La mariée mécanique : folklore de l’homme industriel de Marshall McLuhan

« You don’t know anything about Marshall McLuhan »
Par Émilie Notéris


Woody Allen, Annie Hall, (cameo de Marshall McLuhan), 1977

 

WOODY ALLEN : Vous ne connaissez rien des œuvres de McLuhan.
LE RASEUR : Vraiment ? Vraiment ? Sachez que j’enseigne à Columbia. Mon cours s’intitule Télé, médias et culture. Et je pense que mon interprétation est tout à fait valable.
WOODY ALLEN : Vous pensez.
LE RASEUR : Oui. Je pense.
WOODY ALLEN : Formidable. Parce que M. McLuhan se trouve à être juste ici, près de moi. Vous voulez bien vous approcher, une seconde ?
LE RASEUR : Oh…
WOODY ALLEN : Dites-lui…
MARSHALL MCLUHAN : J’ai bien entendu ce que vous disiez. Vous ne connaissez absolument rien à mon œuvre. Et ce qui me renverse, c’est qu’on vous laisse enseigner quoi que ce soit.
WOODY ALLEN : Boy ! Si la vie était comme ça…

Retranscription de la séquence du film par Jean Paré figurant dans le livre de Douglas Coupland, Marshall McLuhan, Boréal, 2010, p. 212.

Est-il possible d’embrasser l’œuvre de Marshall McLuhan sans passer par la case départ ? Celle de The Mechanical Bride ? La Mariée mécanique, écrite en 1951 occupe une place à part dans l’œuvre de McLuhan. En tant que premier texte, il comprend déjà les éléments du puzzle qu’il mettra en place par la suite qu’il s’agisse des médias froids et chauds ou encore de la notion de village global. Le jeu des références déployé au sein de cet ouvrage, appuyé par des publicités pleines pages extraites de magazines, cartographie le paysage théorique et littéraire de McLuhan. Il propose un balayage des médias de l’époque et  « documente le pouvoir de la publicité dans la gestion de la conscience du public » (F. D. Zingrone).

La Mariée se distingue des ouvrages de McLuhan qui viendront par la suite puisqu’il identifie clairement ses cibles, attitude critique et moralisante qu’il abandonnera pour endosser le rôle plus flou du satiriste et adopter une position détachée de tout critère d’ordre moral à l’image des exhortations de Wyndham Lewis auquel il se réfère constamment (pied et contrepied) tout au long de sa carrière. Il s’intéresse encore au message plus qu’au médium, nous nous situons bien avant sa célèbre assertion : « Le médium est le message » (Pour comprendre les médias, 1964).

Ce qui caractérise la pensée de McLuhan c’est qu’elle ne fait pas bloc. L’entrée « Marshall McLuhan » rédigée par Frank D. Zingrone pour L’encyclopédie canadienne en ligne précise : « Il met l’accent sur la connexité des choses et construit ce qu’il appelle des systèmes de sens en « mosaïque » au lieu d’offrir de simples arguments s’appuyant sur une logique spécialisée unidimensionnelle ». Allégation confirmée par l’extrait suivant du Q&A avec Marshall McLuhan mené pour CBC Television, le 19 mars 1967.

http://www.youtube.com/watch?v=OMEC_HqWlBY&feature=share
« – On a dit à votre sujet que vous ne souscriviez pas nécessairement à tout ce que vous dites ?
– Je n’ai pas de point de vue. Comme maintenant, par exemple, je ne peux absolument pas avoir de point de vue. Je ne fais que me déplacer et enregistrer des informations dans toutes les directions. Non, un point de vue signifie une position fixe et statique et vous ne pouvez pas occuper une position fixe et statique à l’âge électrique. Il est impossible d’adopter un point de vue statique à l’âge électrique ni d’en tirer une quelconque signification d’ailleurs. Vous devez être partout en même temps que vous le vouliez ou non. Vous devez participer à tout ce qui se déroule simultanément et il ne s’agit pas d’un point de vue. »

 

La réception du livre fut difficile à l’époque de sa parution, les médias se sont sentis attaqués et avaient plus à cœur de se défendre des arguments avancés par l’auteur que d’examiner réellement l’objet du livre. (David L. Cohn, « a Touch of Humor Wouldn’t Hurt », The New York Times, 21 octobre 1951)

De surcroît, McLuhan met en place une écriture poétique appuyée par des références fortes qui seront ultérieurement reprises dans La Galaxie Gutenberg ou dans Pour comprendre les médias qu’il s’agisse de Lewis Mumford, Siegfried Giedion, Margaret Mead, Gertrude Stein, James Joyce ou encore Edgar Allan Poe. Selon lui « … il est devenu possible d’appliquer la méthode d’analyse de l’art à l’évaluation critique de la société ». Art et littérature ont une place prépondérante dans son œuvre. Il affirmera plus tard que seuls les artistes sont capables d’étudier le présent d’une société.

