Inédit : Suites enragées

 

Il fut un temps où le prince Charles traversait l’Afrique avec ses fluides, visitant les anciennes colonies, Kenya, Ouganda et le lac Tanganyka, partout transportant son sang – des poches de sang bleu disposées dans une glacière et gardées par ses gens. Le prince ne quittait jamais l’Angleterre sans son intégrale – sept litres dans l’avion : une quintessence de monarchie en mallette réfrigérée. J’errais sur le continent noir à ce même moment ; je conservais sur moi, immédiatement transfusable, le plasma le plus pur du style français : les Mémoires en extraits choisis. Mon élixir de vie. Le duc de Noailles surgissait sous mes yeux, dans les bidonvilles de Nairobi, Mme de Castries sous les arbres géants de la forêt ivoirienne ; Lauzun pesait sur ma pirogue : nous remontions le fleuve Niger. Couverts d’un papier bible devenu ocre sous le ciel de plomb, les Mémoires apaisaient, par petites injections, ma mélancolie de Paris.

« On n’habite pas un pays, on habite une langue », écrivait Cioran. Plus que le sang, mieux que le rang, c’est la monarchie du style que les Mémoires font renaître, tant dans l’exil africain que dans l’exil intérieur – cette relégation poétique où la France patiente désormais. Saint-Simon ressuscite l’âme de Seine et ses affluents, la verdeur des vieux parlers et les noirceurs géométriques de la cour des Bourbons ; il réalise à soi seul une quintessence du verbe français.

Saisie de transe et de branles pulsés, emportée par son flux, consumée par son feu, traversée d’obscurités et d’images en folle cinématique, cette langue d’outre-temps, datée dès la naissance, rétrograde et prophétique, élégante, funèbre, étirée sous le lustre baroque et la chandelle janséniste, piquetée de verbes inventés ou tirés de saumure, tantôt prise de furie, tantôt lisse sous le glacis, cette langue de haute et basse volée, facettée de magies syntaxiques et de mots frappeurs jaillis d’arbalète, c’est le français porté à incandescence, poussé aux ultimes degrés. Un envoûtement verbal ? Un vaudou versaillais ? Seul Céline après lui a su manigancer de telles hypnoses et transmuer l’infraction en somptuosité. « Le français est langue royale, il n’y a que foutus baragouins tout autour ». C’est Céline qui parle, ce pourrait être le duc ; l’aristo et le populo convergent en frénésie, paroxystes tous deux, menant le verbe au fouet et fustigeant l’Académie.

Jamais Saint-Simon ne s’est conçu écrivain, ni même styliste, méprisant l’artisanat des lettres et la « fabrique » des romans, qu’il cède à l’usage de la « vile bourgeoisie ». Si le duc s’agrège corps et âme à l’authentique du temps, c’est en chroniqueur mandaté par Dieu, secrètant l’œuvre la plus ample du corpus français, à seule fin de « dire la vérité à bout portant aux têtes principales » et rédimer l’historiographie officielle, celle des minutiers perdus en « bagatelles », « pointilleries », « chicaneries » et autres « pinailleries ». Son style est le contre-écho d’une guerre secrète, menée depuis la ténèbre d’un cagibi, pour dévoiler usurpations et fausses grandeurs. Tout lui était grief, tout était à nommer. « Chaque mot était législatif, et portait une chute nouvelle ». Par cette obsession du vrai conçu comme justice, vécu comme métaphysique, le duc réinsuffle la syntaxe et ranime le mot. Avec Saint-Simon, note Julien Gracq, « on voit l’idiome un instant crever la croûte refroidie de la langue. Vocabulaire verdissant, abrupt, d’un grain de peau non corroyée, qui sent encore les bauges féodales et les cépées de l’ancienne France ».

