La fin du monde en textes fictionnels

DE LA FIN DU MON-
par Raphaële Bidault-Waddington

Artiste plasticienne au parcours atypique, Raphaële Bidault-Waddington a créé le Laboratoire d’Ingénierie d’Idées en 2000 afin de pouvoir déployer une pensée artistique autonome. Dans ce think-tank, aujourd’hui d’envergure internationale, elle produit des dessins, des diagrammes conceptuels, des textes, des conférences et des projets de recherche prospective au sein d’organisations (entreprises, villes, universités, etc.).

Il y avait eu un déclic, clac, quelque chose qui s’enclenche, comme un nouveau jour lorsque l’aiguille des minutes donne un coup de pied à celle des heures et fait avancer d’un cran l’horloge universelle. C’est comme ça que le monde avait perdu sa fin, d’un coup sec, littéralement démembré.

Privé de sa particule postérieure, le petit mon ne ressemblait ainsi plus à grand chose. Lui qui se croyait omnipotent, capable d’embrasser le Grand Tout, se sentait si réduit et affaibli maintenant. Autour de lui, il découvrait une vaste foule, un chaos où il pourrait se noyer, perdre son identité. Il ressentait le besoin de faire l’état des lieux de ses propriétés, sans trop y arriver car il avait un peu perdu ses repères. Les échelles de valeurs semblaient tout autant chamboulées que lui et, dépossédé de sa moitié, il ne savait plus très bien à qui ou à quoi il appartenait. Il était tentant de s’accoquiner à n’importe qui, devenir un monstre par exemple, mais intuitivement, il s’en gardait bien. L’heure n’était plus au mariage ou à la possession de, et c’était tout son être qui était dorénavant mis en question.

Depuis le grand renversement, il avait du mal à donner du sens à son existence et cela le mettait d’humeur cyclothymique. Sans trop savoir pourquoi, il se surprenait à jouer à Monsieur Monmon avec beaucoup de jouissance ; quelle éclate ! Ça lui faisait vraiment du bien de dire n’importe quoi, de se la raconter un peu. Parfois, pris de mélancolie, il s’imaginait de nouvelles vies, s’inventait des univers parallèles où il pourrait célébrer la mémoire de son existence antérieure, se projeter dans les mondanités élégantes de sociétés secrètes, et cela le réenchantait. Mais au fond, il sentait qu’il fallait laisser filer le temps pour comprendre, appréhender ce changement climatique, comme si la réaction en chaîne de la catastrophe nucléaire qu’il avait subie n’était pas finie… Dans ce temps suspendu où la montre s’est affolée comme une boussole à proximité du pôle nord, il lui semble l’heure de se recomposer, peut-être de se trouver un nouveau nom…

Texte © Raphaële Bidault-Waddington

EN TROIS MOTS*
par Anna Blume

Née dans une grande famille de collectionneur d’art américaine en 1936, Anna Blume est certainement l’un des auteurs les plus méconnus de la seconde moitié du XXe siècle, tout en étant la muse de nombreux écrivains et artistes, de John Cage à Steve Reich ou encore de Paul Auster à Jonas Mekas. Future invitée de D-Fiction, elle a notamment publié Trash box et Who is writing this ?

Ras-le-bol
C’est fini
Que du flan
Tu es nous
Tout recommence toujours
Merci sans façon
Qu’en dire ?
Life is Fun
Kill me again
Ku Klux Klan
Encore un peu
De quoi vraiment ?
Dubo, Dubon, Dubonnet !
Peace and Love
Lis tes ratures !
Invasion Los Angeles
Sense and Simplicity
The bite nique
Z’y-Va !
Just do it !
Les Trois Mousquetaires
Hier est demain
Yes, We Can !
Fuck Ave Maria
Expand your World
Mourir de Vivre
On va déguster
Men in Black
Deux mille douze
Print your Life
Riri, Fifi, Loulou
I Love You


*Adaptation de l’américain © Hélène Clemente
.
Texte © Anna Blume

UNE SOIRÉE DANS LES RUINES
par Emmanuel Bourdaud

Emmanuel Bourdaud naquit ailleurs, dans les années seventies finissantes, quelque part sous terre ou quasi, dans la peur des mots, dans l’évitement des cris, dans l’inaudible. Il a publié des textes dans les revues Cyclocosmia, À la Dérive et dans Le Zaporogue.

Inutile d’en parler dis-je. Tu m’entends, Bobby ? Inutile d’en parler. Ton silence ne me convaincra pas, pas plus que tes murmures à peine audibles, pas davantage que tes vociférations grognées dans l’ombre, quand tu vociférais encore, je ne sais plus quand. Tu restes là, dans l’angle formé par les poutres nues, effondrées en dossier improvisé. C’était quand, tes vociférations ? Tu te souviens, avant, avant quoi, déjà… avant les événements, tu sais. J’entends encore tes chuchotis. Tu chuchotais beaucoup, avant. Tu me disais, et je devais me pencher pour percevoir ton souffle, tu me disais qu’il fallait pas m’inquiéter, et je ne comprenais pas pourquoi j’aurais dû m’en faire, mais bon…

Tu devrais bouger un peu, Bobby, tu vas t’engourdir. Après, ça te fera boiter le temps que le sang circule à nouveau.

Je m’ennuie, Bobby, j’arrive plus à me souvenir des histoires que tu me criais lorsque nous étions séparés par les… tu sais, les langues de feu. Tu criais à cause du fracas et tout. Tu criais les contes de fées qui circulaient sous les faubourgs, dans les caves, les égouts, les anciennes carrières de gypses où l’on dormait avec les autres. Tu te souviens, des autres ? Mes questions, elles t’embêtent, mais tu pourrais quand même, tu sais, remuer un peu la tête, hausser une épaule, émettre un bref ricanement.

Bobby dis-je, Bobby. Et puis quoi ? Que veux-tu que je fasse, à part remuer les lèvres, à part m’asseoir et me relever de temps en temps, à part adresser une timide supplique aux survivants ? Hein, que veux tu que je fasse, Bobby, tandis que les mouches vertes parcourent ton front, sans que tu esquisses un geste de… quoi déjà ? D’agacement ? De dépit ? Ou juste parce que c’est l’usage ? On a oublié, les usages envers les mouches. D’ailleurs, on n’y prête plus attention, aux mouches, ni les vertes, ni les noires violacées, ni les grises.

Je crois que je vais m’allonger près de toi, Bobby, et puis attendre contre les poutres ou contre ton torse. Il arrivera bien quelque chose.

