Conversation avec Franck Pruja et Françoise Valéry

 

Françoise Valéry et Franck Pruja s’entretiennent par écrit avec Caroline Hoctan et Jean-Noël Orengo :

Françoise Valéry et Franck Pruja sont responsables des Éditions de L’Attente, maison d’édition bordelaise indépendante fondée en 1992 et qui fête ses 20 ans en 2012.

1 – Les Éditions de L’Attente sont fondées en 1992 mais c’est en 2001 que les ouvrages acquièrent un numéro ISBN permettant leur référencement et leur « visibilité » dans la profession. Il y a donc deux temps dans la constitution de votre catalogue, un que l’on peut estimer officieux et un autre, officiel. Quelles sont les raisons de cette évolution en deux étapes ? Qu’est-ce qui vous a fait, en quelque sorte, basculer ?

Oui en effet, on peut dire que nous avons constitué un catalogue Off puis un catalogue In, c’est-à-dire que depuis 2001, cent vingt-cinq titres ont paru avec ISBN référencés sur Électre et Dilicom, mais si vous consultez la banque de données de la BnF, plus de deux cents entrées sont répertoriées. Mais ce n’était pas prémédité, et nous savons que la bonne centaine de livres que nous avons publiés avant 2001, à tirage plus ou moins confidentiel, ont vécu une belle vie souterraine et artistique en trouvant leurs lecteurs et lectrices au fil du temps. Nous considérons depuis le départ l’objet livre comme un excellent outil de communication à la fois pour l’auteur et pour l’éditeur, et un espace de création à part entière. La plupart des livres de ce catalogue Off sont désormais introuvables même sur les sites de bibliophilie, mais on peut trouver les derniers spécimens sur nos stands lors des différents festivals et salons littéraires auxquels on participe… Mais en fait, il y a eu trois temps : entre 1992 et 1998, la maison a fonctionné sans subvention, on attendait simplement que les ventes suffisent à permettre la fabrication du livre suivant. En 1998, nous avons déposé les statuts de l’association « Cuisines de l’Immédiat », qui chapeautait les Éditions de L’Attente jusque-là dénuées de statut. À partir de 1998, aux ventes s’est ajouté le soutien des adhérents à l’association qui, par leur cotisation, souscrivaient aux livres à paraître (et c’est toujours le cas aujourd’hui). En 2008, nous avons signé la charte de l’éditeur professionnel en région et depuis, nous recevons le soutien financier du Conseil régional d’Aquitaine. Il en résulte une plus grande aisance, un mode de fonctionnement plus professionnel avec, aussi, une vraie gestion des contrats avec les auteurs et la possibilité de se projeter sur un programme annuel. Car si le lectorat augmente de saison en saison, le nombre des propositions d’auteurs également. Pour revenir à 2001, la bascule s’est produite quand Jacques Jouet nous a demandé d’être son éditeur sur un projet de livre lié à une résidence d’écriture dans le Périgord vert (Les Bancs d’Excideuil), livre tiré à 2.000 exemplaires avec une aide de la Fondation de France. Le nombre d’exemplaires et le caractère officiel du projet nous ont poussé à passer le cap, à demander à l’AFNIL une série de numéros d’ISBN. Mais le verbe « basculer » est sans doute un peu fort puisque il n’y a pas eu de rupture dans le parcours éditorial, la bascule n’a été qu’administrative. L’évolution dans l’ensemble s’est faite en douceur, la constellation de nos auteurs, des lecteurs et des libraires qui nous suivent s’est étendue progressivement, nous avons appris ce métier en le pratiquant et nous restons encore aujourd’hui maîtres de nombreux points de la chaîne, notre plus grand privilège étant une totale liberté d’action.

2 – Les Editions de L’Attente se sont fondées autour de la création artistique et fictionnelle dans trois domaines : la poésie, l’art et la littérature. Comment se sont imposés ce choix et leur inscription dans ces domaines ?