Comment définir cet ensauvagement de la prose, ce chaos réglé devenu l’obituaire de huit mille âmes en souliers vernis ? Décrivant le style du Dauphin, le duc définit le sien. « Là, nul verbiage, nul compliment, nulles louanges, nulles chevilles, aucune préface, aucun conte, pas la plus légère plaisanterie ; tout objet, tout dessein, tout serré, substantiel, au fait, au but ; rien sans raison, sans cause, rien par amusement et par plaisir ». Saint-Simon le confie à Rancé : ce style est « âpre et amer ». Une langue « d’ancienne roche », frondeuse comme la noblesse dont il défend l’éminence. Un phrasé pulmonaire, haletant, des périodes saturées « à n’y pas mettre une épingle ». Une narration irrégulière, racinaire, rendue à sa fureur originelle et menée à la brusque. Une furia francese ? Le Régent le cerne au tréfonds : « Vous êtes immuable comme Dieu, et d’une suite enragée ». Son art est une suite baroque ; la justice divine est le diapason, la nomination des vices le sel de la punition.

Remy de Gourmont : « Saint-Simon, extraordinaire artiste de style, est pur de toute rhétorique ». Comment ne pas jubiler devant ce langage de haute sève, pur de toute fadeur, de toute platitude ; cette remontée soudaine des chlorophylles franciennes ? Edmont de Goncourt : « Il y a trois styles : la Bible, les Latins, et Saint-Simon ». Le duc ignore les tours fioriturés des Précieuses et les tropes galants ; il dessine une carte qui n’est pas celle du Tendre, mais la cartographie du mal. Jaillie à torrents, sa prose tombe ab irato, altérée par la violence du dire, l’imperium du blâme. Neuf mille pages dédiées à l’imposition logocratique d’un jugement ! L’énergie blanche du légitimiste frôle en asymptote l’énergie noire du justicier : Saint-Simon se met en infraction avec l’éloquence des salons ; il voile le reflet non perfectible du cristal racinien ; il impose une énergétique verbale, ce dédain militaire du legato, une absence de liant. Enchâssant les périodes longues avec les sèches, jouant de sécheresse, à tel point qu’il titube et oublie le sujet de sa phrase, parfois même le verbe, souvent le pronom, il serre le mors à la fin et décoche le trait, implacablement, laissant le lecteur à défaillir et la grammaire dans l’oubli.

Saint-Simon porte la perruque à grappes, mais il chérit la fraise des Valois ; glissant de la pondération quiétiste au casse-pipe furieux, il atteint une puissance expressive qui surclasse les finesses de l’Académie. « Dirais-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l’obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions ? J’ai senti ces défauts ; je n’ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique ; je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement. De rendre mon style plus correct et agréable en le corrigeant, ce serait refondre tout l’ouvrage, et ce travail passerait mes forces ; il courrait risques d’être ingrat. Pour bien corriger ce qu’on écrit, il faut savoir bien écrire ; on verra aisément ici que je n’ai pas dû m’en piquer. Je n’ai songé qu’à l’exactitude et à la vérité ».

Féroce et drolatique comme Tallemant et Brantôme, savoureux comme Montaigne, allègre dans l’outrage, véhément comme d’Aubigné, satirique comme Scarron, le duc écrit sous Louis XIV comme sous Louis XIII. Collecteur des pires détails, Saint-Simon cligne vers Rabelais. « On donna à Monseigneur force émétique, et sur les deux heures il fit une prodigieuse évacuation par haut et bas ». Le duc admire Retz : il croise au large des mièvreries pastorales de L’Astrée ; pénétrant comme La Bruyère, il est ample et majestueux à l’égal de Bossuet, mais la griffe tombe vite, qui n’est pas d’un prélat, mais celle du fauve.

L’ellipse est sa figure de prédilection, comme le swing est celle d’Ali ; il est stratège acide et prince du raccourci : il rappelle Graciàn, ce baroque acéré ; toujours forçant l’articulation, sabrant l’auxiliaire : « la sellette sur laquelle il avait été interrogé et répondu ». Sa phrase est hérissée d’incises denses jusqu’à l’obscur. Mme de Castries est dite au bref, plus sèche qu’un haïku : « toute à tous ». Les accords se font suivant la pente de son esprit, non celle de l’usage : « Tout ce qui était là, les yeux fichés sur le parquet, en était à retenir leur haleine ». Là, les syllepses abondent, au dam des puristes ; ici, le lecteur ne voit qu’anomalies, mais il comprend tout ! C’est la matière de France qui s’agrège sous ses doigts !