Texte © Emmanuel Bourdaud

CATASTROPHES GROUPÉES
par Daniel Cabanis

Plasticien de formation, Daniel Cabanis a publié du copy-art et des livres d’artiste ainsi qu’un roman, L’Amour à l’écossaise (Le Seuil, 1998). Il a également publié des textes dans les revues Espace(s), Chimères, du nerf, Action restreinte, BoXon, Rouge déclic_, Coaltar, d’ici là, Ce Qui Secret, Les Cahiers de Benjy et de nombreuses chroniques signées Le Corbo sur Vents contraires, la revue collaborative du Théâtre du Rond-Point.

Il suffit de cliquer sur l’image du texte pour qu’il soit lisible « pleine page ».
Texte © Daniel Cabanis

CE N’EST PAS LA FIN DU MONDE
par Béatrice Commengé

Béatrice Commengé a publié plusieurs romans et essais dont La Danse de Nietzsche (Gallimard, 1988), Henry Miller, ange, clown, voyou (Plon, 1991), L’Homme immobile (Gallimard, 1998) ou encore Voyager vers des noms magnifiques et Flâneries anachroniques (Finitude, 2009 et 2012). Elle collabore également aux revues L’Infini, Les Cahiers de l’Herne, L’Atelier du Roman et la Revue des ressources et a traduit de nombreux ouvrages de l’anglais dont le Journal et la Correspondance d’Anaïs Nin (Stock).

Jamais il n’aurait imaginé que ces mots seraient les derniers qu’il entendrait de sa bouche, qu’elle se dirigerait vers la porte et lui lancerait, sans se retourner : ce n’est pas la fin du monde, presque avec légèreté. S’il n’avait pas été certain, cette fois, qu’elle le quittait pour de bon, qu’elle ne reviendrait jamais, il n’aurait prêté aucune attention à cette phrase entendue si souvent, enfant, chaque fois qu’il se faisait mal et se mettait à pleurer. Ce n’est pas la fin du monde, lui murmurait à l’oreille sa tante Henriette qui l’aimait beaucoup, en le prenant dans ses bras. Cependant, la « fin du monde » demeurait inimaginable et il se demandait si elle serait aussi triste que la mort de sa petite chatte de dix ans.

En grandissant, il avait pu remarquer que sa tante Henriette n’était pas la seule à songer à la fin du monde pour se consoler de ses malheurs. Il se disait même que les hommes avaient sans doute vraiment besoin du spectre d’un anéantissement général pour supporter tous les cataclysmes qui s’abattaient sur leurs pauvres vies : aussi redoutables fussent-ils, aucun n’égalait jamais la fin du monde. Chaque jour apportait sa petite dose de fin, sa grande dose de mort, la terre tremblait, la mer se soulevait, les fleuves débordaient, les volcans s’éveillaient, l’air se polluait, les bombes explosaient, les soldats fusillaient, les cadavres se comptaient, les maisons s’écroulaient, mais ce n’était toujours pas la fin du monde. Et l’espoir renaissait. L’amour fleurissait.

Aussi, quand il l’avait rencontrée, il y a quatre ans, quand ils avaient marché longtemps, un matin, au bord de l’océan en regardant monter la marée, il s’était dit que la vie valait vraiment la peine d’être vécue et jamais, oui, jamais, il n’aurait pu imaginer qu’elle le quitterait un soir d’été en lui disant, comme tante Henriette quand il avait cinq ans : ce n’est pas la fin du monde.

Et c’était vrai. La fin du monde, c’était quand il n’y avait plus personne pour vous dire, un soir d’été, ou un matin au bord de l’océan : Ce n’est pas la fin du monde

Texte © Béatrice Commengé

[SANS TITRE]
par Pierre Denan

Fondateur des éditions M19, Pierre Denan est artiste et directeur des revues MAP, 20/27, AH AH AH, Grams of art et de la collection de livres d’artistes I.S. Inventaire Supplémentaire. Il est également l’auteur de Pourquoi Tom Cruise – Récit prompteur, Livre 1 (Les Presses du Réel, 2010).

d’appliquer le mascara, Kate Moss sort de sa loge. Vagues wavy de sa coiffure, elle fait la Une de Vogue UK. Accélération des combinaisons, fluidité des systèmes, son jet atterrit à LA. Des officiers de LAXPD l’escortent, meute de paparazzis. Température extérieure 20° centigrades, elle monte dans une berline. Jean, blazer, lunettes noires, un mythe à la Garbo. Ses ongles gris nacré s’agitent sur les touches de son téléphone, l’icône compose un SMS, efface trois mots. Vertige d’une correction qui serait infinie, elle passe la main dans ses cheveux. Effluves de son parfum, les yeux du chauffeur se fixent sur le rétroviseur. Caractère fantomatique de l’apparition, elle appelle Victoria Beckham. T’es où ? Le véhicule s’engage sur Century Boulevard, elle prend un bain. Clapotis de l’eau tiède, elle boit du jus de vampire. La scène se passe dans son appartement de Sierra Towers, West Hollywood, apparition d’un générique : celui de Grand Hotel, le film d’Edmund Goulding. Plan plongé sur le standard téléphonique du palace berlinois, dos des opératrices qui établissent les communications, opening scene : People come and go, nothing ever happens, soupire le Dr. Otternschlag. I Want to be alone, supplie la ballerine russe Grusinskaya, interprétée par Greta Garbo. L’ère du vide, Kate sort de l’ascenseur. Son bodyguard porte un grand sac façon cabas, après-midi shopping. On la perd sur Sunset Boulevard, on la retrouve sur Melrose Avenue, à la sortie de chez Decades. Elle se fait déposer devant Fred Segal couture, s’engouffre dans la boutique. Un coyote traverse Broadway Street, elle prend une douche. Anticonformiste et scandaleuse, chair à tabloïds et fantasme absolu, fêtarde invétérée et maman ordinaire, elle s’habille, retrouve Victoria au Château Marmont. Quel est votre chiffre préféré ? demande Jordan Crandall à Andy Warhol. Zéro, répond-il en buvant une gorgée de TaB, ils sont au bar. Les palmiers se détachent sur le ciel orange pourpre, les filles s’embrassent. Elles commandent des Classic Caesar, et de l’eau minérale. Programme détox, volonté de puissance,

Texte © Pierre Denan

CARNET N° 114 [DÉCEMBRE 2012]
par Denis Ferdinande

Denis Ferdinande a publié plusieurs ouvrages aux éditions L’atelier de l’agneau : Critères du cratère (2001), théoriRe, actes (2006), Toute littérature s’effondre (2009), Une phrase, juste (2012). Il est l’invité de D-Fiction en février 2013.