Cette question est essentielle car elle rejoint la transversalité de notre cursus. Lorsque nous étudiions aux Beaux-Arts, nous avons eu la chance d’avoir des intervenants qui mêlaient ces trois domaines. C’est important et c’est ce qui a posé notre façon de penser et de pratiquer la création avec toutes ses extensions possibles, les arts en général (plastiques, culinaires, mais aussi la musique, les images animées, etc.). Dans les années 1990, finalement, nous avons été témoins des premières créations de poste de Professeur d’écriture dans une école d’art. Et c’est ainsi que nous avons pu participer à des ateliers avec des écrivains, des poètes, performeurs ou éditeurs comme Denis Roche, Emmanuel Hocquard, Claude Royet-Journoud, Bernard Heidsieck ou Olivier Cadiot & Pierre Alferi, Anne Portugal ou Nathalie Quintane pour en citer quelques-uns. Leurs écrits sont venus rejoindre notre bibliothèque et nous étions attentifs à leurs références et à leurs anecdotes. Il se trouve que la plupart ont été éditeurs ou ont vécu des moments liés à l’édition de livres. Vers 1994, nous avons commencé à publier des textes d’artistes et nous nous sommes vite aperçus que ces livres dépareillaient sur les tables des biennales de livres d’artistes. Nos livres contenaient essentiellement du texte et évidemment ce texte était imprimé sur du papier. Chose peu banale apparemment car sur les stands voisins, les livres avaient des couvertures en bois, ou des pages en cire ou en plomb et parfois en peau de kiwi. Bref, du vrai livre d’artiste… Notre maison d’édition prenait un statut inédit et échappait à certaines règles d’établi. Le rapport classique objet-livre / livre-objet était à repenser, une brèche d’expérimentations en tous genres s’offrait à nous, notre laboratoire était portatif et ouvert à la rencontre. Durant nos expériences nomades, la poésie contemporaine que nous avons rencontrée nous a réconciliés avec la grammaire, dépoussiérée et présentée comme la boîte à outils de l’écriture. Construire une phrase devient l’objet de la recherche. Le sujet n’est qu’affaire de goût, de choix, c’est comme la teinte en peinture, et la grammaire, c’est la forme. Bien qu’ancrée dans le réel notre aventure éditoriale prenait une allure fictionnelle, la joie dans la durée ne faisait que commencer.

 

3 – Cette création se révèle parfois très expérimentale et novatrice tant dans la forme que dans le fond telles, par exemple, ces 100 phrases de Robert Grenier publiées en bilingue sur des feuillets rangés dans une boite type « boîte à chocolats » ou encore cette excellente idée – qui semble pourtant abandonnée aujourd’hui – de textes en « Livre-Poster » à déplier pour être affichés. Parlez-nous de ces objets littéraires et artistiques non identifiés, véritables expérimentations d’écriture et d’édition. Comment les conçoit-on à partir d’un simple manuscrit ?

100 sentences / 100 phrases de Robert Grenier, traduit de l’américain par Martin Richet, est un bon exemple de livre-objet singulier. En revanche, c’est le seul titre actuellement épuisé à notre catalogue : il a été tiré à 150 exemplaires (désolés pour les retardataires). Lorsque Martin nous a présenté ce projet de publication, le côté bilingue nous gênait carrément (on est plutôt pour l’indépendance du texte traduit, dans la mesure où nous considérons le traducteur comme un auteur à part entière), mais il se trouve qu’une publication bilingue en recto-verso (et non pas en vis-à-vis) était inédite puisque chaque feuillet est détaché dans la fameuse boîte à chocolats. Cette idée de coffret sérigraphié a été évidente quand nous avons su que l’édition originale américaine de 1978 était faite d’une boîte contenant 500 sentences sur des feuillets libres, et que Robert Grenier les exposait dans des galeries d’art contemporain. Le poème a donc une infinité de lectures possibles suivant comment les feuillets sont agencés. C’est ce qui nous a séduit, sortir le poème du livre et le mettre en espace, d’ailleurs certaines personnes qui possèdent le coffret, exposent les poèmes chez eux comme une sorte d’éphéméride ou almanach d’artiste… En ce qui concerne la collection Livre-Poster, nous venons justement de publier un cinquième titre, EARSTORY de Thomas Rushes, c’est une affiche de portraits photographiques de paires d’oreilles en quadrichromie pliée en quatre et reliée dans une couverture en calque. C’est très impressionnant, une recherche anthropométrique comme le faisait l’abominable Docteur Bertillon, mais là, nous sommes plus proches du test de Rorschach. Pour répondre à votre question, plusieurs manuscrits ont été déclencheurs de nouveaux formats ou de nouvelles collections. Disons que oui, la teneur ou la couleur du texte reçu détermine son format de réception et son esthétique. Nous devons restituer aux lecteurs ce qui nous semble le plus juste, sans oublier un certain confort de lecture. Il suffit d’un peu d’inventivité et de bonnes connaissances techniques pour réaliser le livre autrement. Nous avons vérifié l’efficacité de nos méthodes en workshop avec des groupes d’étudiants en écoles d’art ou de design et le résultat est probant, après notre passage, ils ont quasiment tous passé leur diplôme avec des petits livres accompagnant leur dispositif et leur discours. Cela fait toujours plaisir de l’apprendre !

