdes. Si le salon des Arts incohérents s’était tenu à Saint-Germain, on aurait pu y admirer au côté du monochrome rouge d’Alphonse Allais, Récolte de la tomate sur les bords de la Mer Rouge par des cardinaux apoplectiques (1884), une autre toile intitulée Bison se léchant, observant La Vénus de Brassempouy se rendre chez l’escamoteur en amazone sur le cheval de Lourdes. Le monochrome rouge d’Alphonse Allais est-il le spoof du Carré blanc sur fond blanc (1918) de Kazimir Malevitch ? Serait-il une parodie précédant l’original dont il est par anticipation la copie ? Qu’est-ce donc qu’un pastiche qui apparaît avant que le maître n’ait peint l’original ? Cette question fondamentale que pose la modernité des Arts incohérents à Dada puis de Marcel Duchamp à Maurizio Cattelan, est longtemps restée sans réponse. Pour y répondre, je vous renvoie à l’ouvrage Des Arts incohérents à l’Art dégénéré, de la 3e République au IIIe Reich, qui, bienséance oblige, n’existe pas. Pour revenir aux parcours et souvenirs, j’ai eu la chance dans ce milieu international, de suivre une scolarité bilingue où Dante, Ungaretti et Néron étaient étudiés au même titre que Napoléon, Flaubert ou Rimbaud. Nous sommes au milieu des années 80 avant que ne s’effondre l’Empire soviétique. Kim Basinger et Grace Jones sont les James Bond girls de la décennie et dans ce lycée, anciennement de l’OTAN, les adolescentes suédoises ou brésiliennes sont des nymphes victimes de leur charme tandis que les cours de langue russe sont bizarrement suivis par de jeunes américains. J’ai ensuite poursuivi des études de lettres et de philosophie en hypokhâgne, khâgne et à l’université. Paris X était située entre de gigantesques barres d’HLM, l’agence ANPE et la toute nouvelle maison d’arrêt de Nanterre. La fumée de haschich y était si dense qu’il n’était pas rare que les effluves pénètrent l’amphithéâtre où le philosophe Jean-Luc Marion monologuait sur la phénoménologie d’Husserl, écouté par des étudiantes en pâmoison transcendantale. Puis, je suis parti m’installer aux États-Unis, où j’ai étudié au California Institute of the Arts, institut fondé par Walt Disney. L’air conditionné réglé à la puissance maximale y est réfrigérant, glacial. Selon la légende urbaine, le cadavre cryogénisé de Walt serait stocké dans les sous-sols de l’institut. J’y ai réalisé Alien American : un documentaire sur une femme qui prétend être une extra-terrestre. Le cinéaste James Benning qui enseigne à CalArts a été l’un des rares à prendre ce projet au sérieux. Pour répondre à la dernière partie de votre question sur « ce qui m’a amené à devenir réalisateur », il est peut-être préférable de se rendre directement à la question 16.

2 – D’où te vient cet intérêt appuyé pour la littérature ? Qu’est-ce qui l’a déclenché ? Quelles sont les œuvres qui t’ont marqué et accompagné durant ces années ?

Après l’université, j’effectue mon service militaire à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Durant ces dix mois, je suis plongé dans la pensée taoïste. Les autorités militaires m’autorisent à écrire et publier sur leur réseau sécurisé. Il s’agit d’une sorte de conte pour enfant, une histoire de lapin qui disparaît dans un chapeau de magicien, oublié par un vieux prestidigitateur devenu sénile. L’armée française a été mon premier véritable lecteur. Je découvre alors le sens de l’humour des militaires. Je me rappelle de longues discussions sur Chrétien de Troyes avec un lieutenant-colonel breton qui connaissait par cœur la forêt de Brocéliande. La forêt magique est située en partie sur une zone d’entrainement militaire avec des lieux dits aux noms envoutants tels que Folle pensée, Le Val sans Retour. J’imagine que cet intérêt pour la littérature vient tout simplement de noms tels que ceux-là. On m’a raconté que nouveau-né, j’ai séjourné l’été au bord du lac Léman. La lumière à la surface de l’eau était, paraît-il, éblouissante. Un an plus tard, en Italie, à Sirolo et Numana (noms admirables) au bord de la mer Adriatique, l’un des premiers mots que je prononce est Tan nè. Les galets sur la plage sont d’un blanc intense et, apparemment, j’utilise cette onomatopée pour décrire la lumière. Or la ville au bord du Lac Léman dans laquelle j’ai passé cet été a pour nom Tannay. Je n’ai absolument aucun souvenir ni de Tannay le lieu, ni de Tan nè le mot pour dire la lumière. Cette problématique « inconsciente » liée au langage n’est peut-être pas étrangère aux titres que donne Marcel Proust à la troisième et deuxième partie Du côté de chez Swann et d’À l’ombre des jeunes filles en fleur.

 

Noms de pays : le nom

Noms de pays : le pays

 

Est-il nécessaire pour rendre cette histoire plus invraisemblable de préciser que la ville de Tannay est située dans le canton de Vaud dans une région nommée Terre Sainte. Pour répondre à votre question sur cet intérêt pour la littérature, j’ai l’impression qu’il s’agit plus globalement d’un rapport au langage qu’il soit écrit ou autre, visuel, musical… Dans le cadre de la littérature, j’aurai tendance à y mettre tout ce qui s’écrit et de considérer la philosophie comme un genre littéraire. En tout cas, c’est plutôt sous cet angle, qu’elle m’intéresse. Si le terme de poète maudit n’a peut-être plus grand sens aujourd’hui, celui de philosophe maudit continue malgré lui à exister. Les penseurs sophistes demeurent tout aussi infréquentables, irrécupérables qu’ils l’étaient il y a plus de 2000 ans. Leur façon immorale de subvertir le langage, de transgresser le règne de la vérité demeure encore aujourd’hui pour beaucoup insupportable. Il suffit de prononcer le mot de « sophisme »… et de rajouter : « Et tout le reste est littérature ». On pourrait aussi relier la littérature à d’autres pratiques artistiques sur le langage et les signes. Je pense au travail conceptuel de Stefan Brüggemann, aux collages de titres de faits divers à sensation, les London Pictures (2012) de Gilbert et George, aux Textworks de Richard Long ou encore les performances et Théories tentatives d’Éric Duyckaerts. Si la littérature m’intéresse, c’est au même titre que d’autres formes d’expression. Par delà la littérature « en soi », il y a la littérature « pour soi », dans une démarche plus opportuniste, moins désintéressée et de confronter la littérature avec ce qui n’en est pas. Imaginons par exemple un pastiche d’un Harlequin où le roman à l’eau de rose se transformerait peu à peu en roman noir. Prenons Un voisin très troublant de Anne McAllister, acheté au hasard dans un supermarché, une enseigne de grande distribution dont le logo est orné d’un rouge gorge, oiseau qui d’après la marque « rappelle le côté sympathique et proche de l’homme » et au slogan métaphysique : « la vie, la vraie » laissant présager un au-delà… comment dire… passablement mensonger. Le roman commence ainsi : – Je pensais à des petites boites argentées et roses, garnies de bonbons mous, expliqua Vangie avec excitation, à l’autre bout du téléphone. Et se termine en apothéose : – Que dirais-tu d’avoir des enfants ? murmura-t-il, allongé contre elle. – Autant que tu veux, répondit-elle, le cœur débordant de joie et d’amour. Qui est Vangie ? Un anagramme ? Une hôtesse de téléphone rose ? Est-elle sur écoute ? Que contient en réalité cette petite boite argentée et rose ? Des bonbons mous ou tous les maux de l’humanité ? Comme passe-t-on du mythe à la mythomanie ? Vangie est-elle une imposteure, une imposteuse ou une impostrice ? Les mots ont-ils encore un sens ?