Théorie de l’attaque ciblée. Un astéroïde considérable règlerait le sort de la Terre en une fraction de seconde, percutée une fois unique. Je raye. La Terre en tant que socle est encore d’une stabilité qui aura constitué tout le rêve, — quant à sa fin, elle aura lieu et qu’importe si l’heure tarde un million d’heures, il n’est rien qui ne lui soit comme advenu déjà (« vivre fut un plaisir »), sauf à retenir les jours pour toujours — l’éTerrenelle ? Je raye. L’occasion se présente, d’une fin qui peut n’avoir pas lieu en effet, la date en est donnée quoiqu’il en soit, qui nous laisse quelques jours encore. Rien ne se dérègle cependant, non que d’autres, ailleurs, ne perdent la raison, mais ici. Je raye. Telle table, l’écriture y a lieu encore, qui ne gardera rien, si ce n’est que s’y remanie une ultime phrase, d’avant la fin, et qui sera à prononcer l’heure — ou alors plus brève — la dernière minute venue. Afin de rompre toute terreur. Distincte en tout point d’une prière, car qu’est-il à espérer dès lors, la phrase accompagnera jusqu’au temps même de la désintégration. Je raye. Ou alors la fin du monde serait l’autre nom du réveil, nous somnolions, et de cette somnolence de plus d’un millénaire de mille millénaires, contenant l’ensemble des vies et des songes il y aura un terme, tout à l’heure peut-être, ouvrant sur un monde dont nous ne savions rien. Je raye. Puis cela advient, unique secousse un astéroïde de taille anormale vient frapper le pôle sud, le broie, ses mers remuent, giclent, et obscurcissement brusque du ciel, divers éclats de Terre sont propulsés dans les parages du Soleil, percutant telle planète, telle autre, comme afin de les fendre à leur tour — ou alors d’y ficher une lézarde. Réveil en sursaut sur ce nom de lézarde même, d’une étrangeté ce jour sans commune mesure, l’heure n’est pas venue encore. Je raye. Quelques jours encore, l’encore insiste, vivre fut un plaisir tout se referme comme il se devait, un plaisir parfois inouï, oui l’inouï aura été vutraversé, et gardé rien qui ne puisse être rappelé, tel visage telle voix, qu’y pourra la destruction, la voici, d’avance, comme impuissante à détruire — cette beauté qui fit rage. Je raye. Fin de carnet nouveau carnet, le dernier peut-être, il n’importe, je

Texte © Denis Ferdinande

LE BUNKER EST LE CONTRAIRE D’UNE ÎLE
par Hélène Gaudy

Hélène Gaudy est l’auteur de Vues sur la mer (Les Impressions nouvelles, 2006), Atrabile (Le Rouergue, 2007), Si rien ne bouge (Le Rouergue, 2009) et, avec le photographe Bertrand Desprez, En plein dans la nuit (Thierry Magnier, 2011). Elle a également participé à plusieurs ouvrages collectifs et collabore au collectif Inculte.

Une trousse de secours. Le bunker est le seul bâtiment occupé lors du décollage de la fusée. Un système d’aération. Le bunker est-il vraiment abandonné ? Un récepteur radio. Le bunker est factice. Une douche de décontamination. Le bunker est un élément du parcours. Un livre blanc. Le bunker est votre habitation sur Mars. Des stylos noirs. Le bunker est le trou découpé dans le sol. La peau retournée d’un renard. Le bunker est appelé « Cygne ». De la terre et de l’herbe, encore, sous les chaussures. Le bunker est la hantise de la plupart des golfeurs. Un miroir. Le bunker est camouflé par un faux immeuble. Des boîtes de nourriture. « Il ne pleuvait pas lorsque Noé a construit son arche » est la devise du bunker. De quoi ouvrir les boîtes de nourriture. Mieux vaut prévenir que guérir est la devise du bunker. Les oiseaux tombés du ciel. Le bunker est « tout équipé ». Ce qui reste des cuillères d’argent. Le bunker est le surnom de l’ambassade de l’URSS à Paris. De l’eau, en bidons hermétiques. Le bunker est composé de deux portes d’entrée blindées pesant chacune 40 tonnes. L’eau des rivières, des piscines, celle des bains de minuit. Le bunker est une discothèque à Merville Franceville. Aucune photographie. Le bunker est un complexe construit par les nazis. Un parfum tenace. Le bunker est le lieu des soirées estudiantines de Namur. Le souvenir de la peau. Le bunker en kit est une innovation belge. Des bijoux de famille. Un bunker est un instrument de lutte contre la nouvelle technique des bandits consistant à prendre en otage un membre du personnel de banque. Une carte de la terre et du ciel. Un bunker est une planète sur laquelle les défenses d’un joueur sont massives. Un stéthoscope pour rompre le silence. Clive Bunker est un musicien jouant de la batterie. Une lampe. Le bunker est le plus grand refuge de nuit pour mineurs. Dans le bunker on ne sait déjà plus rien de l’hiver. Un bunker est une soute où dorment les marins. Le bunker est le contraire d’une île. Le bunker est tout à fait authentique. Le silence de la mer est à l’intérieur.

Texte © Hélène Gaudy

LE RÊVE DE L’ÉCRAN DE CONTRÔLE
par Dominiq Jenvrey

Le travail littéraire de Dominiq Jenvrey a pour objet fictionnel l’«expérience totale» que représenterait pour la langue littéraire la rencontre d’extraterrestres. Il est l’auteur de plusieurs livres centrés sur cette hypothèse : L’Exp. Tot. (Ere, 2006) ; L’E.T., Fiction concrète (Le Seuil, 2008) ; Théorie du fictionnaire (Questions théoriques, 2011). Il a également été l’un des invités de la plateforme D-Fiction.

La fin du monde est la scène d’un rêve effectué le 26 septembre 1983, rêve noté scrupuleusement par l’appareil militaire de l’État bolchevique, sacré rêve du camarade Stanislas Petrov, appelé le rêve de l’écran de contrôle qui donne des signaux erronés.

À son origine, il y a un être de la technique, le satellite OKO qui envoie des signaux, contraignant le rêve à exister en 1983 et non pas en 1883 et encore moins en 1783, ni à aucune date auparavant. Et il n’existe pas de date aussi traumatisante dans l’antiquité ni dans la préhistoire du monde. Le rêve a pu exister en 1983 parce qu’un autre homme, avec la même égalité militaire, en a vu les effets sur la toute petite surface de la ville d’Hiroshima. Il pilotait le bombardier de la vengeance, et en retour il fut atteint non par des radiations mais par des problèmes psychologiques sans solutions. Il s’appelait Claude Eatherly et dans ses rêves, malgré les médicaments de l’institution psychiatrique américaine, il voyait les visages agonisants et fondus en contrebas. Le docteur McElroy décrit son état : « cas incontestable de transformation de la personnalité ».