4 – Dès 1992, vous avez privilégié l’édition « artisanale », c’est-à-dire des ouvrages fabriqués par vous-mêmes de A à Z et avec un savoir-faire d’impression plutôt original pour les couvertures : celui de la sérigraphie. Tous vos ouvrages jusqu’en 2012 possèdent ainsi une couverture sérigraphiée par tes soins, Franck. Parlez-nous de ce savoir-faire qui vous démarquait jusqu’à présent dans la production éditoriale française. Pourquoi ce choix au départ et pourquoi l’avoir abandonné aujourd’hui ? Quels étaient ses avantages, ses inconvénients ? Quels sont-ils avec le passage au tout offset ?

Finalement, après réflexion, vu nos façons de fonctionner, nous étions un peu précurseurs de la Print On Demand (POD). Le fait de produire nos livres à la main sur une durée plus ou moins élastique permettait de gérer un stock minimum et d’être très réactif sur la fabrication. Un lecteur voulait tel livre, très bien, pas de problème, nous en avions toujours quelques-uns sur nos étagères ou sinon, il était facile d’en fabriquer d’autres exemplaires à partir de la maquette. Avec les années, nous avons bien sûr augmenté nos tirages, mais cette conception de l’édition est toujours d’actualité et viable. C’est aussi un modèle économique en marge du secteur professionnel et commercial, encore une fois, libre et quasiment autonome, Faire un livre tout de suite : tel est notre leitmotiv. Tout cela était possible en partie grâce à l’atelier de sérigraphie que l’on louait pour une somme dérisoire. Il faut dire que maîtriser une technique d’impression réduit considérablement les coûts. En effet, la plupart de nos couvertures étaient imprimées en sérigraphie, mais il y eu aussi des techniques mixtes (impression numérique + sérigraphie) et le premier livre qui paraît au catalogue en 2001 a une couverture imprimée au plomb et l’intérieur en offset pour un tirage de 2.000 exemplaires. Bref, je vous fais mentir… À part ça, la sérigraphie est une technique d’impression comme une autre dans l’industrie mais elle devient super intéressante du moment qu’on se l’approprie pour un usage créatif. Elle a été sacralisée dans les années 60/70 par le Pop Art et notamment avec Andy Warhol, Robert Rauschenberg ou Martial Raysse mais sinon, on en trouve aujourd’hui partout sous nos yeux (les publicités format 4×3 mètres, les affiches dans les sucettes Decaux ou les abris bus, ou la signalétique urbaine, par exemple). Pendant la guerre 39-45, tous les appareillages, les tentes, les casques et l’horrible motif camouflage, c’est de la sérigraphie. Cette technique ancestrale remonte au 15e siècle, les japonais imprimaient des motifs personnalisés sur les kimonos de leur famille avec un système de pochoir tissé avec du fil de soie et tendu sur un cadre en bois. C’est la seule technique d’impression qui utilise des encres couvrantes suivant leur composition chimique, vous pouvez donc imprimer une couleur claire sur du papier foncé, du blanc sur un papier noir, ou du jaune sur un bleu, c’est unique et infaisable en offset. En fait, être sérigraphe, c’est un peu être imprimeur, peintre et photographe à la fois. Vous avez le contrôle de vos teintes de couleurs, vous insolez puis vous révélez votre typon, il faut régler le hors contact, vous dégravez votre cadre pour laisser la place à un autre motif. Bref, des termes techniques assez jouissifs que je n’oublierai probablement pas de sitôt, plus de quatorze ans de pratique, ça marque un homme… En plus, je pouvais imprimer sur tout et n’importe quoi, pourvu que ce soit plan. Donc à nous les papiers de récup, les fonds de rame aux teintes improbables dénichées au fin fond des réserves d’imprimeurs… On a même imprimé directement sur les murs d’une galerie d’art à la demande spécifique d’une artiste écossaise, Tracy Mackenna. Oui, avec la disparition de l’atelier en juin 2011 la page « artisanat d’art » s’est tournée. Nous avons continué à utiliser des techniques mixtes (couverture en offset et intérieur en numérique) pour les petits tirages. Sinon, lorsque nous sollicitons l’aide du CNL pour tel ou tel livre et qu’il nous l’attribue, nous adoptons le tout offset et – notre grande fierté – les cahiers cousus. Les libraires et les bibliothécaires en sont ravis ! Depuis février 2012, nous collaborons avec un graphiste (jmGirard) qui réalise la plupart des couvertures, c’est très agréable de déléguer une partie de la conception, et c’était nécessaire car la gestion administrative, la diffusion et la distribution deviennent de plus en plus conséquentes et nous ne sommes que deux (dont un qui travaille à plein temps « à côté »). Au fil des publications, nous avons appris à lire et à ajuster techniquement une esthétique à une intention. Une touche artistique reste bien présente dans les maquettes, tout en respectant une certaine neutralité. Depuis peu, des reproductions d’œuvres d’artistes contemporains viennent rehausser nos couvertures (Ann Hamilton pour Il faut toujours garder en tête une formule magique de Virginie Poitrasson, ou Agnès Thurnauer pour Toute Résurrection commence par les pieds de Véronique Pittolo), la boucle est bouclée, nous fricotons à nouveau avec l’art contemporain et cela s’est fait tout naturellement.