 

 

À propos de mythomanie, j’ai longtemps été intéressé par la relation qui existe entre la mythologie, la littérature des origines et l’archéologie. Parfois, les deux se mêlent comme dans L’Épopée de Gilgamesh, traduit par Jean Bottéro. Le texte sur papier, à l’origine sur tablettes, se lit malgré des passages manquants, des absences, des tablettes qui ont disparu ou qui restent à découvrir. Il s’agit donc de fragments, d’une œuvre ouverte qui continue à vivre à l’échelle de millénaires. Pour revenir à l’opportunisme, je pense aux aventures de l’archéologue allemand Heinrich Schliemann qui découvre Mycènes et Troie à partir de l’œuvre d’Homère. Schliemann don-quichottait-il sans le savoir ? « Je me rappelle d’une voie pavée dans les ruines d’Éphèse qui autrefois menait au port et qui aujourd’hui se perd dans la poussière et la végétation car depuis longtemps déjà, la mer s’est retirée à des kilomètres ». Si Schliemann a lu les paysages qu’il découvre, Ovide, lui, a visité les lieux qu’il décrit. Voyageant en Grèce, le poète latin a sûrement pratiqué une ethnologie des mythes. Deux mille ans plus tard, Pier Paolo Pasolini a fait quelque chose de semblable cinématographiquement à travers Œdipe Roi et Médée. Les Métamorphoses d’Ovide, bible zoophile gréco-romaine, n’ont cessé d’influencer l’histoire de l’art, du Bernin à Matthew Barney, en passant par Picasso. Il s’y déploie une écriture d’effets spéciaux poétiques, qui donne à voir la transformation, le devenir des formes, l’invisible, non pas au sens mystique du terme mais quelque chose de mentalement insaisissable. Le destin du poème est si extraordinaire que parfois la métamorphose, le séquençage n’advient pas dans le livre mais dans les œuvres qui ont pu naître du texte. Voir ci-dessous une même représentation de Léda et le Cygne par François Boucher (1740), Paolo Veronese (1585) et Cesare de Sesto (1510) d’après une œuvre aujourd’hui disparue de Léonard de Vinci. Les trois peintures représentent la scène avant, pendant et après : les préliminaires, l’accouplement et la naissance d’une nouvelle espèce mi mammifère, mi ovipare, éclose d’œufs de cygne. Où comment imaginer une évolution des espèces qui dépasserait la dichotomie entre le créationnisme et le darwinisme.

 

 

3 – Ton premier ouvrage, Kafka Cola : sans pitié ni sucre ajouté (Léo Scheer, 2008), inaugure une méthode qui est désormais ta marque de fabrique : des références hybrides, empruntées aussi bien à la culture dite populaire qu’à celle dite savante, le tout mis au service d’une rhétorique du même genre : le jeu sur les mots et les expressions voisine avec l’argumentation d’un essayiste. Le titre lui-même en est d’ailleurs un bel exemple. Parle nous de cette méthode là, de ce qu’elle peut signifier dans le champ intellectuel aujourd’hui, de ce qu’elle permet.

Vous parlez de « méthode ». Il est justement question de Descartes dans ce livre, de manière libre et insouciante. Je ne fais que survoler la chose comme un avion qui survolerait le continent cartésien. Au cours du voyage, on entend une hôtesse de l’air chuchoter, sensuellement : « Mesdames, messieurs, sous votre droite, vous pouvez observer le cogito ». Je mets en parallèle le « je » de Descartes, le retour sur soi de la pensée et donc la nature fondamentalement schizophrène de la conscience avec le cogito de Rimbaud. Cela donne « Je pense donc je est un autre ». On pourrait poursuivre avec une analogie entre Arthur Rimbaud et John Rambo, interprété par Michael Sylvester Gardenzio Stallone. David Morrell, l’auteur du roman Rambo : First Blood (1972) a réellement nommé son personnage en hommage à Rimbaud, au poète devenu marchand de… Il est vrai que tout cela n’est pas très sérieux. Cette méthode n’est donc pas critique, mais plutôt paranoïaque-critique. Elle est aussi en un sens une critique de la critique, d’une certaine forme d’hyper-rationalité qui sent le renfermé, comme une armoire que l’on ouvrirait et d’où tomberaient des cadavres, celui du formalisme putréfié, des certitudes faisandées.

 

 

 

Cette « méthode » participe d’une envie ludique, un goût pour le jeu contre l’esprit de sérieux. Cela consiste aussi à appliquer au champ de l’essai des éléments que l’on a tendance à oblitérer dans ce type d’ouvrage. Peut-être est-ce lié au fait que le territoire de l’essai s’est considérablement réduit ou qu’il y ait un malentendu sur le sens de ce que doit être l’essai littéraire ou philosophique ? Est-ce de l’ordre d’une opposition entre l’essai et le roman, de la fiction et de la non fiction ? Pourtant de Sade à Sterne, la littérature du XVIIIe ne cesse de mélanger ces genres. L’idée serait donc d’intoxiquer la notion de discours et de lui injecter une dose de libertinage conceptuel et de légèreté.

4 – Kafka Cola, c’est presque un titre engagé, un titre programmatique du moins, un titre qui sonne fort. Tu y traites de la publicité, de l’ex nouvelle ère Internet ou encore du cinéma français. C’est d’ailleurs à partir de la fameuse phrase de Patrick Le Lay sur le « temps de cerveau humain disponible » vendu à Coca-Cola que ce livre se construit. Grâce à des sources aussi riches qu’inattendues, tu proposes dans cet ouvrage un véritable décryptage de notre société de consommation à travers sa représentation médiatique et tu poses ainsi la question de savoir qui – de l’œuf ou de la poule – l’a engendrée. Parle-nous du sens de cette œuvre.

Balzac appelait à faire concurrence à l’état civil. J’ai le sentiment que la littérature dite engagée est souvent sourde à cet appel. Les tours d’ivoire sont parfois recouvertes de slogans politiques. On pourrait aussi imaginer vouloir faire concurrence à l’idéologie, cette forme dominante du discours intellectuel ou discours critique qui légitime et norme la pensée. Ces idéologies sont d’autant plus prégnantes qu’elles s’ignorent en tant que telles comme idéologies, sans jamais questionner leurs propres conditions de possibilité intellectuelle, économique, sociale comme si elles semblaient tout droit tomber du monde éthéré des idées. L’idéologie naît dans les choux. Avec Kafka Cola, j’avais donc envie de prendre le contre-pied face à l’indignation générale et à l’hystérie collective qu’avait suscité cette phrase de Le Lay. Le patron de TF1 a enrichi le langage d’une nouvelle figure rhétorique tabou : l’anti-aphorisme. Le projet est sans nul doute plus influencé par La Philosophie de Andy Warhol de A à B et vice versa que de tels ou tels maîtres à pensées, concepts tartes à la crème et enfonceurs de portes ouvertes. Dans cet essai, l’effroi est théâtralisé. Comme dans une farce ou une satire, le ton y est volontiers outrancier ou caricatural. L’idée était d’arpenter ce qui pouvait tenir lieu aujourd’hui en France d’inconscient collectif d’où cette longue litanie de titres de films hexagonaux, véritable manifeste pour une dictature des bons ressentiments. Le livre joue aussi avec quelque chose de volontairement hétérogène : la multiplicité des citations, des emprunts et des écarts de langage, une esthétique du collage, et le désir de faire s’entrechoquer l’ensemble des discours produits, qu’ils soient politiques, publicitaires, religieux ou scientifiques. Il y est question d’une certaine forme de travestissement. Si j’écris par exemple : « Il en va ainsi de la philosophie des grandes âmes sèches, qui pratiquent la justice des concepts et l’éthique des idées comme on offre un caramel mou du bout des doigts, à la sortie de la kermesse dominicale ». L’auteur de cette kermesse, de la citation en italique, n’est pas Flaubert mais Fillon… François Fillon, ancien Premier ministre français, amoureux de courses automobiles, qui à l’heure des Vélib’, Autolib’ et Paris Plages, veut, dit-on, transformer les voies sur berges de Paris en circuit de Formule 1. Les canards qui se déplacent en famille le long des berges de la Seine sauront apprécier les bi-turbos de cette dérive droitière.