Le lieutenant-colonel Stanislas Petrov n’a pas transmis les informations urgentes (sous la pression excitante de l’alarme qui sonne, alerte, alerte) données par le satellite OKO, elles indiquaient le lancement de cinq missiles américains. L’être de l’humanité, même communiste, a dit qu’il ne fallait pas croire à l’être de la technique. Il est exceptionnel qu’un homme endoctriné ait joué un rôle aussi important dans l’histoire de l’humanité en n’appliquant pas les consignes pavloviennes qui lui ont été inculquées. Et, c’est pour cela que la fin du monde ne sera pas humaine mais extrahumaine. L’accroissement de l’activité solaire avait provoqué le dysfonctionnement du satellite.

La fin du monde ne laissera pas plus de trace qu’un rêve qu’on aura mal noté après le réveil, pour chercher à comprendre quels sont les ressorts intimes de notre psychologie. Et nous n’avons rien su de ce rêve au moment où il se produisait, plus tard nous nous sommes racontés des histoires.

Texte © Dominiq Jenvrey

VERMEIL
par Frédéric Laé

Frédéric Laé travaille l’écriture et le graphisme. Il participe aux revues Gare maritime, du nerf ainsi qu’à Remue.net (rubrique personnelle : « Le parc à chaînes »). Il collabore également à Ce Qui Secret (association, revue internet, revue matérielle, temps de résidence) et a publié un livre numérique, Océania (Editions D-Fictions, 2012).

I’ll be back – ccenno/trat° d’au*et part déccennotrée, maintenant assez bien le passage d’une menace finie, déterminée, dont les parties dures portent entailles par contact ou par trait, à une menace plate, ou informe, dont l’aspect-type est une nappe vif-argent qui glisse et se fige, ici en flic. Ici – mais d’ici-vrai, pas vraiment, ni de flic : ça suinte des parquets, des murs et des routes. L’ici-ponctuel vire comme son pendant, la fonction-flic, comme tout locus où l’humain est. Mais elle, non, c’est gardé local, bagnoles cassées, armes et bricolage pétés. Inverse la norme : ¬ [femme.corpstype = informe . femme.fonctiontype = déterminée]. Femme de mol-corps se fait un corps résolu dont les parties dures portent entailles par contact ou par trait. Son débardeur pose, elle porte charge et devant elle ce n’est qu’une menace a-forme, sans intention sinon d’établir son paysage, homogène à lui qui l’annulera lui-même dans son efficace plastique (de menace), quand, derrière le grillage, limite désert hard, limite fontaines et herbes d’aires passées à celles futures, parc, où petites filles se balancent, passeront les nappes de feu outre barrières, balançoires et grillages ; alors annulation l’ici-flic, unification le tout, vermeil. Et d’étranges rêves (fantômes vermeil) et viendra l’orage, à front et à celles (monts couchants) qui s’oublient bercées d’égard aux montagnes. Fleuves et reflets défilent pareils sans ne cesse étrange. Des eaux les grèves quand ¬ ¬. L’aube affaiblie passe un champ coupé. Grands soleils Looper que défie l’orage sans trêve aux soleils, sont : sont la nuit et l’aube de la grève de mer. Aux fronts face viendra l’orage doux. Décroche quiet. Or le soir, les fleuves campagnes s’oublient ; y défilent sans trêve aux longs monts sur les grèves d’étranges versions à donne demain. Aux mers les grèves et Shanghai. Et chant pour les campagnes * famo au front mx ue * rèves versées par le soir : rêves qui déf/ en – dès je m’en irais.

Texte © Frédéric Laé

LE MILIEU DE LA FIN – 2012
par Isabelle Lartault

Le travail d’écriture d’Isabelle Lartault relève à la fois de la poésie et du roman. Elle met en relation la forme et le contenu en leur inventant des prolongements à travers des lectures, performances ou installations. Elle a publié Les Grandes Occasions (Les Archives modernes, Dijon, 2000), Fil de Trame (Centre Vendôme pour les Arts plastiques, Paris, 2007), un texte d’accompagnement au portfolio Felice Varini (Jannink, 2011), ainsi que de très nombreux textes de création ou de critiques dans diverses revues. Elle a également été invitée sur la plateforme D-Fiction.

Quand on arrive au milieu – à la fin… Si la fin de l’année, dans l’hémisphère nord, c’est l’hiver… Si les débuts et les fins se fêtent généralement… Si on sait qu’il y a plus de morts l’hiver mais que plus les hivers sont rudes moins il y a de morts sur les routes… Si les statistiques… Si les prédictions… Si 10% des livres numériques vendus aux États-Unis sont de Science-Fiction et qu’1 roman sur 4 vendu en France est un polar… Comment cela va-t-il finir ? Si à Noël, 41% d’internautes envisagent de céder en ligne 18 millions de leurs cadeaux non désirés… Tout à coup, on veut en finir alors qu’à la fin, on croit… On croit toujours qu’on n’aura pas le courage de recommencer. Si on sait que l’espérance de vie dans le monde est de 68 ans et qu’il y a 50% de chances pour que l’univers prenne fin dans 3,7 milliards d’années… Si l’histoire est longue, l’abréger ? Si 20% de la population mondiale est analphabète et que le livre le plus imprimé est la Bible suivie d’un catalogue de vente d’une chaîne de magasins… Qu’est-ce qu’on va devenir à la fin ? Si aux États-Unis, le 24 décembre, on offre 1,5 millions d’armes à feu… Sachant que certains lecteurs ne lisent que le début et brûlent les étapes pour connaître la fin… Sachant qu’un sapin de Noël artificiel contribue 3 fois plus qu’un arbre naturel au réchauffement climatique et qu’1 hectare de vrais sapins produit 45 jours d’oxygène par personne… Respirer ! Mais si la fin est toute trouvée… Comment cela a-t-il commencé ? Si dans le Michigan on forme des élèves du monde entier au rôle de Père Noël, qu’ils apprennent à danser, à chanter et à rire, à ne rien promettre et à répondre aux enfants qui n’auront pas leurs cadeaux commandés… Si on se sent revivre quand on se souvient qu’on a le pouvoir de terminer… Mais si on sait qu’à la fin des films le mot FIN a disparu alors que sur Internet, il compte 1.320.000.000 entrées ? Quand on arrive au milieu de l’histoire, n’envisage-t-on pas déjà la fin et souvent le livre suivant ? Mais si on croit… Et si jamais… Écrire ! Ne rien changer, finir ce qu’on a commencé, finir en beauté. Comme si notre propre fin était arrivée…

Texte © Isabelle Lartault

[SANS TITRE]
par G. Mar

G. Mar est né à Sedan (Ardennes) et mort à Lancaster (Californie). D-Fiction publie depuis 2011 le feuilleton « The Beat Degeneration » qui se lit donc comme les Mémoires d’Outre-Tombe de l’auteur. Le texte publié ici est extrait de l’un des nombreux manuscrits inédits laissés derrière lui. Sa résurrection est toutefois prévue avec le début du monde nouveau à venir où il se présentera armé de l’affreux rire des idiots.

