Quand la fabulation monte aux barricades

 

La Famille se crée en copulant de Jacob Wren (Le Quartanier, 2009) est un recueil d’ « histoires et de provocations » à teneur résolument politique1 Roman fragmenté ou recueil d’anecdotes, le livre contient quatre parties intitulées des « coupes », lesquelles sont composées de brèves sous-parties se rapprochant ici de la parabole, là de la chronique. Chacune des vignettes raconte une histoire unique, et si le narrateur revient dans presque chacune d’elle, la narration reste très distante, voire dépourvue d’affect2

C’était le 11 septembre 2001. Nous ne vivions plus aux États-Unis à cette époque. Disons, par exemple, que nous vivions au Canada. J’allume toujours la télévision en me levant le matin, et à cet égard c’était une journée comme les autres. Peut-être que certains l’ont oublié déjà, mais ce matin-là on voyait à la télévision deux avions s’écraser contre les tours jumelles du World Trade Center.

 

Wren propose sur le mode apparent du cynisme le mélange de l’extraordinaire et du banal en replaçant l’évènement au niveau de la représentation triviale filtrée par la télévision. Effet de contraste entre les niveaux de perception, voix détachée qui provoque un fossé qualitatif avec la réalité historique ; le glissement sert bien l’image de l’individualisme contemporain qui prend forme à travers la médiation du spectacle. La distance entretenue par l’autodérision semble compenser une parole qui serait plus directement engagée dans la critique sociale, une parole qui manque dans le champ culturel d’aujourd’hui et que la fiction tente de combler par le recours à la fabulation.

Ainsi se décline le programme du recueil entier, annoncé dès la deuxième vignette qui évoque une scène de famille corrompue qu’on fait passer pour ordinaire. La fiction permet bien ici de montrer ce qui serait couramment jugé comme inadmissible et, partant, de prendre acte par le langage d’un certain réel devant lequel on reste, pour des raisons diverses, cruellement impuissant et le plus souvent silencieux.

C’est une scène de famille ordinaire. Comme on en a vu souvent. Le père lit le journal. La mère lave la vaisselle du déjeuner. Le monde n’est plus comme ça, mais peu importe. La fille, une fois de plus, n’a pas respecté le couvre-feu et elle est privée de sortie. La télévision est allumée dans l’autre pièce. On a déjà vu tout ça. Ça nous est familier. Une nuit, le père entre dans la chambre de sa fille pendant qu’elle dort et la viole sans faire de bruit. Elle crie, mais la mère feint de ne rien entendre. On a déjà vu tout ça. C’est extrêmement désagréable, mais malheureusement ce n’est pas surprenant. La vie continue. Le journal est livré chaque matin. Le café est préparé. Un weekend où le père est en voyage d’affaires, la fille se glisse dans la chambre des maîtres et viole brutalement sa propre mère. Encore une fois, la mère garde le silence. Feint de ne rien entendre. Feint. Le père revient de son voyage d’affaires. Il remarque que quelque chose ne va pas, mais ignore ce que c’est, et il ne pense pas à demander. D’une manière ou d’une autre, la vie continue. La famille prend ses repas ensemble et discute de ce qui s’est passé à l’école ce jour-là ou des événements politiques récents. C’est la journée des courses. Les sacs d’épicerie dans le coffre de la voiture, la mère rentre par un autre chemin que d’habitude et traverse un quartier qu’elle n’a jamais vu. Cette nuit-là, pendant qu’il dort, elle ligote le père avec une grosse corde et des nœuds serrés et le viole avec le dildo à ceinture qu’elle a acheté l’après-midi même. Le père découvre en se réveillant qu’il a mal et qu’il pleure. Il veut se mettre en colère, mais il n’éprouve que de la culpabilité. L’après-midi suivant, la mère le détache, et ils restent silencieux. Sur le tourne-disque, il y a un disque que nous allons maintenant faire jouer pour vous…

La narration est omnisciente, mais on remarque bien la subjectivité qui point dans l’ironie contenue dans la répétition de certains énoncés provocateurs, insérés abruptement dans le récit. Ce qui frappe à la lecture de cette vignette, ce n’est pas la nouveauté du propos, mais le retour d’un acte langagier politique libéré (de la doxa, du poids du langage politically correct) dans la fiction littéraire comme medium et outil de transmission d’un message social. Alors que la littérature semblait presque avoir déserté le monde pour se consacrer à l’anecdote depuis la fin du XXe siècle, Wren ramène l’évènement et les grandes questions d’actualité au centre d’une familiarité partagée, la représentation de l’un agissant sur notre perception de l’autre et vice versa. S’il s’agit bien d’un engagement par la littérature, cet engagement s’inscrit dans la lignée des grands pessimistes, paranoïaques et théoriciens du complot. La démarche de l’auteur entretient quelque filiation avec la dystopie, concept notamment exploré par Aldous Huxley et George Orwell côté britannique : Wren donne en effet à voir de pire en pire, il joue sur les clichés et use de l’exagération inhérente à la fabulation pour au final subvertir la représentation sociale. Nulle réponse n’est donnée, cependant, le geste de confrontation des types de réalités (minimale et extrême) laisse sans contredit et à dessein le lecteur dans sa détresse. En témoigne une séquence insérée au centre du recueil dans laquelle le narrateur tente de convaincre son lecteur de ne plus procréer, prétextant que pendant qu’il fait des enfants, il n’a pas le temps de sauver le monde pris au piège de l’impérialisme américain.