5 – Ton travail n’est-il pas dès le début, une tentative de nettoyer les discours actuels (discours culturels surtout, mais aussi social, politique voire scientifique) de leurs scories argumentatives ?

On pourrait aussi dire la même chose en avançant l’inverse : c’est une tentative de salir les discours actuels, de les dépolir, de les dé-policer ou de les polissonner. L’objectif à atteindre serait de retrouver la qualité du papier de verre, quelque chose d’abrasif, rempli d’aspérités et qui donne vie à une certaine altérité. Il y a parfois dans les processus d’argumentation ou de démonstration, un aspect formel mais qui contrairement à la logique formelle, est dénué de toute dimension poétique. Cela donne l’impression d’une couche de vernis mais qui ne recouvrirait en réalité aucune peinture, ni même un carré blanc sur fond blanc, ni même une toile vierge, ni même un châssis sans toile. C’est finalement toute la beauté paradoxale ou involontaire (comme l’on parle de comique involontaire) de l’argumentation que de tourner dans le vide. Vous utilisez le terme de « scories ». Je viens de réaliser avec Haijun Park pour le webmagazine ParisLike, une vidéo sur le musicien, platiniste et plasticien eRikm qui s’intitule Scories / Spirales. eRikm travaille justement autour de la scorie, du résiduel, de l’accident. Ce qui relève du déchet est parfois plus intéressant que l’organe noble pour reprendre une expression médicale ou la pièce noble dans le langage de la boucherie. Le cœur du bœuf est considéré comme un abat, le cœur de l’homme comme un organe noble. C’est à ne plus rien comprendre.

6 – Peeping Tom (Léo Scheer, 2011) traite, quant à lui, du sophisme, de la construction de barrages par des castors, de la représentation de la résurrection du Christ, de Superman, de Happy Tree Friends, de Piero della Francesca, de la pornographie, du Roi Soleil, de l’art d’avoir toujours raison, etc. Tu y précises un peu plus ton périmètre d’action et tu mets particulièrement l’accent sur la dimension para-scientifique de certains enjeux actuels. Parle-nous de ce deuxième opus.

Il y a para-sciences et para-sciences. Prenons le canular scientifique d’Alan Sokal, Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique (1996). Ce pastiche se moquait d’une certaine rhétorique post-structuraliste considérée comme une démarche pseudo-scientifique. Quant à l’hypothèse du scientifique Jacques Benveniste sur la poétique Mémoire de l’eau (1988), elle a été jugée par certains comme étant une supercherie para-scientifique. Une enquête a été menée faisant même intervenir un prestidigitateur afin de vérifier la validité des expérimentations. En lisant des traités scientifiques anciens, on peut avoir l’impression d’être confronté à de la para-science. Peut-être en sera-t-il de même dans le futur. Il y a aussi une dimension poétique à cette question, la création démiurgique d’un univers aussi délirant et phantasmatique soit-il. J’ai récemment découvert l’ouvrage stupéfiant de Carlo Ginzburg, Le Fromage et les vers. Ainsi parle le meunier Menocchio, dont les propos ont été retranscrits par l’Inquisition lors de son procès qui le mena au bûcher en 1600 : « J’ai dit que tout était chaos, terre, eau, feu ensemble, et ce volume fit une masse, comme le fromage dans le lait, et les vers y apparurent et ce furent les anges… ». De la para-science à la science-fiction, il n’y a qu’un pas que la NASA n’hésite pas à franchir quand elle se joint à la promotion d’un nouvel épisode de Star Trek ou du programme de recherche SETI : Search for Extra-Terrestrial Intelligence. Ayant vécu en Californie, le berceau de la pensée New Age, je me suis passionné pour cette culture sous-post-anti-néo-philosophique. Aux caisses des supermarchés où l’on peut non seulement acheter des cigarettes, régler ses achats mais aussi retirer de l’argent, on trouvait également le Weekly World News, défunt journal dont le slogan était « The World’s Only Reliable Newspaper ». Dans l’univers de la fiction, les fameux agents spéciaux qui nous protègent d’une invasion extraterrestre, qui pourtant a déjà eu lieu, les Men in Black (MIB) en ont fait leur principale source d’information.

 

 

Avec ou sans pop-corn, le troisième épisode des aventures des agents fédéraux-intersidéraux, MIB III, le film, débarque dans les salles obscures françaises en mai 2012, quelques jours après l’élection de François Hollande. L’actuel Président de la République revendique son ancrage dans la France profonde. Jeune homme, il a également exploré aux États-Unis d’autres profondeurs. En 1974, alors étudiant, il sillonne le pays d’Oncle Sam et du Colonel Sanders, d’Est en Ouest et rédige un rapport approfondi sur l’économie du fast food. Passionné de junk culture, il prévoit l’arrivée imminente du hamburger en France. Trente-huit ans plus tard, durant la campagne présidentielle, il confie à Steve Erlanger, journaliste au New York Times : « I could have made a fortune in cheeseburgers, but I finally chose politics ». Nicolas Sarkozy avait presque dit l’inverse : « Quand j’arrêterai la politique, j’irai faire du fric ». Mais chut ! Ne parlons surtout pas d’argent. Il est si vulgaire et superficiel. Il semblerait qu’en France le flouze soit plus obscène que le sexe chez les pudibonds yankees. Même recyclé, il reste sale. Les maladies vénériennes ne sont rien comparées à la malédiction vénale. Bienvenue dans la patrie de l’hypocrisie, des supers Tartuffes et si Précieuses ridicules. Quoi qu’il en soit, les chiffres sont là. La France est aujourd’hui le deuxième marché mondial du hamburger et le premier consommateur d’antidépresseurs. Hamburgerophile et visionnaire, François Hollande est aussi ketchupmancien. Il lit dans la sauce tomate comme d’autre dans le marc de café ou les entrailles de poulets KFC. Il fallait donc s’y attendre, MIB III est projeté en version française au Palace, le cinéma de Tulle, ville-préfecture dont François Hollande, ex-député et Président du Conseil général de la Corrèze, a longtemps été maire. En ce département de la Corrèze, entre le 11 mai 1977 et le 23 mars 2011, pas moins de 7 observations d’ovnis, nocturnes et diurnes, ont été enregistrées auprès du GEIPAN. Le GEIPAN est le Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés. L’organisme dépend du Centre national d’études spatiales, le CNES, qui lui-même dépend des Ministères de la Recherche et de la Défense. Le président François Hollande, chef des Armées de terre, des airs et de mer, n’a-t-il pas, le jour de son investiture le 15 mai 2012, sous une pluie diluvienne, « dans le jardin verdoyant et fleuri » – dixit le communiqué de presse de l’Institut Curie – rendu un hommage émouvant à la vitalité de la recherche scientifique française ? Quelques heures plus tard, François Hollande est dans les airs, à bord du Falcon présidentiel. Il se rend à Berlin rencontrer la Chancelière allemande. Le vassal part à la rencontre de sa suzeraine. Tonnerre, décharge d’électricité, éclairs et explosion de lumière. À 17h05 la foudre frappe les ailes et le fuselage de l’avion. En ce 15 mai 2012, les éléments se déchaînent et la nature lyrique répond à l’ode d’une nation dithyrambique. Le temps soudainement se fige mais au-dessus des nuages noirs lourds de présages, lentement, les Moires, divinités du destin et du textile, rembobinent leurs fils : du 12 mai 2012 au 11 mai 1977. En ce 11 mai 1977, en Corrèze, l’épopée n’est plus seulement nationale mais intersidérale. Les cieux, tels des montgolfières se gonflent et s’étendent à l’échelle de la voute céleste. Voici retranscrit le premier cas observé d’objet volant non identifié en Corrèze à Eygurande, commune située à l’extrémité Nord-Est du parc naturel de Millevaches, connue pour sa production de fromages de lait de vache : Fourme, Meule, Bleu, Corrézien, P’titDome… D’après les données du Centre national d’études spatiales, le témoin des événements serait un adulte de sexe masculin, doté d’une curiosité active et d’une crédibilité normale.