Contre toute attente le soleil enveloppera demain de sa lumière morne les immeubles de bureaux de tous les centres d’affaires. Les fonds de bouteilles ouvertes pour célébrer la veille la fin du monde annoncée vireront selon les lois de la chimie la plus élémentaire tranquillement au vinaigre. Les feux de signalisation continueront de passer du rouge au vert, les enseignes de magasin et les lampadaires à s’allumer chaque soir automatiquement. Les trains rentreront seuls aux gares, les aiguillages figés dans leur dernière position sans main ni cerveau pour les actionner. Les centrales nucléaires ne cesseront pas de produire l’énergie nécessaire à l’alimentation des réseaux informatiques. Les satellites et les boîtes noires leurs enregistrements. Les répondeurs téléphoniques resteront saturés. Le long des routes, les panneaux publicitaires rotatifs continueront leurs roulements sans cesser. Dans dix siècles la dernière Mini-Cooper affichera toujours le prix de 25.550 euros. Le monde ne connaîtra plus l’inflation. Les places boursières n’auront plus raison d’être. Les flux du capital se seront fossilisés sans qu’aucun historien ne puisse en expliquer la cause ni même en élaborer l’hypothèse. Les plus hautes tours de Shanghai, les Empire State Building de New York, les Meriton World Tower de Sydney, les Big Ben et les Tour Eiffel ne s’écrouleront pas. Le paysage humain ne sera pas transformé. Ses infrastructures ne connaîtront pas la ruine. Seuls les corps auront disparus. Nul souffle. Nul cri de nouveau né. Nul râle de mourant à venir. Le Christ de l’Apocalypse ne viendra pas récupérer les os des défunts. Les âmes ne seront pas sauvées. Les paradis promis de toutes les religions se seront évincés de la cartographie psychique mondialisée. La vision de toute chose comme de tout salut éclipsée. La conscience réduite à l’inconscient matérialisé de l’humanité disparue. Le temps sera conduit par le seul cycle des orbes. L’astre de feu continuera d’enchaîner les équinoxes en un long travelling dans le no man’s land du vacuum universel – dégueulant selon la froide logique des fuseaux horaires sa lumière sur le globe terrestre jonché de villes réduites au rang de vanités. Ses rayons éclaireront l’inhumanité réalisée à l’image d’un désert peuplé de monuments sans signification. Les fleuves continueront d’alimenter les océans et les mers. L’herbe continuera de pousser.

Texte © G. Mar

EN ATTENDANT
par Juliette Mézenc

Juliette Mézenc a publié Sujets Sensibles et Poreuse (Publie.net, 2011 & 2012) et participe également – chez le même éditeur – à la revue en ligne d’ici là. En janvier 2012, elle publie le workshop « Elles en chambre » – une visite guidée à travers les chambres de femmes qui ont écrit après Virginia Woolf – sur la plateforme D-Fiction.

La fin, j’en suis flanquée. Elle me colle, un peu comme cette copine de 15 ans qui me collait tout en marchant et qui faisait dévier mon chemin. C’était agaçant, angoissant même, vaguement… Il fallait sans cesse la remettre sur le chemin, de l’épaule la repousser pour rectifier le tir… On osait espérer, à chaque fois on se disait que non, là ce n’était plus possible, ça devenait intenable, et puis il suffisait de peu, elle n’était tout de même pas si forte, le mouvement allait la réveiller, la décoller. Enfin : respirer. Mais non. Elle parlait sans cesse, avec des gestes désordonnés qui curieusement jamais ne libéraient la pression sur mon épaule. Et je ne sais toujours pas ce qui me retenait de l’envoyer bouler, ce qui me manquait.

Cette copine avait les cheveux blonds et vaporeux. À côté d’elle, la Fin qui fait parler, celle des prophètes et des télés, cette dernière Fin est rassurante, une Fin de music-hall, presque on y partirait la fleur au fusil, certains le font je crois. Et je crois que je les comprends. Parce que sans déconner : quoi de plus apaisant que cette Fin programmée, inscrite dans le calendrier, juste après le rendez-vous chez le coiffeur, une fin enfin circonscrite, matée, une Fin pour-plus-tard. Une Fin pour tuer la fin. En attendant, on peut vivre n’est-ce pas ?

Texte © Juliette Mézenc

« SALUT, ET ENCORE MERCI POUR LE POISSON »
par Émilie Notéris & Annie Rioux

Émilie Notéris a publié Cosmic Trip (IMHO, 2008), Fétichisme postmoderne (La Musardine, 2010) et Séquoiadrome (Joca Seria, 2010). Elle a co-dirigé J.G. Ballard, Hautes Altitudes (è®e, 2008). Elle dirige également la collection littérature étrange®e et vient de traduire La Mariée mécanique : folklore de l’homme industriel de Marshall McLuhan (è®e, 2012) // Annie Rioux a publié Filles du Calvaire (Publie.net, 2011). Elle réside à Montréal où elle a cofondé l’Observatoire de la littérature contemporaine « Salon double » et collabore régulièrement à différents périodiques tout en développant en parallèle sa propre démarche. Elle est correspondante de D-Fiction.