L’enjeu de la traduction consistait à préserver le ton littéraire et poétique et la richesse des faisceaux de références convoquées. Aucune phrase n’est innocente. Il fallait sans cesse prendre en compte l’intertextualité et la transtextualité (notions ultérieures à la publication de l’ouvrage).

L’autre particularité qui ressort de La Mariée mécanique figure son humour décapant. Donald F. Theall rapporte dans son ouvrage The Virtual Marshall McLuhan qu’il avait reçu la dédicace suivante de l’auteur de La Mariée mécanique : « From the Mechanical Bridegroom » (« de la part du marié mécanique »). Le titre La Mariée mécanique est d’ailleurs emprunté à Marcel Duchamp (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même réalisée en 1934). Duchamp s’était lui-même inspiré d’une attraction de fête foraine « Le thème de la mariée m’avait été inspiré, je crois, par ces baraques foraines qui pullulaient à l’époque, où des mannequins, figurant souvent les personnages d’une noce, s’offraient à être décapités grâce à l’adresse des lanceurs de boules ». McLuhan s’est d’ailleurs toujours offert de bonne grâce en pâture à la critique.

– Selon vous que devrait faire Marshall McLuhan pour être pris plus au sérieux dans notre monde actuel ?
– Marshall McLuhan est déjà beaucoup trop pris au sérieux. Je ne ferai surtout rien qui puisse intensifier cela.
Q&A CBC Television, 1967

 

Quant à la question « Comment aborde-t-on l’œuvre de McLuhan aujourd’hui quand on est déjà imprégné de penseurs plus contemporains et actuels sur les thèmes abordés dans cet ouvrage ? » posée par l’équipe de D-Fiction, je répondrai ceci : l’ouvrage La Mariée mécanique est publié en partenariat avec l’Espace multimédia et culture numérique Gantner qui a déjà édité Le Langage des nouveaux médias écrit par Lev Manovich considéré comme le nouveau Marshall McLuhan. Manovich est notamment l’auteur de Software Takes Command (2008) dont le titre figure un emprunt au Mechanization Takes Command (La Mécanisation au pouvoir ) de Siegfried Giedion ayant lui-même énormément influencé McLuhan. Manovich ne renie pas McLuhan mais avance dans la direction tracée par lui. McLuhan avait d’ailleurs signalé le passage de l’ère de la mariée mécanique à celle de la mariée électrique peu de temps après la publication de LMM. Les termes abordés dans cet ouvrage ne sont pas dépassés puisqu’ils sont circonscrits historiquement à l’âge de la naissance des premiers magazines (Hearst, Luce, etc.) et cet éclairage ne saurait à mon sens être remis en cause. Après sa lecture, on ne peut néanmoins s’empêcher de jeter un regard neuf à la presse qui aujourd’hui encore nous submerge quotidiennement de son ballet des rotatives, de son flux continu, de sa crue de type maelström. McLuhan convoque à plusieurs reprises la métaphore du marin de Poe piégé au cœur du maelström qui n’a d’autre choix que d’étudier l’action du tourbillon pour tenter de survivre. Attitude parallèle face à l’immersion médiatique proposée par Marshall McLuhan :

[…] notre situation s’apparente fortement à celle du marin de Poe dans Le Maelström , et nous sommes maintenant obligés de ne pas attaquer ni éviter le « strom », mais d’étudier l’action pour trouver le moyen d’en sortir.

 

Pour rester dans les métaphores maritimes, je laisse Marshall McLuhan conclure :

Le commandant de bord d’un grand avion de la Lufthansa en approche de Buenos Aires met en route le système de communication et annonce : « Mesdames et messieurs j’ai une très mauvaise nouvelle, nous sommes à court de carburant je vais poser l’appareil maintenant. À ceux d’entre vous qui savent nager je dis nagez droit devant ce n’est qu’à 13 miles, suivez le soleil, et à ceux d’entre vous qui ne savent pas nager je dis merci d’avoir choisi Lufthansa. »
Conclusion de la conférence donnée à la John Hopkins University en 1970

 

La Mariée mécanique : folklore de l’homme industriel
Marshall McLuhan
Publié aux Editions è®e, en partenariat avec l’Espace multimédia Gantner
65 illustrations d’origine
Titre original : The Mechanical Bride : Folklore of Industrial Man (1951)
Dernière publication en anglais en 2002 par Gingko Press (Canada)

 

Tags : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

1 Réponse
Laisser un commentaire