Résumé : Observation de deux boules oranges émettant de la lumière.
Description :
Le 11 mai 1977 vers 23h20 une personne remarque la présence de deux énormes boules lumineuses situées à l’Est de sa maison. A 50 mètres du sol, elles sont immobiles et éclairent fortement le sol. Au bout d’une minute et avant la disparition complète du phénomène, le témoin entendra un bruit de pales d’hélicoptère et verra une lumière jaune très intense éclairer le secteur. Aucun autre témoignage ne sera recueilli sur ce phénomène pour lequel nous manquons d’informations.
Compte-rendu :
Aucun.

Les sceptiques peuvent consulter la copie du Procès verbal enregistré auprès de la Gendarmerie nationale. Vous me posiez la question : « Parle-nous de ce deuxième opus ». L’excitation socialo-stellaire étant à son comble, je me suis laissé emporter par ce Président qui se revendique comme « normal » et je crains d’en avoir oublier de parler de Peeping Tom. Ces expériences extraterrestres corréziennes prolongent néanmoins le propos du livre et les interrogations qu’il soulève : Le changement est-il ici et maintenant, ou ailleurs et de tout temps ?

7 – Dans ces deux livres, les éléments que tu utilises dans ta réflexion (iconographies, extraits de films, références littéraires, sociologiques, scientifiques ou historiques, slogans publicitaires, paroles de chansons, données statistiques, photomontages, citations, etc.) sont organisés pour produire une réflexion originale sur le sujet tout en lui donnant un sens nouveau, souvent percutant, toujours pertinent. Qu’est-ce qui préside au choix des éléments utilisés ? Ce sens est-il connu dès le début comme dans beaucoup de discours théorique ou te laisses-tu surprendre par le la collusion d’éléments disparates ? Bref, l’effet de surprise que ressent le lecteur est-il aussi le tien parfois ?

L’effet de surprise tient lieu à la mise en relation d’éléments disparates. Dans le Manifeste du surréalisme, André Breton cite Pierre Reverdy qui écrit à propos du concept d’image qu’ « elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique […] ». L’image serait de nature dialectique. Elle serait double, comme vue au travers d’un stéréoscope imaginaire où deux réalités simultanées donneraient la sensation d’une profondeur et d’une pensée en relief. J’essaie de jouer sur les deux tableaux, celui de la théorie et de la fiction, de générer des effets de fiction dans la théorie. Il s’agit, en quelque sorte, d’un essai-fiction qui pourrait se résumer à une dialectique primesautière…

 

la théorie comme thèse : vouloir le beurre,

la fiction comme antithèse : l’argent du beurre,

l’essai comme synthèse :  et le sourire de la crémière.

Dans Peeping Tom, j’assume et revendique l’aspect spectaculaire, sensationnaliste des sujets traités. Il s’agit d’un effet de divertissement entendu à la fois comme distraction et comme détournement. Un gigantesque barrage de castor découvert par un scientifique à l’aide de Google Earth, des légendes urbaines, des canulars, ou des mystifications, cela attire évidemment l’attention du lecteur. Qu’il soit question de pop culture, de contre-culture ou de manière plus générale d’inconscient collectif, ce recueil d’essais travaille un champ émotionnel lié à la paranoïa, le dédoublement, l’horreur, l’excitation rétinienne ou sexuelle, le catastrophisme et la superstition. Des thèmes plutôt vendeurs, accrocheurs. Il y a aussi un petit côté fête foraine à la démarche, un côté marchand du temple, où l’on trouverait à boire et à manger. Du côté de l’auteur, pour celui qui écrit, l’effet de surprise est dû à la recherche, à la collection d’informations et au travail de réagencement. Cette surprise est aussi celle que permet Internet en ramifiant à l’infini les recherches d’où le gogol, étymologie de google, le nombre 10100, un peu comme les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau. Les textes fonctionnent à la manière d’une promenade sans but préalablement déterminé. Au cours d’une promenade, éveillé, on fait des rencontres le plus souvent inattendues ou dans un rêve inexpliquées. On bifurque, on se perd, on revient sur ses pas, on découvre un raccourci. Pour donner un exemple de surprise, je prendrai Turkish Delight un article où sont mis en relation l’activité du soleil, une éclipse, une panne géante d’électricité et la naissance d’un agneau à visage d’homme. Il est question dans ce texte d’une Déposition de croix du peintre maniériste Rosso Fiorentino (1528). En Toscane, lors d’un pèlerinage Piero della Francesca, j’ai découvert par hasard l’œuvre du Rosso dans l’église San Lorenzo à Borgo San Sepolcro, la ville natale de Piero. Le tableau était faiblement éclairé. On n’y voyait pas grand-chose. Quand tout à coup, derrière le visage de la Vierge évanouie de douleur, une figure monstrueuse et démoniaque m’est apparue. Le malin est physiquement présent sous la croix. Terrassé par la frayeur, le spectateur est en proie au syndrome de Stendhal… inversé, une extase par la terreur où l’on ne sentirait plus battre son cœur, comme celui d’un vampire ou d’un mort-vivant. Je souhaitais, pour les besoins du texte, mettre en relation le tableau et son monstre avec le thème de l’éclipse. En faisant des recherches, quelle ne fut ma surprise de découvrir une courte description de l’œuvre de Rosso Fiorentino établie par Giorgio Vasari dans Le Vite (1550) où il met en relation la mort du Christ et un « je ne sais quoi de ténébreux dans les couleurs devant rendre l’éclipse ». Tout cela est bien entendu anecdotique et ne saurait prêter à une aucune conséquence si n’est que cet effet de surprise est l’expérience vécue d’une découverte.

 

 

8 – Qu’est-ce qui t’a poussé, au départ, à associer l’image à l’écriture, c’est-à-dire le cinéma à la littérature en mêlant dans tes œuvres écrites et filmiques, autant les références « littéraires » que « cinématographiques » ?

Imaginons, pour s’amuser, que l’image et l’écriture soient comme le signifiant et le signifié dont le signe serait « l’imagécriture ». Et si l’on contreplaque cette hypothèse sur Saussure cela donne que l’image est aléatoire, arbitraire et l’écriture déterminée. Les sous-titres de films conçus pour malentendants, présentent graphiquement les dialogues au même titre que l’ensemble des sons présents à l’image, son d’ambiance, klaxons, oiseaux, musique, soupirs, pleurs, pluie et cris… Les onomatopées abondent. Le sens et les sons acquièrent la même importance. La parole et le bruit, le bruit et la musique s’équivalent comme si l’on regardait un film remixé par John Cage. Existe-t-il une conscience cratyléenne du langage et de l’image ? Il existe des objets-images, des entités que l’on perçoit visuellement qui sont en elles-mêmes des images, comme des images d’images : une hallucination, un nuage, le feu, les étoiles, les apparitions de Vierge… Quand on dit que les apparences sont trompeuses, cela souligne bien le caractère ambigu de l’image. Inversement, il faudrait souligner le caractère polysémique du langage. Si l’image est une illusion, pourquoi l’écriture et donc in extenso la vérité ne seraient-elles pas aussi fallacieuses ? La pensée peut-elle faire l’économie de toute ambiguïté ? Une pensée sans ambiguïté est-elle véritablement une pensée ? L’une des beautés du langage, l’un de ses charmes, là où la langue se dévoile, réside aussi dans l’équivocité, dans ce qui prête à confusion, comme un regard équivoque, une invitation, une séduction, ou bien une erreur d’interprétation. C’est le côté interlope du langage. Si l’on est esthétiquement parlant catholique romain, c’est-à-dire baroque, et donc quelque part forcément iconolâtre, il est difficile d’opposer les sens et la raison, l’image, l’oralité et l’écriture, la surface et les profondeurs, le corps et l’esprit. Ainsi, l’esprit prend-il corps dans l’image. Ce point de vue syncrétique est à rapprocher de ce que Camille Paglia définit comme le « catholicisme italien païen » (Italian pagan Catholicism). À l’ère de l’art préhistorique, dont la découverte est paradoxalement fort récente à l’échelle de l’histoire de l’art, à l’heure des peintures rupestres des grottes de Lascaux et Chauvet, ne serait-il pas temps de revisiter l’allégorie platonicienne, le mythe de la caverne ? Cette ère préhistorique, pour nous occidentaux, rappelle le temps du rêve aborigène. Raconter un rêve, c’est souvent se heurter aux limites du langage, au fait que les images débordent de la parole et lui sont irréductibles. Pour finir, je voudrais citer Nam June Paik. Il s’agit d’un croquis que j’ai étrangement découvert sur le site de la New World Encyclopedia, le wikipedia de l’Église de l’Unification, la secte coréenne Moon. Dans les deux cercles, on peut lire : « Il y a un cercle. C’est l’art. Il y a un autre cercle. C’est la communication. Ils se chevauchent et forment une graine de jujube. C’est l’art vidéo. L’art vidéo est aussi solide qu’une graine de jujube ».