Dans La Machine à remonter le temps de H. G. Wells en 802701 le monde existe toujours.
Dans Nova de Samuel Delany en 3172 de l’explosion des étoiles naissent des Colonies Extérieures, l’illyrion est le nouveau pétrole.
Dans L’Oiseau d’Amérique de Walter Tevis en 2467 hommes et femmes copulent, se shootent et absorbent des doses massives de tranquillisants fournies par le gouvernement, les robots sont au pouvoir.
Dans L’An 2440, rêve s’il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier le narrateur se réveille en 2440 après 7 siècles de sommeil pour découvrir un monde plein de sagesse et de raison.
Dans Les Monades urbaines de Robert Silverberg en 2381 la planète est peuplée de 75 milliards d’habitants répartis dans des immeubles de 1 000 étages. Il n’existe plus d’autre liberté que sexuelle.
Dans Lilith’s Brood d’Octavia Butler en 2240 après une guerre nucléaire russo-américaine les humains sont obligés pour survivre de s’accoupler avec des aliens, sortes de concombres de mer géants.
Dans Le Dernier homme de Mary Shelley en 2098 Lionel Verney grave sur la basilique Saint-Pierre de Rome : « An 2100, dernière année du monde ».
Dans Brasyl de Ian McDonald en 2032 à São Paulo les technologies quantiques inondent le marché noir.
Dans Le Neuromancien de William Gibson en 2030 les pirates, cowboys du cyberespace tentent de renverser le capitalisme sauvage.
Dans La Maison des derviches de Ian McDonald à Istanbul en 2027 après le pire choc pétrolier de l’Histoire, une bombe explose le jour du 50e anniversaire de l’entrée de la Turquie dans la Communauté européenne.
Dans Mars la rouge de Kim S. Robinson en 2026 après l’assassinat du premier homme à avoir marché sur Mars, 50 hommes et 50 femmes sont sélectionnés pour terraformer la planète rouge.
Dans Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick en 2021 un survivant de la guerre nucléaire devient exterminateur d’androïdes dans l’espoir de remplacer son mouton électrique par un vrai.
Dans Aux confins du temps de John Updike en 2020 après une guerre avec la Chine, Boston est entre les mains de FedEx et l’ultime projet de la femme du narrateur est de tuer le daim qui ravage son jardin.
Dans Le Fantôme venu des profondeurs d’Arthur C. Clarke en 2012 le Titanic refait surface.

Texte © Émilie Notéris & Annie Rioux

UN MOT D’ORDRE DÉROUTANT
par Véronique Pittolo

Véronique Pittolo a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels : Montage (Fourbis, 1992), Héros (Al Dante, 1998), Schrek (L’Attente, 2003), Chaperon Loup Farci (La Main Courante, 2003), Gary Cooper ne lisait pas de livres (Al Dante, 2004), Opéra isotherme (Al Dante, 2005), Hélène mode d’emploi (Al Dante, 2008), Ralentir Spider (L’Attente, 2008), La Révolution dans la poche (Al Dante, 2010), Toute résurrection commence par les pieds (L’Attente, 2012). En février 2013, elle publie La Jeune fille et les utopies, un livre numérique aux Editions D-Fiction.

Imaginez une consigne Fin du monde.

Faites comme si vous alliez réveiller les foules, prenez en compte les catastrophes naturelles. Le climat augmente d’un demi degré chaque année mais l’espérance de vie s’améliore. Qui aurait cru à l’époque de Balzac que nous pourrions vivre jusqu’à 90 ans ? Vous préférez vivre six minutes ou six heures de plus par jour ? Si on rallonge l’espérance de vie, la fin du monde n’aura plus de sens. On me dit qu’une souris dure trois jours et le ver de terre, trois minutes. Je n’aimerais pas vivre jusqu’à 120 ans, les progrès de la génétique ne conviennent pas à mon tempérament. Que vais-je faire de mon temps libre une fois que je ne percevrai plus les allocations retraite ? Trente ans à la charge des collectivités publiques, c’est impossible. Il est préférable que la fin du monde arrive avant. Comment tenir avec un repas par jour après 100 ans ?

Ces dernières années, la recherche a atteint un tel niveau qu’on peut réparer l’ADN, éviter les chimios et les vaccins, s’en remettre aux grandes avancées de la biologie cellulaire. Je gagne six heures de plus par jour, c’est une donnée objective de la science expérimentale. Ensuite, je vais m’inscrire à Pôle Emploi, et si la Fin du monde arrive avant, je n’aurais pas à faire la queue dans le froid. Rallonger l’espérance de vie entraîne la saturation de toutes les possibilités de survie. Comment loger une démographie galopante ?

Les prothèses virtuelles comblent le désir de procrastination : devant les écrans, le temps ne passe plus. Aujourd’hui, les pauvres possèdent un iPhone au même titre que les riches, les portables se consomment comme des petits pains, trois minutes avant la Fin du monde, chacun pourra prévenir sa famille et ses amis. Le progrès va plus vite que l’homme, bien que les phases de transition n’aient pas été modifiées (puberté, ménopause, prostate). Comment voulez-vous qu’une femme ayant dépassé 80 ans sorte seule, le soir, sans se faire remarquer ? Un jour, vous vous verrez dans la glace plus vieux et plus gros que d’habitude. Est-ce la faute aux yaourts bio qui ne sont plus une garantie de minceur ? Faites des siestes plus longues, ne teignez plus vos cheveux, prenez un rendez-vous galant pour demain après-midi.

Texte © Véronique Pittolo

WAKNINE – 20:19
par Christophe du Pontavice

Christophe du Pontavice est devenu par inadvertance chef d’entreprise, ce qui lui plaît beaucoup. À ses heures perdues, il lit plus qu’il n’écrit. Il n’a d’ailleurs jamais rien publié et c’est la première fois qu’il envoie un texte. Après tout, c’est la fin du monde, plus rien n’engage à rien.

20:19 – Waknine
Tu vois j’y suis. Je vais même m’étendre un peu sur ce qui va se passer.

20:00 – J’arrive au Waknine considérant qu’il s’agit au mieux d’un acte romantique. Mon livre est chiant. Même le plus haletant des romans ne saurait me distraire. Je lis machinalement les chants qui composent Un voyage en Inde, sombre brûlot d’un obscur poète portugais recommandé par Le Monde. Ses phrases s’enchaînent sans vraiment prendre substance. Dehors, il pleut. Vraiment. Une Porsche passe. Je pense à toi en mangeant ma seizième olive. Ma montre sonnera à 21 heures. Je me lèverai et reprendrai ma route vers ma chambre du 16e.

20:17 – Je suis dos à l’entrée, ce que Clint dans tous ses westerns déconseille. Quelle imprudence. Je pourrais me faire surprendre. Etre arrêté et terminer mains dans le dos. Servir de cible aux brigands qui sèment la terreur dans la région, projettent d’attaquer la banque et de shooter le shérif au Waknine. Être à contre jour vu de l’intérieur. Ne pas être reconnu ou pris pour un autre de l’extérieur.

20:37 – Le temps a cette délicatesse toute personnelle d’accélérer sa course quand on ne s’y attend pas. Je n’ai pas réalisé que 20 minutes sont passées. Bien évidemment, je sais que tu ne viendras pas. Tu me l’as dit et écrit et personne n’a pas eu assez de ressource pour t’arracher à ta terrasse. Je ne t’en veux pas. Je suis ici pour moi, de ma propre initiative et en toute connaissance de cause. Je me suis inquiété de la longueur du temps et maintenant, plus il passe, plus il me semble que la probabilité que tu pointes ta pomme est faible. Finalement, je souhaiterais que cela ne passe pas si vite.