ARRÊTEZ D’AVOIR des enfants. Vous ne vous rendez pas service et au monde non plus […]. Avant longtemps, vos enfants vous seront enlevés et seront accoutumés aux mauvais dessins animés et aux jouets trop chers, au déficit d’attention, aux jeux vidéo violents, à la stupidité de la télévision et à la désinformation sans fin sur Internet […]. Vos enfants ne veilleront pas sur vos vieux jours. Ils seront trop occupés à essayer de survivre au sein de cette réalité économique inflexible et hostile que vous aurez créée pour eux […]. Que sommes-nous en train de faire, en réalité ? Nous suivons un scénario. Mais ce scénario est-il bien écrit ? (p. 39-40)

Le narrateur offre de changer le scénario de l’espère humaine pour défendre les intérêts de l’humanité, qui sombre déjà depuis des milliers d’années dans le chaos de l’individualisme américain3 Stratégie rhétorique à l’appui, il se dévoile être en fin de course un narrateur enfant jamais né qui serait en cela l’individu (fabulé) le plus heureux qui soit.

Vous pourriez penser que, n’étant jamais né, je serais amer ou malheureux, mais vous aussi vous auriez tort. Ne pas être né a été la chose la plus parfaite et merveilleuse, la plus humaine et lumineuse qui me soit jamais arrivée. Je suis à peine plus qu’une pensée, une lubie, un éclat précopulatoire n’ayant jamais scintillé dans l’œil de quiconque […] (p. 41)

Dans La Famille, le narrateur n’est pas l’avatar de l’auteur, il en est en quelque sorte la triste contre-figure, son propos est désinvolte et impuissant ; éveillé au monde, toujours (dés)incarné sur un arrière-plan politique, il frôle constamment la catastrophe mondiale et personnelle. La figure est ironique et sert de ce fait l’engagement de l’auteur, ce dernier suggérant que le cynisme, forme extrême de l’ironie, possède une grande force de subversion capable d’éveiller les consciences (on se rappellera l’essai de Jankélévitch sur l’ironie). À cet égard l’influence de la musique rock est importante, non seulement parce que la dernière partie du recueil y est consacrée, mais parce qu’elle apparait comme une approche de la pensée, une posture discursive et esthétique qui éclaire tout le recueil. Le réalisme de Jacob Wren est un réalisme révolté qui se distingue résolument des formes de classicisme comme on en voit dans un certain pendant de la littérature nord-américaine contemporaine, partagée qu’elle est, dans les courants dominants, entre le roman réaliste traditionnel et le roman historique.

Texte © Annie Rioux – Photos © DR

 

  1. Éditions Le Quartanier, série QR, Montréal, 2009. La version originale anglaise a été publiée par Pedlar Press, à Toronto en 2007. Jacob Wren est très actif, il a publié deux autres livres depuis, on attend la traduction française du dernier, Revenge Fantasies of the Politically Dispossessed, paru en 2010. On peut le suivre sur son site A Radical Cut. []
  2. Wren est aussi un metteur en scène et un artiste performeur. La Famille se crée en copulant / Families Are Formed Through Copulation a été mise en espace en 2005 à Montréal par PME, en codiffusion avec l’Usine C et coproduite par le Forum Freis Theatre (Düsseldorf) dans une traduction française d’Eva Labarias. Je souligne en ce sens l’originalité du texte présenté en recueil (traduit par Christophe Bernard) qui constitue une réécriture sous forme fragmentaire de la pièce de théâtre d’origine mais au contenu somme toute fort narratif. Les histoires et provocations de Wren sont le résultat d’un passage peu commun du théâtre au récit de fiction, elles émergent d’un tissage narratif entre dialogues et monologues qui donne, malgré la distanciation traduite par l’ironie, un certain «effet salon» à la lecture. []
  3. Wren a d’ailleurs coproduit avec le metteur en scène Pieter De Buysser une Anthology of Optimism. Face au monde contemporain, les deux créateurs refusent de choisir entre le pessimisme radical et un optimisme mièvre et naïf, ils proposent dans cette production basée sur une formule d’échanges épistolaires une troisième voie : un optimisme critique pour le XXIe siècle. []

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