 

 

9 – Malgré la variété des thèmes abordés dans tes deux ouvrages, ceux-ci esquissent néanmoins une réflexion globale, qui se dévoile au fil des chapitres, sur cette question passionnante et difficile du « faux » et du « vrai », de la « vérité » et du « mensonge », bref de la « réalité » et de l’ « illusion », voire de l’ « imposture ». Explique-nous ton intérêt pour ces notions et ton obsession à les sonder, de les mettre en perspective à travers une œuvre de création littéraire ou cinématographique.

Le vrai et le faux ne se complètent ni ne s’opposent pas dans un rapport de dichotomie. Ils sont en symbiose d’un point de vue esthétique en tout cas. Et c’est là, je crois, l’enjeu de la chose, c’est de substituer à des considérations théoriques une approche esthétique. D’où mon intérêt pour le baroque qu’il soit littéraire, philosophique ou artistique, Cervantès, Leibniz et Le Bernin. C’est un art du foisonnement des formes, un art de l’illusion, où les plis d’étoffes se confondent avec la chair, où dans les fontaines romaines l’eau se confond avec la pierre, où dans la nature l’eau sculpte la roche. C’est un art de l’artifice et de la simulation. En découpant l’histoire avec une grande Hache, on pourrait faire débuter ce qu’on nomme abusivement post-modernité non pas au XXe siècle mais au XVe avec Christophe Colomb. Quand il débarque aux Caraïbes, il croit être au Japon et décrit les paysages cubains non pas comme ce qu’il observe in situ mais d’après ses lectures de voyages aux Indes. Il est aussi étrange que l’industrie du cinéma se soit installée en Californie dont l’étymologie California renvoie à l’île magique où régnait l’amazone noire, la reine Calafia du roman de chevalerie Amadis de Gaula, lecture préférée de Don Quichotte. Fellini disait qu’il préférait au cinéma-vérité le cinema-mendacité, fabulation ou mensonge : « Un mensonge est toujours plus intéressant que la vérité. Les mensonges sont l’âme de l’art du spectacle ». Quoi de plus paradoxalement réaliste qu’une fausse mer fellinienne, faite de vagues en plastique, ou que le bruit de la foudre dans un opéra baroque ? L’épanchement du songe dans la vie réelle comme l’expansion de la fiction dans la réalité sont également présents dans les films d’Orson Welles qui joue de la fiction, du théâtre et de thèmes éminemment littéraires. Voir Une histoire immortelle. Inversement, il y a aussi un épanchement de la réalité dans la fiction. L’alunissage de l’homme est-il un fake ? La NASA a-t-elle fait appel à Stanley Kubrick pour créer cette nuit cosmique américaine ? Les chinois iront-ils sur la Lune comme ils le prétendent ? L’armée d’argile de l’Empereur chinois Qin est-elle un faux ? Pour répondre à cette dernière question, je vous renvoie à Un mythe aux mains d’argile, en anglais, The myth of the hands of clay, un long entretien exclusif, explosif et passionnant sur la pensée chinoise, la philosophie du faux et la statuaire maoïste que Jean Levi a bien voulu m’accorder pour le magazine ParisLike.

10 – Lorsque Kafka Cola paraît en 2008, il est reçu par la critique comme un « ovni littéraire » (Marc Alpozzo), une « fiction méga-moderne » (Fabrice Thumerel) ou encore un « traité de sociologie romanesque » (Bartleby), Philippe Sollers lui-même le saluant dans Le Journal du Dimanche comme « un petit livre étincelant ». Mais, au-delà, la presse en général et le milieu littéraire en particulier ne se sont pas saisis de ce livre ni ne se sont rendus compte de sa pertinence au regard des sempiternels essais ternes et répétitifs qui se suivent dans la production éditoriale française. Pourquoi d’après toi ?

Je serai le premier à me lancer dans un délire paranoïaque. Comme disait le Premier Ministre israélien Golda Meir au Secrétaire d’État de Nixon, Henry Kissinger dont la famille avait fui l’Allemagne nazie : « Même les paranoïaques ont des ennemis ». En revanche, je n’adhérerai jamais à ces propos calomnieux qui consistent non pas à dire : « Ce sont tous des pourris » mais plus précisément que le monde littéraire est en grande partie fait d’éditeurs illettrés, d’attaché(e)s de presse analphabètes et de journalistes incultes. Plus honnêtement, le fait comme vous le dites que « la presse en général et le milieu littéraire en particulier ne se sont pas saisis de ce livre », cela pose la question, vulgairement parlant du lard et du cochon. Ce livre légèrement mécréant mais nullement philistin est volontairement ambigu et, comble du blasphème, on n’y trouve ni rhizome deleuzien ni déconstruction derridienne, ni simulation patati, ni aura patata et autres références convenues. Kafka Cola, sous-titré sur la couverture sans pitié ni sucre ajouté est packagé comme un vulgaire produit. Est-ce du lard ou du cochon ? Certains critiques adeptes de plaisirs secrets auraient-ils été transformés par Circé en pourceaux et auraient-ils eu l’impression que je tâchais de les engraisser… de donner du lard aux cochons ? Cela serait présomptueux de ma part. J’ai juste eu la prétention d’appuyer là où ça fait mal : sur cette contraction musculaire ou crispation idéologique préservatrice de tabous et allergique à toute ambiguïté. L’opéra bouffe est un genre en soi. La littérature bouffonne est à venir ! Si Léo Scheer ne s’en était saisi, je doute que ce livre n’eut jamais été publié. Il doit s’agir d’un malentendu. Même au sein de cette maison d’édition, les avis étaient partagés. J’ai entendu des commentaires outrés. Pour être de mauvaise foi, je dirais que le milieu littéraire n’en a pas parlé car il ne s’agit pas comme disait Jean-Luc Godard à propos des professionnels de la profession, d’une littérature de littérateurs. Si j’étais mauvaise langue, je mettrais le silence de la presse prétendument hype sur le fait que le parisianisme est peut-être devenu synonyme de provincialisme. Dernière hypothèse, last but not the least, il règne dans le monde médiatico-littéraire un goût prononcé pour le cucul grandiloquent, une sorte de niaiserie emphatique, pompeuse et sentimentaliste. Qu’elle soit littéraire, philosofico-pop, de style cultural studies ou autre, cette cuculterie grandiloquente, encensée, propose de véritables petits manuels scolaires pour apprendre à bien penser en bien pensant. On y découvre une épopée dogmatique des idées, des concepts qui bombent du torse, un amour immodéré des certitudes, du beau, du bien, du bon. Cerise sur le gâteau de cette indigeste pâtisserie : d’après la critique envoutée, le ton y est décapant mais sans dérision. Point de dérision. Quoi de plus normal car l’ironie a été bannie au profit d’un rire prétendument dionysiaque. Celui-ci malheureusement sonne faux, creux et vide comme celui d’un nain de jardin.

11 – Deux des textes de Peeping Tom ont été pré-publiés dans les revues L’Infini et Rouge Déclic_ tandis que d’autres sont directement extraits de ton blog éponyme. Pourquoi reprendre dans un livre ce qui a déjà été publié sur un blog, voire dans une revue ? Peut-on dire que ton blog remplace finalement un peu ces revues qui, jadis, étaient – bien plus souvent qu’aujourd’hui – les véritables bancs d’essai des nouveaux auteurs et des nouvelles expériences de création ?