20:49 – Dans 11 minutes, je paierai l’addition. Je m’arrête à la page 30 sur une phrase absurde : « Nous sommes au mois de mars et au cours de ce mois, si le monde était bien organisé, tous les faits commenceraient par M ». Si le monde était bien organisé, ce soir, je t’Merais plus que de raison et ton oreille je Mordrais. Mais nous sommes en décembre indépendamment de l’organisation du monde.

20:57 – Plus que 3 minutes. Si c’était la fin du monde, j’aimerais que tu apparaisses.

20:59 – Tout s’est passe comme prévu. RAS. Ma montre sonne. C’est la fin du monde.

Texte © Christophe du Pontavice

MORT DU PLATEAU ROMAND
par Philippe Rahmy

Philippe Rahmy est un poète égyptien d’expression française, né de père franco-égyptien et de mère allemande. Il vit et travaille à Lausanne. Il est membre de la rédaction de Remue.net. Il a publié Mouvement par la fin, un portrait de la douleur et Demeure le corps, chant d’exécration (Cheyne Editeur, 2005 & 2007), SMS de la cloison et Architecture nuit (Publie.net, 2007 & 2008) ainsi que Cellules souches avec Stéphane Dussel (Mots tessons, 2009). À partir de janvier 2013, il publiera un workshop sur le thème de la ville abandonnée sur la plateforme D-Fiction.

Ces fichues citernes d’eau valaient les yeux de la tête. On les achetait au domaine viticole des Pache. « Il ne leur suffit pas d’être riches… il faut en plus qu’ils aient toute l’eau… », dit Sunshine. Son frère ne pourrait bientôt plus les payer. Les pommes de terre germaient faute d’acheteurs. Les betteraves pourrissaient faute de vaches. Il faudrait encore se serrer la ceinture. Se coucher plus tôt chaque soir parce qu’il n’y avait rien à manger, se lever plus tard chaque matin parce qu’il n’y avait rien à faire. Sacrifier l’essentiel. La révolte. Accepter le pire. L’humiliation. Mais qu’était l’humiliation ? De quelle dernière fierté venait-elle à bout ? Elle brisait la tradition. Le savoir accumulé dans les familles. Le savoir du paysan, son patrimoine. La grandeur de ses champs, le volume de ses récoltes. Sans patrimoine, l’homme n’est rien. Nu, armé de ses seules idées, de ses instincts déguisés de paroles, il redevient animal. Sunshine renifla. Le paysage défilait à la fenêtre du train. Et voilà. La sécheresse. Il avait suffi d’une décennie pour perdre des siècles d’acquis. Les gestes mille fois répétés. Jusqu’aux habitudes les plus douces et les remplacer par la honte d’être en vie. Compter son argent. Diriger sa ferme. Quoi de plus doux, de plus noble ? Mais il n’y avait plus de tendresse, seulement la lutte de tous contre tous. Les campagnes résonnaient de sanglots, du bruit de toutes ces planches qu’on clouait en travers des portes et des fenêtres, de tous ces couvercles de cercueils. Plus personne ne comptait son bétail ou ses enfants mais les verres qu’il buvait, allait boire, les bouteilles et le temps qui restaient avant le grand plongeon. Mieux valait rester couché. Dormir. S’assommer de gnole. Noyer sa honte, son chagrin. Boucher ses oreilles aux cris des créatures qui dépendaient de vous. « Voilà ce que veulent les promoteurs qui visitent nos domaines. Ils reniflent si ça sent le cadavre. Charognards… Ils veulent qu’on crève, rien d’autre… ». Sunshine baissa le store.

Texte © Philippe Rahmy

EXILS
par Lucie Rico

Travaillant entre Paris et Bruxelles, Lucie Rico tourne ses premiers films documentaires entre Taiwan et Buenos Aires mais ne peut écrire qu’à Paris. Journaliste et réalisatrice, elle s’intéresse avant tout aux liens qui unissent les images et les mots.

19 Décembre.
Accès réduit au mont Bugarach.
Et nous, invités à déserter les lieux. L’occasion de louer notre maison plus chère qu’une chambre au Ritz. Les sectes américaines sont prêtes à léguer toute leur fortune pour passer ces nuits-là dans notre montagne.
On s’est installé chez mes parents à Villeneuve, et du lac, nous avons pris des photos de notre montagne. Plate, informe, petite au milieu des lignes tranchantes des Pyrénées. Nous les avons regardées noircir.
Au dîner, nous avons parlé de la fin du monde. Comment serait-elle ? L’eau qui grossit, qui monte, qui envahit ? Le feu qui prend dans le ciel ? Quelque chose de noir qui nous prend tous ?

20 Décembre. 20h.
Nous riions et puis il y a eu l’explosion qui a brisé les vitres de la maison. Nous n’avons pas bougé. À la télévision les images continuaient à s’agiter. Et puis quelques secondes plus tard, l’information est arrivée.
Il n’y avait plus de signal du Bugarach.
Les montagnes aplaties par une immense déflagration souterraine.
Ce fut le noir à la télévision. Il y a eu des minutes abasourdies où nous n’osions pas nous retourner. Je regardais Nathanaël qui fixait l’écran et sa neige. J’ai pris sa main et nous avons enjambé la baie vitrée brisée.
Je n’ai pas immédiatement pensé aux gens, ni à ce qui serait advenu si nous étions restés. J’ai pensé à mes photos cachées aux greniers, aux lettres qui commençaient par « Pensées ».
La montagne en feu me fascinait et je me demandais quel genre de hasard pouvait avoir créé cette inversion : la destruction du seul Bugarach. Les chiffres n’y étaient pour rien, les mayas non plus. Un groupe terroriste avait créé le rassemblement, le symbole, l’emballement, et puis la fin.

Texte © Lucie Rico

JUGEMENT DERNIER
par Charles Robinson

Charles Robinson a publié Génie du proxénétisme et Dans les Cités (Le Seuil, 2008 & 2011). Il a également publié Les Questions écureuil  (è®e numérique, 2011) et Ultimo (è®e, 2012).

Il suffit de cliquer sur l’image du texte pour qu’il soit lisible « pleine page ».
Texte © Charles Robinson

JE RIAIS…
par Paul-Henri Sauvage

Paul-Henri Sauvage travaille dans une administration dont il répugne à parler autrement que dans certains des textes qu’il écrit. Au début des années 90, il publie sous un autre pseudonyme que celui-là, deux romans. Depuis 2008, les récits qu’il propose aux lecteurs sont disponibles sur un blog à vocation littéraire Pas-Vu-Pas-Pris. Depuis 2009, il poursuit l’écriture d’un roman sur Twitter, La Vie rêvée. Il a également été invité sur la plateforme D-Fiction.