 

 

5 – Les textes que vous publiez se présentent sous des volumes relativement courts (moins de cent pages), parfois même des plaquettes. En quoi cela serait-il représentatif de votre conception de la création ?

Oui, bon, nous avons publié plusieurs livres de plus de cent pages tout de même… Mais il est vrai que la forme courte est devenue une de nos spécialités et nous sommes clairement identifiés comme éditeur-défricheur. De juin 1997 à janvier 2002, nous avons mené une expérience marathon en éditant 50 titres en 4 ans et demi dans la bien nommée collection Week-end. Le principe était simple mais il fallait le tenir : chaque livre était réalisé le temps d’un week-end et imprimé la semaine suivante. Les jours fériés étaient pris en compte. Ce concept nous a valu bien des éloges de la part des auteurs mais aussi de nos fidèles souscripteurs. Un livre voyait le jour en deux ou trois semaines, ce qui est plutôt rare. C’était étonnant et génial à fois, on passait des heures au téléphone pour les corrections avec l’auteur et l’ordinateur faisait des saltos arrière sur les maquettes dans une autre pièce de l’appartement. Tous les éléments étaient réunis pour dégager une sensation de fraîcheur et de spontanéité. Cette collection a servi de tremplin à pas mal de jeunes auteurs, des poètes confirmés sont venus rejoindre l’ensemble et au final, elle a constitué une sorte de panorama du paysage poétique français, un creuset en somme. Certes, elle comportait certains paradoxes dans sa ligne et se fut un peu de la folie, une pure fiction éditoriale, mais c’est peut-être aussi ça la création ! Et elle nous a permis d’être repérés comme nouvelle maison d’édition par des librairies, d’obtenir des vitrines de présentation et de constituer les bases d’un carnet d’adresses professionnelles qui nous est encore utile. La relation entretenue avec le ou la libraire est très importante et décisive car les « plaquettes » (livre agrafés, donc sans dos) qu’étaient les Week-end sont très difficiles à placer en librairie. En effet, soit ils disparaissent entre les autres livres dans les rayonnages, soit ils mangent du linéaire présentés en facing. Mais le nom de notre maison avec son logo « chaise » (qui est en fait un fauteuil) commençait à prendre son essor… Pour revenir à la forme courte, il nous semble qu’elle s’adapte parfaitement à des textes de création. Elle peut aussi être très radicale. Ce qu’un auteur met en place en une trentaine de pages pourrait être le concentré d’un roman potentiel. C’est parfois très puissant et ce qu’un auteur « exprime » en deux vers peut être tout à fait percutant ou émouvant par rapport à un autre auteur qui développerait un essai de dix pages assommantes sur le même sujet. Aussi, ce qui nous semblait enviable avec cette forme et cette économie minimale, c’est que les jeunes lecteurs pouvaient accéder à de la littérature actuelle sans se ruiner. Nous rencontrons souvent pendant les salons des lecteurs assidus de 16 à 25 ans disons. C’est assez touchant, les auteurs de demain rencontrent les lecteurs d’aujourd’hui, et inversement…

6 – Quel type d’auteurs, d’idées et d’affinités sont défendus par les Éditions de L’Attente ?  La maison propose-t-elle une spécificité dans le champ de la création contemporaine ? Si oui, laquelle ?

Nous avons actuellement au catalogue soixante-dix auteurs, y compris les traducteurs. Certes, nous défendons une politique d’auteurs, mais définir un type reviendrait à forger un moule ou des capsules identitaires. L’esprit n’a pas de genre. Certains auteurs sont prolixes et peuvent tout à fait écrire de la poésie, des nouvelles, des romans ou écrire pour le théâtre simultanément. Si nous devions dégager une idée générale de notre ligne éditoriale, elle serait du côté de l’hybridation de la langue liée à des méthodes d’écritures. Nous aimons dire que nous ne publions pas de la poésie mais des poésies, le pluriel étant source de conjugaison de formes diverses et très variées. Vous comprendrez qu’il serait réducteur d’apposer une étiquette, ce n’est pas notre volonté non plus de brouiller les pistes et de ne pas donner suffisamment de repère aux lecteurs ou aux auteurs potentiels. Mais nos affinités sont purement subjectives, nous sommes avant tout nous-mêmes des lecteurs. Aussi, et ce n’est pas un critère de sélection préalable, mais il se trouve que plus de la moitié des livres du catalogue sont écrits par des femmes. Cette parité est notable et nous en sommes assez fiers.