Si l’on tente comme vous le faites l’analogie entre le blog et la revue, cela nécessiterait de s’interroger sur les notions d’individu et de promotion à l’ère d’Internet car le mot valise de blog décrit un journal de bord en ligne. Tout le contraire du journal intime de la Reine d’Angleterre que personne, paraît-il, n’a le droit de lire. Le blog est souvent le fait d’une personne, la revue d’un groupe d’individus, regroupés autour d’enjeux, de sensibilités communes ou autrefois d’un même mouvement littéraire. L’esprit de découverte et de curiosité a-t-il laissé place à un esprit de clocher ou de chapelle ? Aucune idée. L’extraordinaire pullulement de blogs, la multiplicité des voix qui s’y expriment sont-ils comparables à la vitalité de la scène intellectuelle et littéraire passée ? Statistiquement, les blogs sont peut être plus lus que les revues aujourd’hui diffusées. Même de manière confidentielle, c’est un formidable outil de promotion qui outrepasse le statut surestimé de la légitimité éditoriale. Le « point.com » du blog est à la fois clair et polysémique. Il signifie le commerce (commercial) et peut aussi s’entendre en anglais comme publicité (TV commercial). Le « .com » se prolonge naturellement en « communication ». Aujourd’hui, encore plus qu’hier, un auteur est son propre homme-sandwich avec, à l’intérieur, des feuilles de textes à la place de laitue. Quels que soient les supports, papier, web, revue, livre, la pratique est identique. Le texte intitulé « Le bon, l’obscène et le vulgaire » paru dans L’Infini a été publié en premier sur le blog puis republié dans le recueil. Le cheminement blog, revue, livre est aléatoire et donc réversible. Certains textes ont d’abord été publiés en langue anglaise dans la web-revue américaine Revolving Floor. D’autres ont été écrits en anglais puis retraduits en français ou l’inverse. La circularité des supports et des langues interroge aussi la pérennité du medium. L’écrit sur Internet, d’apparence éphémère semble devenir plus pérenne et disponible que l’écrit sur papier. L’entière numérisation du patrimoine écrit de l’humanité est en marche. La Bibliothèque nationale de France du site François Mitterrand, me donne parfois l’impression d’un temple érigé à la mémoire d’une religion disparue mais, comme le disait Nietzsche, les cathédrales sont le tombeau de Dieu. Pour répondre à votre question de « Pourquoi reprendre dans un livre ce qui a déjà été publié sur un blog… », on pourrait l’interpréter de manière vénale : « Pourquoi payer 18 euros un livre qui est gratuitement consultable sous la forme d’un blog ? ». En réalité, certains textes ont été remaniés, développés, rallongés comme l’on rallonge une sauce. J’ai aussi parfois brodé comme « il brodo » en italien, le bouillon. D’autres textes ont été publiés tels quels. L’iconographie a été complétée de créations originales. J’ai aussi appuyé sur un bouton : ajustement – noir et blanc – valeurs par défaut – pour des raisons de coût d’impression. Passer d’Internet en couleurs au livre en noir et blanc ; quel progrès ! Au final, on peut saisir un objet physique, une sorte de livre d’art qui a d’ailleurs été plus remarqué dans le monde de la création contemporaine que dans le milieu… non pas celui du crime organisé… mais littéraire.

12 – Prépares-tu un troisième livre du même genre qui s’inscrirait lui-même à leur suite ?

J’ai en préparation un essai intitulé Holyhood (le ghetto du sacré) sur la mythologie judéo-chrétienne et Hollywood (le bois de houx). Il y sera question entre autre de Moïse, le shaman, « frère » de Ramsès, d’hallucinogènes, de ses cornes, du veau d’or, des tables de la loi et du code Hays, le code de censure cinématographique. Le nom de Dieu est Shalom et le Shaman est-il son prophète ? Le peuple juif est-il l’enfant d’Abraham ou d’Akhénaton ? Dans le cadre du webmagazine ParisLike, j’ai co-réalisé avec Haijun Park une vidéo Ufo en folie où Dominiq Jenvrey s’entretient avec Bruno Latour sur la mythologie des ovnis et le statut des images acheiropoïètes, ces icônes « non faites de main d’homme ». J’en ai profité pour publier sur le webmagazine un chapitre de ce livre : « Les Aventures de Jesús Maria Veronica à Holyhood ». J’y développe une esthétique des apparitions mariales dont celle de la Vierge Marie au berger indigène mexicain Juan Diego Cuauhtlatoatzin en 1531. La vision divine y est décrite comme une image apparaissante, sans support et non faite de main d’homme. En Italie et aux États-Unis, la Libreria Editrice Vaticana et la Vatican Publishing House s’intéressent de très près au projet.

 

 

13 – La différence entre ton premier et ton deuxième livre est dans leur rapport à l’image : dans Peeping Tom, les textes contiennent une très riche iconographie totalement absence de Kafka Cola. Beaucoup de ces images ne sont pas des illustrations mais des exemplifications comme dans Mandrake/Mitterrand. Quel rôle joue désormais l’image dans tes livres ?

Afin de promouvoir Kafka Cola, mon premier livre, j’ai tourné une courte vidéo de présentation et réalisé un site Internet. On peut y entendre un sermon de St Lacan sur des accords de thérémine issus de la bande son du film Gorge profonde. On peut y voir la transformation en fondus enchainés du visage moustachu de Nietzsche en visage moustachu de Dali, du mythe au réel, de l’éternel retour à l’éternel retour sur investissement, de Rimbaud en Rambo et de Mandrake en Mitterrand. Puis, publiant via Internet sur le blog Peeping Tom, j’ai réalisé évidemment les possibilités de mélange et de montage entre texte, image et photomontage. Certains articles contenant des références visuelles ou étant eux-mêmes issus d’une réflexion sur des images, il devenait évident d’associer le texte à l’iconographie. Parfois, l’image prime sur le texte qui n’est là que pour illustrer ou légender. Le livre Peeping Tom s’ouvre donc tout naturellement par cette citation du président George W. Bush : « One of the great things about books is sometimes there are some fantastic pictures ».

14 – « Mandrake est Mandrake » est à la fois un texte illustré (in Peeping Tom, p. 105-120) et une création vidéo que tu proposes ici même sur D-Fiction. On peut ainsi dire que tu donnes à tes vidéos la même forme, le même déroulé du récit que les textes composants tes ouvrages et vice versa. Écrire pour réaliser un film ou pour concevoir un livre engage-t-il une même démarche, une même réflexion ?

On pourrait imaginer un film documentaire ou de fiction, ou bien les deux à la fois, à partir de la collusion de Mandrake avec Mandrake. Où comment deux magiciens tous deux prénommés Mandrake se rencontrent entre les deux guerres, l’un fictionnel, célèbre magicien de bande dessinée, l’autre réel, prestidigitateur de music hall. La légende veut que le tout premier super-héros de l’histoire, Mandrake le Magicien ait été inspiré du prestidigitateur Leon Mandrake. La réalité est peut-être plus trouble et donc d’autant plus excitante. J’en profite pour remercier Lon Mandrake, le fils de Leon Mandrake qui m’a gentiment autorisé à utiliser les images du prestidigitateur. Rappelons que Mandrake apparaît également dans Intervista, le film de Federico Fellini. J’ignore si Fellini connaissait l’existence de Leon Mandrake, mais le personnage crépusculaire interprété par Marcello Mastroianni semble confondre par magie les deux et même les trois : Marcello Mastroianni, Mandrake le Magicien et Leon Mandrake. J’ai donc réalisé cette petite vidéo en vue d’un possible projet de long métrage. Il en va de même avec la nouvelle « Kiss Me Deadly » publiée dans Rouge Déclic_ puis dans Peeping Tom. Il s’agit d’un teaser ou d’une étude préparatoire pour un long métrage de fiction intitulé Pornobello : les aventures d’un détective privé parti à la recherche d’une actrice de film pornographique disparue. La starlette s’est évanouie à l’intérieur du film. L’héroïne absente de notre monde est retenue prisonnière dans l’univers de la fiction. C’est une sorte d’Orphée au pays du porno.

