Réanimation de Cécile Guilbert

Genèse du livre

De l’événement survenu dans mon existence au printemps 2008, j’ai aussitôt su qu’il constituait la matière d’un livre puisque les pensées et les émotions qu’il suscitait venaient par vagues, dans un afflux si abondant et inhabituel qu’il commandait que je prenne des notes pour ne rien perdre d’un gisement proprement miraculeux. Si j’ai toujours pensé que « l’inspiration » (légende mensongère quant à ce qui, soi-disant, « vous tomberait dessus ») n’était que l’autre nom de la régularité dans l’écriture, force est de constater qu’elle survient quand on se met véritablement à penser. Là est « l’expérience » qui selon moi commande toujours la littérature : l’Événement et ce qu’il provoque chez qui l’expérimente : une réanimation. C’est-à-dire une sortie des sentiers battus, des habitudes, des routines, des facilités de pensée et de langage : un réveil. Autant dire que j’ai tout de suite perçu dans cette double expérience de réanimation (la médicale et la spirituelle) la métaphore même de l’idée que je me fais de la littérature. Il était donc impensable, impossible que je ne m’en empare pas pour l’écrire.

Premières questions

Disposer de pépites et de joyaux c’est fabuleux, mais comment mettre en valeur ce trésor ? En écrivant un livre, bien sûr ! C’est-à-dire un artefact, une construction bourrée d’artifices et d’astuces mais qui doivent donner l’impression d’être inexistants, fondus dans une narration que je souhaitais ici simple, fluide, centrée sur l’essentiel. Comme tout auteur, je me suis posé différentes questions quant aux possibilités narratives : « je » du début à la fin ? « elle » et « il » via un narrateur omniscient ? « tu » de la narratrice s’adressant à l’homme plongé dans l’inconscience du coma pour lui raconter toute l’histoire ? J’ai finalement opté pour une première personne s’exprimant d’abord par le truchement du tutoiement de soi-même comme si elle se regardait agir de loin (comme en rêve ?) durant les quelques mois et jours qui précèdent le choc, puis reprenant le « je » quand elle s’éveille à sa nouvelle situation. Sinon, j’ai peu hésité sur le temps de la narration, me décidant très vite pour l’énergie et la vitalité  du présent qui, par ailleurs, permet au lecteur de suivre l’action et le suspense médical en même temps que celle qui le raconte, facilitant sa proximité et son identification à cette expérience banale mais universelle.

Quel genre ?

Récit ? Roman ? Si écrire consiste toujours à produire de la fiction (même dans le genre de l’essai) la question du genre littéraire m’a toujours été indifférente. Néanmoins, si Réanimation se rapproche du récit par l’authenticité des faits racontés et des affects mis en scène, leur chronologie véridique, l’identité de la narratrice fidèlement décalquée de celle de l’auteur, il participe du roman dans la mesure où certaines scènes ont été inventées, affabulées, imaginées. Et parce que les prénoms de l’entourage, afin de me ménager une plus grande latitude imaginaire dans leur évocation, ont été modifiés. À commencer par celui du principal intéressé – Nicolas – devenu Blaise, son second prénom, choisi moins par paresse que parce qu’il est peu usité et rappelle obliquement le fameux pari de Pascal. Un pari divin exaucé puisque j’ai découvert, le livre presque terminé, que Blaise de Sébaste, médecin et évêque arménien, ayant sauvé de la mort un enfant qui s’était étouffé avec une arête, avait été depuis canonisé, devenant le saint patron invoqué pour tous les maux de gorge… Raisons pour lesquelles je suis surprise de lire ici et là que Réanimation serait un « journal » (voire un « témoignage » !) alors que je ne voulais surtout pas qu’il prenne la forme paresseuse et facile du journal. Même si j’en ai tenu un strictement intime à l’usage de Nicolas dont j’ai rien pu faire littérairement et dont il n’existe aucune trace dans le livre. Même si j’ai inséré dans ce dernier une série de notes ou lettres adressés à Blaise (toutes datées) afin que le lecteur puisse compter les jours durant lesquels ce dernier a été réanimé. Ce n’est pas parce qu’il progresse de manière chronologique que ce récit-roman est un journal.