 

7 – L’origine de la maison incarne-t-elle la défense et l’illustration d’une certaine littérature, notamment en littérature française ? D’après vous, la littérature française a-t-elle encore un réel impact sur la création en général, qu’elle soit d’ordre esthétique ou intellectuelle ? Pourquoi ?

Une littérature française ?  La littérature française… C’est vaste et complexe ! Notre maison incarne sans doute un angle d’approche qui ouvre sur la littéralité, le langage de proximité, les situations du quotidien. Il y a aussi cette idée de la photographie considérée comme du texte ou vice et versa qui aboutirait sur une espèce d’instantané textuel et performatif. Il y a une installation d’un artiste conceptuel qui a marqué notre esprit et qui illustre correctement le propos, c’est « Chair » de Joseph Kosuth : un objet (en l’occurrence une chaise), sa définition et sa photographie (ou son image). Nous avons intégré ces notions depuis plus de vingt ans, c’est un peu notre terrain de jeu et, comme nous l’expliquions plus haut, pour une création, il faut que le jeu échappe à certaines règles mais il en faut une tout de même, aussi minuscule soit-elle. Certainement, la littérature a un impact sur le réel et interagit avec les autres médiums de création. Ce sont nos lectures (ainsi que des films et des œuvres d’art) qui ont aiguillé et aiguillonnent encore notre rapport au monde et, d’ailleurs, pas qu’au monde littéraire et artistique, au monde du quotidien également. La littérature de création accompagne une partie de notre vie et on ne peut dissocier l’esthétique de l’intellectuel. Les artistes ont besoin de connaissances spécifiques pour alimenter leur parcours et leur discours ; il n’y pas de frontière ou de zone franche, la littérature française est empreinte de sciences humaines, de manuels techniques ou de récits de faits divers, peu importe. La source est intarissable, les formulations infinies, tout peut arriver dans l’écriture, les écrivains inventent au mieux de nouvelles façons de disposer des lettres de l’alphabet.

8 – Qu’est-ce que la « littérature » pour vous aujourd’hui ? Les Éditions de L’Attente sont proches (en terme d’auteurs, de lieux de diffusion et de pratiques) du champ de la poésie. En effet, de nombreux textes de création que vous publiez sont, par leur expérimentation sur la langue, leur développement, leur rythme, leur thématique, proches du domaine de la poésie, voire associés à lui, prenant généralement une forme caractéristique qui permet d’ailleurs la réalisation de performances ou encore de lecture (nous pensons à la vidéo de Jean-François Bory que nous avons réalisée à partir d’un texte publié chez vous). Dans quelle mesure la littérature que vous promouvez est-elle en rapport avec la poésie ? Pourrait-on qualifier la littérature que vous défendez de « littérature poétique » ?

Ah oui, tout à fait ! En France, quand on ne sait pas où ranger un texte, on le classe au rayon poésie ou quand on ne sait pas trop quoi en dire : Oh, comme c’est poétique… Les textes inclassables que l’on soutient sont souvent issus d’emprunts, de détournements, de mixages. Nous avons également une petite dizaine d’auteurs qui cooptent avec l’Oulipo et qui nous proposent des textes avec des contraintes ou pas. Et, comme vous en parlez, nous avons publié plusieurs textes supports de performances publiques (cela va du festival de poésie au théâtre, de la danse au cirque contemporain). Ce qui nous intéresse dans ce genre d’ouvrage (celui de Jean-François Bory et bien d’autres), c’est son statut à trois dimensions. Le lecteur peut l’appréhender de manière silencieuse (lecture de tête), l’écouter lu et « performé » par l’auteur (s’ajoute une dimension physique et émotionnelle liée à l’espace, la voix et la gestuelle) ou si le texte est adapté ou mis en scène, on pourra l’écouter encore différemment à la radio ou comme vous l’avez imaginé en vidéo sur D-Fiction (voir également l’« Entretien avec David Lespiau»). Nous avons publié quelques livres avec lecture de l’auteur sur CD inclus dans le livre (Flip-Book de Jérôme Game, Acrobaties dessinées & Beauty Sitcom de Sandra Moussempès et Le Cow-Boy et le poète de Anne Kawala). Voyez donc que la littérature d’aujourd’hui entretient ses propres transversalités. Le meilleur moyen de suivre tous ses entrelacs, c’est de lire ou relire des livres avec lesquels on se sent en affinité. Cela demande évidemment un travail et une attention particulière ainsi qu’un certain temps, mais le livre de poésie contemporaine n’est pas un objet de consommation commun et immédiat. Pour autant, nous soutenons que le champ poétique fait partie de la vie et nous nous efforçons de déverrouiller les a priori d’hermétisme qui le tiennent à distance et de faire disparaître le halo de préciosité qui le cadenasse depuis fort longtemps. Notre rôle d’éditeurs, ici et maintenant, est de faire sauter des clivages et fondre les vieux fusibles, de nouvelles connections sont encore possibles au 21e siècle.