Espion des courtisans, curieux des chaisières et laquais, le duc parle le français à plein ; s’il use du zeugma, c’est comme d’une baguette magique, mariant l’organique et le spirituel : « Je pointais mes oreilles et mon entendement ». Qu’il tire un substantif d’un verbe ou d’un adjectif, un verbe d’un substantif, il entame un bonneteau proche du fabuleux. L’adjectif passe substantif : « le sec du Roi ». Une aura princière naît à ces glissements : « un vif, une sorte d’étincelant autour d’eux les distinguait ». Dans son harmonique chaos, le duc conserve la maîtrise des gradations : « Des mésaises on en vint aux humeurs, puis aux plaintes, après aux querelles et aux procédés, enfin aux expédients ». Ses pluriels touchent au fantastique : Favancourt « était fin et désinvolte à merveilles ».

Sacrifiant relatives et conjonctions, Saint-Simon abuse de l’apposition et entasse à la volée : Bouthillier « s’en retournait […] sans avoir paru ni rouillé, ni béat, ni déplacé, ni gâté ». Par l’inflation des superlatifs et des hyperboles, le harcèlement des intensifs, il met la loupe sur l’être : « Silencieux jusqu’à l’incroyable ». Sa manière est expansive et contractive ; la ponctuation est le sismographe. Virgules et points-virgules abondent, qui marquent moins une pause qu’ils n’étayent les phrases trop longues de relais galvaniques. Le duc trafique la période chiffrée de Boileau. Il se préconise d’une installation voltaïque bricolée dans sa sous-pente, un attirail obsolète proche du court-circuit. Appelons sprezzatura rabbiosa, cette nonchalance survoltée, écrite de génie, cette vitesse aristocrate, cette « allure ».

L’Académie restreint le flux lexical de la Renaissance ? Le duc rouvre la vanne et libère les parlers de la boutique et de l’atelier, ceux de l’armée, de la vénerie ou du jeu de paume, toujours flagrant et copieux, puisant dans le burlesque et le dialectal, passant la manche sur le poudré des finesses curiales. Fils du grand louvetier, il se délecte de « l’ameutement de la prétendue noblesse » ; il crée son bestiaire et harcèle les proies. Son lexique de chasse croise celui des Fables : « être au poil et à la plume » (se dit d’un chien arrêtant tous gibiers), « bistourner » (stériliser par la torsion des bourses animales : De Noailles étant « de ceux qu’il ne fallait jamais bistourner […], mais le laisser entier ou l’écraser à forfait »), « brosser » (filer dans les bois : « M. le duc d’Orléans brossa la chambre et disparut »), « brider la bécasse » (tromper par ruse), « être à bout de voie » (en défaut d’empreintes ou d’odeurs).

Les termes vieillis ou rares pullulent, ainsi « malfaim », « malencontre » pour mauvaise fortune, « malvoulu » (« Ses deux fils, malvoulus du Roi »), « capricer » ( Castries « que le roi s’était capricé de ne point faire évêque »), « apparesser », « raccoiser » (apaiser), « galantiser », « viduité » pour vacuité (« Sa viduité ne l’affligea pas »), « brèveté » pour brièveté, « trayé » pour trié, « débellé » pour soumis (« Parlement débellé et tremblant »), l’étrange « dyscole » pour morose (« Rohan, toujours dyscole, n’était d’accord avec personne »). Les termes bas, « orde » pour ignoble (« Cet orde quartier de La Varenne »), « bavarderie » ou « débagouler » (dire tout ce qui vient à la bouche) préludent aux tours grossiers : « la duchesse […] aimait mieux être sac à vin que sac à guenilles » ; et aux tours géniaux : « être feu et sang contre ».