Questions en cours d’écriture

S’agissant d’action, la principale gageure était d’évoquer sans temps morts une suite de journées qui, à bien des aspects, ressemblent à un gigantesque temps mort. De raconter des faits quasi stagnants à l’intérieur d’un temps d’attente marqué par la répétition du protocole thérapeutique comme par la monotonie plus ou moins angoissée ou apaisée des jours succédant aux nuits. Passés les quatre premiers jours où il y a beaucoup de choses à contextualiser, à expliquer sur ce couple, la maladie et en quoi le service de réanimation est si spécial, la situation médicale s’améliore durant une semaine entière. Qu’écrire de neuf après avoir narré le surgissement de la maladie et son développement fâcheux ? Le plus grand risque réside alors dans la stagnation, les redites, l’épuisement du sujet. Si en tant qu’auteur ma plus grande terreur est d’ennuyer le lecteur (lisant beaucoup moi-même je trouve que c’est de la part d’un écrivain un péché rédhibitoire), la manière de s’en tirer était de forer au maximum la vie intérieure de la narratrice à travers ses pensées, ses souvenirs, sa nouvelle vie onirique et ses lectures. De contrebalancer l’enlisement extérieur par une densité intérieure narrée sur un mode allegro vivace.

 

La corne d’abondance : images, Warhol, mythes, contes et littérature

Le livre a pris son essor à partir du moment où j’ai commencé à thésauriser sur mon premier carnet de notes, plusieurs mois après l’événement, toutes sortes de réflexions personnelles et d’autres liées à la contemplation de certains tableaux de Christs morts dans la peinture classique, mais surtout aux lectures ou relectures entreprises pour nourrir mon sujet : ouvrages médicaux antiques et modernes, contes de fées liés aux sommeils « magiques », épisodes ad hoc de la mythologie grecque, relectures des fragments sur le sommeil chez Proust, thème de l’insomnie chez Shakespeare, du rêve chez Nerval, de toutes sortes d’épisodes limites entre vie, mort, somnambulisme et hypnose dans les nouvelles de Poe, récits de patients et de médecins, etc. Par ailleurs, me souvenant que j’avais été frappée par le caractère concomitant de cet accident de santé avec la publication de mon essai sur Warhol, mais aussi par la concordance de l’état de Blaise avec certains thèmes warholiens (le corps machine ou zombie, l’indétermination entre vie et mort, la neutralité, la vacuité, etc.), j’ai relu Warhol Spirit afin de retrouver à la fois quels éléments je pouvais utiliser dans Réanimation et quels matériaux de l’œuvre warholienne non exploités dans Warhol Spirit je pourrais m’emparer (par exemple, le film Sleep). En résultait une masse de matériaux que je souhaitais vaporiser dans la prose par allusions plutôt que citations, histoire de suggérer (davantage que démontrer) à quel point cette expérience était riche et féconde dans ses différents thèmes. Mais, j’ai aussi travaillé comme un peintre  « sur le motif » : celui du crâne humain qu’il m’a bien fallu avoir sous les yeux pour le décrire avec précision, ainsi qu’à partir des photos documentant le corps du gisant et les appareillages techniques que j’avais prises en « réa », etc. Pour le reste, je me suis laissée porter par les rêveries que suscitent en moi depuis toujours ma « cabane », comme par l’observation répétée des saisons et du rapport fétichiste que j’entretiens avec les objets qui m’entourent, tous talismaniques. J’ajoute que l’écriture des nombreuses pages de Réanimation a bénéficié des nombreux déplacements en province de Nicolas en 2010 lorsqu’il préparait son exposition Animonuments du Musée de la Chasse, puisque j’ai alors revécu des pensées, des sentiments, des sensations liés à la séparation, au manque, à la solitude. Du coup, il me semble qu’écrire Réanimation consistait à transposer les temps forts de l’expérience en demeurant attentive aux moments où l’existence tour à tour mimait la fiction et la répliquait en différé, en y amalgamant les matériaux les plus signifiants. Une bonne définition de l’expérience même d’écrire ? Faire feu de tout bois !

(Paris, le 26 septembre 2012)

Texte © Cécile Guilbert – Photos © DR

 

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