 

9 – Fabien Vallos dans l’entretien qu’il nous a accordé a pu dire que « le Poème est le nom de l’œuvre contemporaine ! ». Seriez-vous d’accord à votre tour pour dire que la littérature contemporaine est d’abord de la poésie (dans sa prise de risque, son écriture, son esthétique, ses idées) ? Pourquoi ?

Oui, assez d’accord avec Fabien. Le problème en France est que l’on a tendance à attendre que le poète soit presque grabataire pour le lire, notamment dans les institutions publiques. La lecture d’un poème peut tout à fait bouleverser l’orientation intellectuelle d’un adolescent et par conséquent, ouvrir ses choix littéraires. C’est en ça que la littérature contemporaine est avant tout de la poésie. Son emprise est considérable et déclenche l’envie d’aller plus loin dans le cas d’une écriture personnelle et existentielle pour ces âges-là. Désolé pour le ton militant depuis tout à l’heure mais cet aspect-là est aussi à prendre en compte. On ne publie pas de la poésie juste pour les copains qui lisent de la poésie. Nous ne vivons pas au pays des Bisounours et des petites fleurs bleues… Certains de nos auteurs sont invités à intervenir dans des d’ateliers d’écriture en collège ou en lycée (Véronique Pittolo, Marie Rousset, Frédéric Forte, Eric Pessan, etc.) et d’après ce qu’ils en disent, les élèves sont réceptifs, voire même carrément motivés par l’écrit contemporain. Tous les élèves devraient avoir droit à une rencontre avec un écrivain au moins une fois.

10 – La nature et la forme mêmes des textes publiés par les Éditions de L’Attente rappellent également la forme que peuvent adopter des textes considérés par certains comme étant de « l’art ». D’ailleurs, littérature et écrits d’artistes sont souvent regroupés au sein de votre catalogue sans distinction. Cela signifie-t-il que vous ne faites pas de différence entre les deux ? En quoi création littéraire et écrits d’artistes ne se distingueraient-ils pas finalement ?

Art Press 2 vient justement de publier (n° 26, sept. 2012) un dossier intitulé « Ce que l’art fait à la littérature ». Jérôme Game qui coordonne le dossier, a posé cette question à plusieurs écrivains : « Vous arrive-t-il, en tant qu’écrivain, de vous inspirer des dispositifs de l’art (qu’ils soient pratiques, formels, cognitifs, économiques), en vue de les importer dans votre écriture même ? ».  Avant d’aborder le sujet, Jérôme introduit par cette phrase qui étaye vos questionnements nous semble-t-il : « Depuis le moderne, l’art n’a cessé de contaminer le champ littéraire et théorique, à moins que ce ne soit l’inverse — précipitant ainsi une impureté, une porosité généralisée entre pratiques d’écriture et pratiques plastiques (peinture, photographie, vidéo, installation, documentation, conservation, commissariat…) ». D’autre part, Nicolas Tardy (dont nous avons publié 5 livres) a écrit un essai tout à fait passionnant en 2009, publié par la HEAD de Genève,  Les Ready-Mades textuels. La quatrième de couverture est éloquente : « Des auteurs intègrent dans leurs œuvres des fragments de textes écrits par d’autres auteurs. Ce geste artistique a connu depuis un siècle une amplification au sein des pratiques poétiques. Cet acte recouvre diverses approches dont je propose ici une description critique et un essai d’inventaire ». En ce qui nous concerne, la création littéraire et les écrits d’artistes fusionnent depuis fort longtemps au catalogue, nous les appelons les artistes écrivants. Ils ont des concepts d’écriture en général très innovants, ils sont à la limite de la poésie et dynamisent ou explosent parfois librement la syntaxe. Des formes singulières émergent sans être absolument formalistes, elles peuvent devenir élastiques et mouvantes, plastiques donc… Ce qui induit parfois le lecteur à des interactivités par rebondissement sur le référent. Les textes de Frédéric Dumond, Isabelle Jelen, Hélène Gerster, Pascal Poyet, Caroline Dubois, Cécile Mainardi ou Anne-Gaëlle Burban peuvent déstabiliser le lecteur par leur précision grammaticale, leur mécanisme ou leur petite musique interne. Justement, nous avons également publié des musiciens écrivants comme David Christoffel, Monsieur Gadou, Erik M ou Damon Krukowski dont les propositions ne sont pas forcément axées sur la musique. Nous avons aussi  fait paraître des formes plus classique comme l’essai Duchamp romantique de Youssef Ishaghpour ou L’Autoportrait chronique de Francis Cohen ou bien alors des écrivains qui nous soumettent des récits débridés, par exemple, les opus hallucinants de Frédéric Léal qui, lui, est médecin écrivant et dont les textes embrassent des formes d’art comme le cinéma ou la bande dessinée.