Vous ai-je dis qu’à force, nous n’avions plus besoin de parler ? Il nous suffisait d’un papillon aux ailes de corsaire pour nous croire en enfer. D’un écho, d’une ride à la surface de l’eau, pour penser la tempête. Vous ai-je dis qu’à force, Paul devenait taciturne ? Proprement terrifié. Extrapolant le vertige qu’appelait l’envie, souvent, de danser la margelle du puits. Extrapolant les ombres qui toujours peuplaient ce rivage. Extrapolant l’horizon que nous rêvions chargé d’épices. D’étoffes et d’animaux fabuleux. De caravelles naviguant au plus près des côtes. De marchands d’esclaves négociant à prix d’or le sourire d’une princesse. De rubis et de saphirs, perles et colliers à l’abri des regards. Extrapolant nos frissons au delà du raisonnable. Me jurant tout bas, la main sur le cœur, entendre, dans le claquement d’un volet, le signe d’une première escarmouche. Dans la plainte du parquet, la subtile manœuvre d’un spectre. Dans les hommages de la lune, s’invitant dans les interstices des persiennes, la phosphorescence bleutée de quelque droïde. Dans le feulement d’un matou, le gémissement d’une panthère. Dans l’apostrophe d’un voisin, l’énoncé d’une sentence. Et dans le silence ? Des cris soigneusement étouffés. Des prisonniers méticuleusement égorgés. Des monceaux de cadavres putréfiés. Je riais… Je riais quand il priait, solitaire, réfugié dans un arbre, en lisière du potager. Je riais quand il me suppliait de lui dire le gazouillis des anges, la délicate harmonie de leur mélopée, leurs tendres prescriptions. Je riais quand il marchait à reculons en espérant retourner à l’avant-veille, à l’été sur le chaume, au braiment des ânes dans la nuit. Je riais quand il fermait les yeux pour chasser le soleil, mimait d’une grimace le printemps et répondait à la pluie. Je riais quand il dégustait des steaks de mammouths, fumait des cigares d’ortie blanche, buvait jusqu’à plus soif le sang d’un dragon. Je riais quand il m’assurait qu’un jour personne, nulle part, ne se souviendrait plus de rien. Ni de nos éphémères enfances. Ni d’aujourd’hui. Ni même de demain. Je riais.

Texte © Paul-Henri Sauvage

[SANS TITRE]
par Anne Savelli

Anne Savelli a publié Fenêtres open space et Cowboy Junkies/The Trinity Session (Le Mot et le Reste, 2007 & 2008), Franck (Stock, 2010) et Des OLOÉ, des espaces élastiques où lire où écrire (Editions D-Fiction, 2011). Son prochain livre, Décor Lafayette, paraîtra chez Inculte en 2013.

voici la fin du monde je vais enfin pouvoir te dire fin du monde fin du silence fin du monde fin des frontières fin du monde fin des censures et  le tout début de ton corps

voici la fin du monde je vais enfin pouvoir te dire et tant pis pour le monde et tant mieux pour l’aveu qui se tient là devant quand l’aveu se précise et brusquement se dresse je vais pouvoir te dire ce que la mort m’arrache ce qui n’a aucun sens si ton corps n’y est plus ce qui n’a aucun sens mais le dire d’avance le dire avant la fin avant la fin du monde avant ta mort la mienne et devant tous les autres

ou entre nous seulement entre nous les limites de ton corps et du mien entre tes bras ma bouche sur ta peau sous la mienne te le dire maintenant ne pas attendre encore voici la fin du monde

ne pas attendre encore te le dire à l’oreille ou devant bien en face te le dire par la bouche et qu’importent les mots voici la fin du monde

voici la fin des phrases et la fin des questions des anticipations des regrets à venir voici la fin du monde attends une seconde j’ai quelque chose à dire / le début de l’aveu il attend que tu viennes que tu sois devant moi et que tu le contiennes que tu puisses l’entendre et que tu sois d’accord pour m’entendre le dire au moins une seconde / attends

voici la fin du corps de ton corps et du mien il faut bien qu’ils avancent vers cette fin du monde et s’ils avancent ensemble on ne saurait le dire ils avancent dans le monde et le monde se disperse noue les jambes et les nuques en un corps indistinct voici la fin du monde je voudrais te toucher connaître ta peau nue toute ta peau et nue avant la fin du monde / une image indistincte et faussée imprécise me percute à l’instant ainsi la mort me trouble me fais perdre le sens de ce qui est à dire c’est la peur sais-tu bien sûr que tu le sais mais ce n’est pas la mienne mais ce n’est pas la même c’est autre chose encore / me détourne me freine voici la fin du monde

et voici mon silence et voici ta frontière et c’est la fin du monde

l’aveu si tu préfères l’étouffer t’en défendre vas-y / attends

finalement je ne veux plus de cette fin du monde

Texte © Anne Savelli

COMME ÇA
par Joachim Séné

Joachim Séné a publié plusieurs textes chez Publie.net : Hapax en 2008, Roman en 2009, La Crise et Sans en 2010, C’était en 2011 ainsi qu‘Arthur Maçon en 2012. Il a également publié en revue et dans des ouvrages collectifs.

Vendredi 21 décembre 2012 d’accord, mais à quelle heure ? Personne n’avait su lui répondre : les résultats dans les forums et autres sites web consacrés étaient contradictoires, ses amis s’en fichaient, les horaires s’emmêlaient les fuseaux.

Jeudi 20 décembre 2012, 11 heures. Arthur perdit appétit, goût, sommeil, espoir et sa montre. Acte manqué sans doute pour cette dernière disparition, ou début infime de la fin du monde ? Un objet puis un autre, puis un autre, jusqu’à l’ensemble des atomes du monde.

11 heures. Arthur l’avait découvert le matin même, le matin de ce qu’il croyait être la veille de la fin du monde : le 21 décembre commençait véritablement sur la ligne de changement de date à minuit chez les Samoa. Alors, dans chaque pas qu’il fit dans sa ville après 11 heures, Arthur vit le dernier.

Aucune information non plus sur la durée de la fin du monde. Cela allait-il être une torture longue et laborieuse comme un ordinateur qui redémarre ? Ou ne se rendrait-on compte de rien, comme lorsque la balle de revolver arrive dans le cerveau plus vite que sa détonation.

14 heures. Soudain, dans la rue, les visages insoucieux et emmitouflés : voilà qui révolta Arthur, qui semblait le seul à s’inquiéter de la disparition prochaine de tout. Ce grand tout qui allait partir pour rien : bactéries, dinosaures, âge de fer, poésie et Mars Curiosity… Et Mars… Faisait-elle partie du monde ? Où s’arrêtait le monde ?

15 heures. Arthur s’assit sur un banc, regarda le ciel, mais se sentit bête : ça viendrait peut-être du sol, ou d’ailleurs. