L’animal chaud

 

Je sus tout de suite que j’étais en ma présence. Je le sus avec la certitude immédiate et irraisonnée qui vous fait vous tenir auprès de vos plus proches en sachant que ce sont eux. Leurs gestes, leurs façons de bouger, ce rythme intime qui leur est propre quand ils tendent le bras pour remonter un store, se protéger les yeux du soleil, porter à la bouche des morceaux de fruits, cette fréquence générale à laquelle ils sont soumis, y compris quand ils décident de ne plus bouger, en réalité les fonde. Jamais, que je sache, on n’a confondu son père avec sa mère dans une pièce pour n’avoir pas levé les yeux vers lui ou elle. Cette cadence qui se dénoue à la source de chaque être plaide pour lui infiniment plus que la couleur de ses yeux ou la taille de ses jambes. Je m’étonne en comparaison de l’indigence fallacieuse des critères qui balisent l’identité sur internet, ces « profils » dont on a jamais fini d’« en savoir plus » organisent sournoisement l’indistinction. Développée au plus haut point chez moi, cette sensibilité à la fréquence de l’autre me valait de pouvoir reconnaître immédiatement et à de redoutables distances tel ou tel individu que je connaissais et que je n’avais parfois vu qu’une fois. Dans la pénombre des salles de concert, juste avant le concert, je déclinais facilement l’identité d’une demi-douzaine de personnes sans me tromper. Ces ombres indistinctes, qui pour les uns semblaient ouvrir l’hémorragie de leur propre invisibilité en s’affairant à trouver une place dans la salle, sécrétaient pour moi le prodige d’un fluide signalétique. Une prose, moins faite de lumière et d’ombres que d’instabilité et de constance, les détachait du chahut de leur anonymat. Derrière cette grille clignotante, dont ils formaient à la fois la trame détectante et l’objet détecté, je les voyais à cheval sur leur essence où, jambes ballantes au-dessus du monde des idées, certains s’escrimaient à être eux, d’autres s’y abandonnaient sans véritable volonté. Aux doigts rageusement passés par la vitre de la voiture pour y jeter une cigarette, à la brisure psychique que j’y voyais inscrite, je reconnaissais l’homme que j’avais fui deux ans auparavant. Imaginez alors combien cette cellule de détection vibratile agit étonnamment lorsque je fus mise en ma présence. Une unique vibration diffusait sa note pour aller se départager en deux corps — l’un de ces corps était le mien, l’autre celui de ce second moi-même — et dans les toutes premières secondes, je pris ces éléments de sur-mouvance pour mon ombre projetée sur un mur que j’imaginais aussi. Très vite cependant, mon immobilité attentive me dissocia de l’illusion siamoise et je compris. Lorsque je relevais les yeux dans ma direction, ce ne fut donc pas pour vérifier qu’il s’agissait bien de moi. Je m’envisageais plutôt pour la première fois en dehors du face à face prévisible et lassant que fomente le miroir. À cet égard, j’avais toujours trouvé plus de réalité à prendre soudain connaissance de moi dans les parties isolément réfléchissantes des couloirs d’embarquement de l’aéroport de Nice, surfaces vitrées où je lançais toujours le même regard qui en disait long. L’ultime reflet communiquait-il avec les précédents, et les plus anciens ? cela formait-il une filière dans le temps ? qui s’évadait de quoi ? et si oui, vers où ? Le teint unifié de transparence, mon fantôme vert-salle-de-bain me donnait-il là rendez-vous au fil des décennies pour m’adresser le message équivoque d’un possible sens de la vie, ou de son plus vraisemblable non-sens ? Ne m’offrait-il pas plutôt son sourire en amulette pour un vol qui aurait pu être le dernier ? Je souriais, moi, juste pour voir de quoi j’avais l’air en souriant. Le stade du miroir, pensai-je, correspond aussi à l’âge où les traits du tout jeune enfant s’étirent et gagnent en profondeur. Sous l’effet de sa plongée au miroir, la face aplatie des bébés s’effile soudain. Les traits se sculptent littéralement quand on les envisage. La face prend forme au moment où l’on est en mesure de la voir. Tel un plongeur sous-marin à qui le visage donne l’impression de se déformer sous l’effet conjoint de la résistance de l’eau et de l’évasure visuelle — il s’étire vers l’avant comme un long museau rétractable de chien –, l’image au miroir semble vouée à un télescopique allongement. Un visage aurait-il d’autant plus de mal à quitter son reflet dans le miroir qu’il serait saillant ? qu’il aurait eu à s’enfoncer dans cette profondeur, qu’il s’y trouverait enchâssé ? Narcisse eut-il le nez long ? le visage pointu ? ou au contraire les yeux légèrement globuleux ? Mais pour moi désormais, les miroirs semblaient avoir fait leur temps. Je paraissais enfin dans mon vrai volume, à vrai dire impressionnant, c’est-à-dire plus grand, plus ample que je ne l’imaginais (Le Bernin, pour faire vrai, sculptait les corps deux tailles au-dessus, méconnaissant ceux de ses modèles qu’il avait simplement recouverts d’une couche de blanc) et en même temps plus menu, plus densément reparti autour d’un axe informulable. Aux confins de ce paradoxe, se trouvait mon absolue vérité volumétrique, l’étrange émoi qui s’en dégageait, au point que je dus résister à l’envie de me prendre dans les bras — inédite beauté de voir ce qui est exactement de sa taille. Bref, un animal chaud, une bête vivante venait de sortir de sa cage à reflet unique, je le voyais évoluer avec la stupeur lente et farouche que donne la liberté à peine reconquise. Et avec un pantalon que je ne lui connaissais pas.

Texte © Cécile Mainardi – Photo © DR

Article proposé par la revue Vacarme, revue et lieu d’échanges entre réseaux militants, intellectuels et artistiques. Vacarme est un espace qui échappe aux séparations traditionnelles entre la pratique et le savoir, la politique et l’art, l’urgence d’agir et la nécessité de penser.


Tags : , , , ,

Laisser un commentaire