 

 

11 – L’émergence des nouvelles technologies induit-elle pour vous une nouvelle approche de la création et donc, de l’édition ?

De toute évidence, les « nouvelles technologies » ont une incidence sur la création et sur la vitesse de communication (et de consommation) qu’elles génèrent. Sans vouloir paraître old school, l’Internet a permis l’émergence de nouvelles formes combinatoires dans la production littéraire et artistique. Des images qui bougent, ou du son, peuvent faire partie intégrante d’un texte, ces technologies offrent des possibilités de lecture différentes, déambulatoire ou labyrinthique. Le téléchargement et la tablette bousculent nos appréhensions de lecture. Cela peut paraître risible aujourd’hui mais l’apparition des boîtes mail, à la fin du 20e siècle, a complètement changé notre rapport au livre et au papier en général, à la chose imprimée, il y a eu une prise de conscience écologique. Une carte postale est devenue totalement kitsch alors qu’une carte numérique personnalisée l’est tout autant… Nous voyons bien que la création d’un site web participe à l’évolution de notre maison d’édition. En un an, nous avons eu plus de 49.900 connections, les commandes en ligne sont fréquentes et régulières, on se tutoie presque avec les guichetiers de La Poste. Evidemment, nous n’allons pas devenir exclusivement éditeur numérique et multimédia en création littéraire, nous n’en avons pas le temps ni la capacité actuellement mais il nous faudra certainement passer le cap à l’avenir et proposer des livres numériques en téléchargement.

12 – La poésie américaine est très présente au catalogue des Éditions de L’Attente à travers, par exemple, des traductions de textes de Bruce Andrews, Ray DiPalma, Peter Gizzi, Robert Grenier, Damon Krukowski, Michelle Noteboom, Sarah Riggs, Rosmarie et Keith Waldrop, etc. Franck, tu as parlé quelque part – dans un Cahier du refuge nous semble-t-il – de New-York comme une révélation. Françoise, toi-même en tant que traductrice de l’anglais, tu entretiens un rapport personnel à cette langue et à cette culture. En quoi impactent-elles votre conception de la littérature et vos choix éditoriaux ? Qu’est-ce encore que les États-Unis en littérature aujourd’hui ?