15 – Dans ce tautologique « Mandrake est Mandrake », la figure du célèbre magicien dédoublé, à la fois personnage de fiction et réel magicien dupliqué au cinéma, multiplie les perspectives de la gémellité. Peux-tu revenir sur l’idée de la conception de cette vidéo et de cet essai à partir de ce personnage. Que voulais-tu tenter précisément et pourquoi ?

La prestidigitation est partie prenante du cinématographe. Georges Méliès a commencé sa carrière sur la scène du Théâtre Robert Houdin, du nom du célèbre illusionniste. Puis, grâce au cinématographe, il a substitué au temps réel de l’illusion, la magie de la coupe et du montage. Le lapin ne disparaît plus dans un chapeau mais dans l’interstice qui sépare deux images. Mandrake le Magicien a eu une grande influence sur l’imaginaire populaire au cours de la première moitié XXe siècle. La magie du personnage a perduré, délicieusement surannée. Comme de nombreux enfants, j’ai grandi avec. J’ai par la suite découvert l’existence d’un prestidigitateur du nom de Leon Mandrake qui aurait influencé la création du personnage de fiction. Il y a quelque chose d’hallucinatoire dans ce passage de la vraie prestidigitation à la magie fictionnelle. En anglais, le terme de Mandrake correspond aussi à la mandragore, une plante connue pour ses vertus hallucinogènes. Je souhaitais donc écrire un texte qui mette en relation les deux personnages, d’où ce titre tautologique qui se réfère aussi à la plante. Je suis frappé par la surabondance de tautologies. On y est confronté beaucoup plus qu’on ne le croit. Il y a d’une part la tautologie comme principe d’identité en logique formelle et dont l’inconscient serait du côté du pays des merveilles d’Alice : a = a et a ≠ b ; « a » ne peut pas être à la fois « a » et « b », etc. « Je suis celui qui suis », dit YHWH à Moïse. Mais il existe une autre forme de tautologie, plus pernicieuse, moins évidente et qui serait la marque d’une certaine inanité de la pensée ou d’une folie, de la répétition du même par le même. Cette tautologie pourrait aussi naître d’une manipulation rhétorique des concepts, concepts à la mords-moi le nœud qui se mordent la queue. Pour s’en moquer, le compositeur Luc Ferrari affublait la tautologie du nom de « concept de Toto ». Mandrake est Mandrake en se donnant comme une tautologie, affirme en réalité une volonté de s’en échapper. Mandrake est à la fois lui-même et un autre. Que se passe-t-il si les deux personnages se faisant face dans un miroir, traversaient la glace pour échanger leur psyché ? Je rêvais aussi de faire se rencontrer Mandrake et le cinématographe. J’ai ainsi découvert un épisode étonnant de la bande dessinée, datant de 1938, intitulé « Mandrake in Hollywood » sur les rapports entre l’hypnotisme, le cinéma et la magie. Mandrake y fait ses débuts d’acteur. Le magicien est censé incarner sur écran son propre personnage. Mais les choses ne se passent pas comme prévu.

Le réalisateur
Maintenant Mandrake, je veux que vous fassiez l’un de vos tours pour la caméra.

Mandrake
J’ai bien peur de ne pouvoir duper la caméra.
Car, voyez-vous, ma magie est principalement basée sur l’hypnose.

Le réalisateur
Mais pourtant, je vous ai vu transformer une souris en éléphant et…
Vous voulez dire que tout cela n’est qu’illusion et que vous ne faites en réalité qu’hypnotiser les spectateurs ?
Vous ne leur feriez donc croire que ce que voudriez bien leur faire voir ?

 

16 – Tu as réalisé en 2001 une vidéo que tu qualifies de « documenteur ». Il s’agit de Alien American, un portrait d’une habitante de Los Angeles qui prétend venir d’une autre planète. Cette vidéo a été sélectionnée au Festival international du Film de Rotterdam et la Los Angeles Art Association l’a elle-même projetée. Ce film est, selon une journaliste américaine, « ni un faux documentaire, ni une vraie fiction qui refuse la hiérarchie des faits sur la fiction et révèle à quel point la fantasmagorie extraterrestre est constitutive de l’imaginaire collectif américain ». De quoi s’agit-il et pourquoi ce qualificatif de « documenteur » ? Quelle était ton idée en réalisant ce film ? Que t’a-t-il permis de comprendre ou comment t’a-t-il permis d’évoluer par rapport à ce que tu réalises aujourd’hui ?

Il y a une quinzaine d’années, j’ai rencontré une voyante qui m’a révélé qu’un jour je réaliserai un film de science-fiction avec une femme aux cheveux blonds. C’est devenu un documentaire sur une femme qui est aujourd’hui la révérende d’un Temple New Age. À l’origine, je souhaitais mettre en scène une abduction réelle ou fantasmée, le récit d’une personne ayant été enlevée par des extraterrestres. Malheureusement, la personne que j’ai contactée a refusé de participer au projet. Apparemment, le traumatisme était encore trop sensible. Cette personne m’a cependant recommandé auprès d’une « femme aux cheveux blonds » qui lui aurait révélé sa condition d’abductée. Cette femme est l’héroïne du film Alien American. Le documentaire en est son portrait mais aussi une enquête imaginaire sur les origines de cette mythologie ufologique, depuis la naissance littéraire de la Californie à la création d’Hollywood, en passant par le débarquement de l’homme sur la Lune.

 

 

Le terme de documenteur, c’est à dire de faux documentaire ou documentaire fictif se réfère au propos de Federico Fellini précédemment signalé sur le cinéma-fabulation. Cela ne correspond pas tout à fait à l’acception usuelle du terme. Car un documenteur est toujours en réalité une fiction. Dans Alien American, l’héroïne n’est pas un personnage fictionnel mais une vraie personne qui joue son propre rôle. Sa performance, frappée du sceau de la mythomanie ou emprunte d’une poésie délirante est néanmoins sincère. Comme disaient Calderón et Elvis Presley, la vida es sueño, la vie est un songe et le monde est une scène, the world is a stage. Le film débute par un vrai tournage de film, une sorte de comédie fauchée à la Bowfinger. On y voit derrière la caméra, au travail, l’héroïne qui, dans la vie, la vraie, est maquilleuse. Bowfinger (1999) mis en scène par Frank Oz est un grand film, à mon avis plus intéressant que La Nuit américaine de François Truffaut et infiniment plus drôle. Terence Stamp y incarne le chef d’une secte, parodie de Scientologie appelée Mindhead. Sur l’affiche du film, le terme con est la forme abrégée de confidence trick, l’abus de confiance, l’escroquerie, la tromperie ou l’imposture. The Confidence-Man : His Masquerade (Le Grand Escroc) est aussi l’ultime roman d’Herman Melville, un immense bide critique et commercial, très en avance sur son temps et toujours relativement méconnu.

 

 

17 – Tu as travaillé plusieurs années à Los Angeles dans l’industrie du cinéma et de la communication ainsi qu’à Seoul. Parle-nous de ces expériences en Amérique du Nord et en Asie. Pourquoi être revenu en France ?