Ses incorrections sont magistrales, les insultes des trouvailles :  « Couches était un homme de rien et du Dauphiné », l’archevêque de Rouen « un excrément de séminaire ». Il réveille le splendide « emmuraillé » sous la cendre depuis Rabelais. Si l’ancien « françoys » ne suffit pas, il invente selon sa passion : escadronner, limaçonner, idolâtrique, cardinalesque, blondasse. De vaciller, il tire « vacilillité » ; de sa paranoïa, « les desservices les plus noirs ». La fraude bourgeoise est punie d’implacables dérivations : montseigneuriser, comtifier, comtiser, marquiser, princiser, seigneurifier. Ses adverbes sont inouïs et d’ampleur biblique : subalternement, souterrainement, coulamment, ténébreusement, bâtardement. Telle est « régulièrement laide » ; tel « mathématiquement détestable ».

Ses néologismes sont deux fois plus nombreux que ses archaïsmes : c’est que le duc écrit de l’avant. La frappe de l’idiolecte trahit le nerf nobiliaire et l’orgueil, l’amour de l’unicité. Saint-Simon ne fantasme l’ombilic français que pour restaurer l’instant lustral de la nomination. Il sait l’éloquence atticiste et le fin parler, mais il vit sous la poussée orgiaque d’une libido nominandi, une fougue à nommer. Qu’il ne s’agisse que d’aller au vrai, par tous biais et toutes formules et « faire surnager à tous la vérité la plus pure » : le duc parle à découvert et lacère autant qu’à l’écrit ; il disperse dans Versailles son style d’étrange peignée. De Luynes lui reproche de « se servir de termes propres à exprimer fortement ce qu’il vouloit dire, sans s’embarrasser s’ils étoient bien françois ». Saint-Simon pousse la langue hors de sa limite, au moment où tombe la bride des grammairiens. Malherbe a élagué le chêne, Vaugelas et Bouhours ont continué en taille douce ; bientôt les philosophes finiront le chantier. L’Académie est tombée dans le ridicule et « les lettres dans le néant ». Jamais Saint-Simon ne s’énonce mieux que dans sa dénonciation des gardiens du phrasé. Le chancelier d’Aguesseau ? « Il épuise l’art académique, se consume en des riens ». Bussy-Rabutin ? « Réduit à s’ériger, en province, en juge du bon goût, à parler et à écrire et à y dégénérer en grammairien » Le duc craint ce peuple « infini et furieux », ces « fils de fortune, sans biens, sans être », mais il devient plèbe, et insulteur, dès que la vigueur de sa langue est subornée.

Il fut un temps où poudrés et bourbés parlaient même langage. Louis de Rouvroy ressuscite cette verve sauvage commune au peuple et à la noblesse ; il est en guerre contre le français clarifié des puristes et des syntaxistes, tel Louis Destouches son seul héritier – insurgent de la ruelle comme l’autre l’était de Versailles, qui date à Louis XIV la momification du français, « cette jésuitation cartésianisée ». Barbey d’Aurevilly le premier a perçu ce transfert d’énergie : « des aristocrates comme lui sont des démocrates par en haut comme nous sommes, nous, des aristocrates par en bas ». La bourgeoisie en chaire depuis deux siècles n’a eu d’autre obsession qu’éradiquer base et sommet, et nier cette poétique des Mémoires, comme si la forte littérature pouvait être autre qu’aristocratique et plébéienne. Par sa geste effrénée, Saint-Simon dénie la langue royale et le roman bourgeois au profit de l’écriture seule souveraine – un absolutisme verbal.

Ce texte, remanié par l’auteur pour D-Fiction, a été d’abord publié en janvier 2012 dans Le Magazine littéraire.

Texte © Philippe Bordas – Image © DR

À VOIR ÉGALEMENT

Philippe Bordas
Entretien avec Philippe Bordas
Vidéo : Alcyon

 

Tags : , , , ,

Laisser un commentaire