Oui, nous avons commencé très tôt à lire des poètes américains, d’abord par des anthologies importantes puis, nous avons eu la chance de participer à des séminaires de traduction à l’Abbaye de Royaumont dès 1991. En 1993, il fallait absolument que l’on aille voir de plus près, nous étions prêts à tout pour vivre une expérience à New-York. Une poète hélas récemment disparue, Stacy Doris, nous a mis en contact avec une amie écrivain, Mélanie Nielson, qui partait deux mois en résidence au Sud de l’État de NY et voulait bien nous louer pour cette durée son studio en plein Soho. Mélanie nous a introduit dans le milieu poétique, et en effet ce fut une révélation. Nous avons assisté à des lectures publiques et aux performances des meilleurs poètes du moment, nous étions invités à des parties assez funny. Tout le monde avait une revue, écrivait un scénario ou une action writing et ils se publiaient tous les uns les autres, de la côte Est à la côte Ouest dans des revues photocopiées ou dans des stapple books, bref, nous baignions dans une furieuse ambiance transversale. L’énergie était belle et bien présente et nous faisions office d’accumulateur. La rencontre décisive se fit à Providence, à environ 200 kms au Nord de Manhattan. Nous étions invités chez Rosmarie et Keith Waldrop, les plus importants éditeurs de poésie aux États-Unis mais aussi de grands auteurs et traducteurs. Là, nous avons passé un week-end délicieux : la maison regorge de livres, de disques vinyles et d’objets d’art. Le samedi soir, Rosmarie et Keith organisent un petit apéritif avec une dizaine de leurs étudiants (qui deviendront par la suite des poètes et des éditeurs confirmés). Le lendemain, après un brunch formidable, ils nous font explorer leur petite cave voûtée. Ils viennent de nous ouvrir une porte sur leur savoir-faire d’éditeurs. Une presse typo est logée dans un espace minuscule, des couvertures de livres sont épinglées aux murs en pierre. On remonte à l’étage, c’est l’heure de se quitter, on fait une photo souvenir devant le taxi jaune qui nous emmènera à la gare de Providence. De retour à Soho, nous voulons faire un livre tout de suite, on en écrit chacun un en moins d’une semaine et on l’imprime au drugstore du coin. Des amis organisent pour notre départ une petite lecture en appartement (c’est assez fréquent à NYC), nous lisons nos deux textes et offrons nos livres aux invités en buvant un dernier verre. Voilà notre événement fondateur : des rencontres, de la transversalité art/scène/littérature/musique, de la bonne nourriture partagée pour le corps et l’esprit, et de l’aisance dans l’exécution d’où la nécessité de maîtriser les techniques de fabrication et de disposer des bons outils. On s’est arrangés pour faire perdurer tout ça… – Françoise : La langue anglaise est simplement la seule langue étrangère que je connais à peu près bien, la seule dans laquelle j’ai pu me plonger totalement lors de voyages, la seule en laquelle il m’arrive de rêver. Je pense que c’est venu à la fois de la musique et de la littérature qui m’entouraient dans l’enfance. Mon père était fan de blues et il lisait les éditions américaines des polars de Chandler et Hammett qu’il rapportait de ses déplacements aux États-Unis. Mon frère et ma sœur aînés avaient des tas de disques de rock. Je me rappelle avoir tenté de comprendre les paroles des Ramones écrites sur la pochette du 33 tours. Ce n’était pas très difficile mais, en même temps, je voyais bien que ça ne donnait pas du tout pareil en français, si, par exemple je voulais chanter en même temps qu’eux… Donc, il y a quelque chose de très oral dans l’anglais, les mots font souvent le bruit des objets qu’ils désignent, il y a beaucoup de mots courts, c’est très pratique pour le rythme en musique comme en poésie évidemment. Je me souviens des premières leçons d’anglais en sixième, sur les diphtongues, qui se passaient uniquement à l’oral et ont duré un trimestre entier. C’était assommant et pourtant très utile, je m’en suis rendue compte après. En français la grammaire gouverne, en anglais c’est le vocabulaire. Donc, le passage de l’une à l’autre langue implique une certaine gymnastique et ça me fascine parce que, quand je traduis de l’anglais, il se passe des choses inédites dans le français, comme quand un mouvement nouveau actionne un muscle qu’on n’avait pas ressenti jusqu’à présent. La traduction ouvre de nouvelles perspectives dans la langue, elle élargit son champ d’action. Traduire un texte à deux permet de maintenir une certaine distance et d’éviter une trop grande appropriation et une personnalisation excessive du texte d’origine. Avec Marie Borel, on se complète parfaitement pour ce travail, chacune avec sa manière de faire, ses connaissances, ses références… On a essayé deux méthodes : écrire une traduction chacune puis, confronter les deux, lire chacune de son côté le texte d’origine avant de le traduire ensemble. Les deux fonctionnent, la première implique peut-être plus de temps. Mais, il faut quand même toujours, à un endroit ou à un autre, inventer en français. Par exemple, le petit livre Flat With No Key de Rosmarie & Keith Waldrop que nous avons traduit par Un cas sans clef. C’est un abécédaire où les poèmes sont soumis à une contrainte précise que l’on ignorait au départ, donc on avait fait une première traduction qui s’en tenait à peu près au sens et au rythme. On l’a fait lire aux Waldrop et Rosmarie nous a répondus : c’est très bien, mais il manque la contrainte qui est qu’à chaque ligne doit apparaître un nouveau mot commençant par la lettre-titre du poème, et chaque strophe doit réutiliser le même mot à la même ligne. Autant dire qu’il a fallu tout recommencer, et que c’est la contrainte qui a guidé nos choix, en plus du rythme et quand c’était possible, du sens. Le U et le W ont été particulièrement rocambolesques. Avec Marie, on rit beaucoup en traduisant.

 

 

13 – Quel est votre programme pour les vingt prochaines années ? Avez-vous des rêves fous d’éditeur que vous souhaiteriez réaliser ? Lesquels ?

Continuer à faire des livres, c’est déjà beaucoup. Nous aimerions que les journées comptent vingt-six heures. Chaque heure correspondra à une lettre et chaque jour déclinera l’alphabet du temps. Il existe bien dans Peau d’âne de Jacques Demy une robe couleur du temps, du temps qu’il fait et du temps qui passe. La fiction fait inextricablement partie de notre réalité. La petite entreprise des Éditions de L’Attente ne compte pas de salarié mais vu l’évolution constante, l’idéal dans un proche avenir serait de disposer d’un local de plain-pied avec une habitation au-dessus. Un jardin à l’arrière ne serait pas de refus pour préparer des collations festives à nos auteurs. Nous pourrions aménager l’espace avec une partie conception-administration et l’autre en réserve de stockage, à ce moment-là on pourrait envisager d’employer quelqu’un. À partir de l’hiver prochain, nous aurons déjà un diffuseur sur le plan national, peut-être un jour aurons-nous un distributeur ? Qui sait ?…

(Bordeaux, octobre 2012)
Entretien © Les auteurs – Photos & Vidéo © Isabelle Rozenbaum

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