Naviguer entre la France, les États-Unis et la Corée permet de voyager non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps, du XIXe au XXIe siècle. En France, l’horloge semble s’être momentanément arrêtée à la fin du XIXe. Le XXe siècle français ne débuterait pas lors de l’exposition universelle de 1900 mais en 1914 avec la Première Guerre mondiale et le premier ready made de Marcel Duchamp (Roue de bicyclette de 1913). Installé dès 1915 à New York, Duchamp est d’ailleurs plus un artiste américain que français. La litanie anti Coca-Cola, du temps de cerveau disponible à l’anticapitalisme, est un symbole de l’obsession dix-neuvièmiste française. La marque de soda date de 1886. Le logo et sa typographie sont typiquement XIXe. Nous battons-nous contre des moulins à vent ou des fantômes issus d’un autre âge ? Voir ci-dessous, entre le Père Noël et Karl Marx, l’affiche pour les élections législatives de 2012 du NPA, le Nouveau Parti anticapitaliste. L’image semble surgir d’un monde parallèle où Le Horla aurait été écrit par Émile Zola et où Hergé aurait publié Tintin au pays des RTT. L’extrême gauche française n’est-elle qu’un produit de marketing idéologique ou bien fait-elle partie du folklore national comme la musique country aux États-Unis ? Alors « Pourquoi être revenu en France ? », me demandez-vous ? Est-ce une contradiction, une de plus ? Pour prolonger cette question, je vous renvoie à la vidéo La France dans le boudoir, un long entretien avec Pascal Perrineau sur l’inconscient collectif politique français, diffusé sur ParisLike.

 

 

18 – Tu as créé en 2011 un webmagazine dont D-Fiction est le partenaire : ParisLike. Les entretiens, les textes critiques et les documentaires vidéo mis en ligne sont consacrés à l’art, à la création et à la culture… en France. Serais-tu cet américanophile qui croit encore à la France ? Pourquoi avoir investi le web plutôt qu’un autre support ? Crois-tu que les productions numériques aient de l’avenir, c’est-à-dire qu’elles se substituent au papier et créent une économie « viable » à terme ?

Il se passe évidemment plein de choses passionnantes en France mais globalement sous-médiatisées. Rien d’étonnant à cela quand on voit le niveau de la presse et des médias en général. Croire encore à la France ? Oui bien sûr, pourquoi pas. Je crois en l’identité ou l’altérité nationale au-delà de ses sempiternelles et réductrices valeurs républicaines : la liberté, le Père, l’égalité, le Fils et la fraternité, le Saint Esprit ou encore, que la liberté y est gratuite, l’égalité laïque et la fraternité obligatoire. Voilà pourquoi sur ParisLike, nous nous intéressons à la création contemporaine au-delà des représentations idéologiques et que nous donnons la parole à des artistes et créateurs, des irréductibles francs-tireurs qui sont les véritables acteurs de la liberté de pensée. Si nous avons choisi de nous exprimer via Internet, c’est à cause de la nature des contenus que nous produisons. ParisLike propose des documentaires vidéo. Le web se prête tout naturellement à ce type de diffusion. Nous sommes en ce moment à la recherche de financements publics et privés. Concernant l’avenir des productions littéraires numériques, vous posez la question du support en tant que tel. Mais cette dématérialisation participe peut-être d’un ensemble plus vaste d’outils et d’imaginaires dont le medium ne serait que l’un des aspects. Si le medium est le message, le medium est aussi la boule de cristal. Dans la sphère à voyance, les productions littéraires numériques n’ont pas seulement un avenir, elles sont l’avenir. Les frontières entre le papier et le pixel vont devenir de plus en plus floues. Des formes hybrides entre l’analogique et le numérique apparaissent tel le papier électronique. À terme, les deux catégories vont se confondre. Après les implants mammaires, les implants extraterrestres, la littérature en implant ne saurait tarder ! La vie sera littéralement vécue dans les livres… La recherche neuronale et psychiatrique s’en trouvera révolutionnée. Les jeux vidéo aussi. À la recherche du temps perdu sera disponible sur Playstation avec l’espace, le temps, le clocher de Saint-Hilaire en vision Imax 3D et 360°l’on embrasse à la fois des choses qu’on ne peut voir habituellement que l’une sans l’autre […]. Sa Sainteté le Pape Benoît XVI écrit dans Les Principes de la théologie catholique (1982) : « En la personne de Don Quichotte, une époque nouvelle persifle l’ancienne. Le chevalier est devenu un fou ; réveillée des rêves de jadis, une nouvelle génération se dresse en face de la réalité, sans déguisements ni embellissements. Dans la raillerie plaisante du premier chapitre, il y a quelque chose de l’entrée en scène d’une nouvelle époque, confiante en elle-même, qui a désappris le rêve et découvert la réalité, et qui en est fière […] ». L’imaginaire de Don Quichotte est lié à cette invention technologique qu’était l’imprimerie. La technologie génère de nouvelles œuvres. En architecture ou en arts plastiques, ce fantasme est devenu réalité. Je vous renvoie aux constructions de Zaha Hadid et Lars Spuybroek ou à la série des Bacchantes Rorschach (2011) de Wim Delvoye.

19 – ParisLike est aussi entièrement bilingue (français/anglais). Est-ce une obligation aujourd’hui, si l’on veut valoriser un savoir faire, une création ou un travail, de s’exprimer nécessairement en anglais ? La langue française te semble-t-elle être devenue un obstacle majeur à la reconnaissance et à la commercialisation des œuvres françaises, notamment éditoriales ?

Alors que la Cinémathèque française organisait une rétrospective Steven Spielberg et que Les Cahiers du cinéma publiaient un numéro sur le créateur pervers des Dents de la Mer et La Liste de Schindler, MUBI, l’excellente cinémathèque anglophone en ligne, elle, parlait du Cinéma selon Luc (The cinema according to Luc), notre vidéo sur Luc Moullet diffusée sur le site de ParisLike. Un mythe aux mains d’argile (The myth of the hands of clay), l’entretien avec Jean Levi sur les faux guerriers d’argile de l’Empereur Qin a été plus consulté aux États-Unis qu’en France. Dire que l’influence de la culture française au niveau mondial baisse depuis de nombreuses décennies est une évidence. Cela signifie-t-il qu’il faille pleurer la fermeture de la librairie de France à New York en 2009 et être affligé de ne pouvoir lire dans le texte ces Michels Houellebecq, Onfray et consorts qui tiennent lieu de littérature et de philosophie ? Inversement, on peut se réjouir que Will Smith, l’acteur de Men in Black ait acheté les droits hollywoodiens de Bienvenue chez les Ch’tis devenu Welcome to the Sticks. Entre buffalo burgers et fricadelle, les Pas-de-Calaisiens et les Nord Dakotiens ont désormais un futur commun. Les indiens Lakota du Dakota initieront les Berguennards et Berguennardes aux bienfaits du chamanisme, aux âmes de la surnature mais aussi aux esprits du minéral, de l’animal et du végétal dont celui de la pomme de terre et de son huile rance essentielle. Les baraques à frites se transformeront en temple tipi à tubercule. De là à dire que « La langue française est devenue un obstacle majeur à la reconnaissance et à la commercialisation des œuvres françaises, notamment éditoriales », cela relève d’un esprit mal placé… La bienséance morale et les convenances intellectuelles font que je m’abstiendrai de répondre à cette question !

20 – Une question d’actualité : aimerais-tu nous suggérer une œuvre, un auteur ou un artiste que nous ne connaîtrions absolument pas et qui te semblerait être une urgence à découvrir ?

Je lis en ce moment All Work And No Play Makes Jack A Dull Boy de Jack Torrance (1980). Le fameux critique littéraire John Doe du New Yorker, a publié une remarquable critique du livre. La radicalité expérimentale de l’ouvrage ainsi que sa composition graphique lui évoque l’image d’un Mallarmé qui aurait sombré dans la démence. Ce qu’il nomme Madness Mallarmé. J’y vois plutôt comme un hommage à un autre classique du XIXe siècle, The Quick Brown Fox Jumps Over The Lazy Dog, un texte anonyme de 1890, l’un des premiers romans entièrement tapés à la machine dont le tapuscrit est conservé au Art Institute de Chicago. Je relis aussi La Carrière d’un vaurien de Tobias Smollett (1753), un roman picaresque qui narre avec humour les ravages de la cruauté et les tribulations d’un imposteur. Très influencé par Cervantès, Tobias Smollett a été l’un des premiers grands traducteurs de Don Quichotte en langue anglaise.

(Paris, juin 2012)
Entretien © Les auteurs – Images © DR – Portraits d’Alessandro Mercuri © Isabelle Rozenbaum

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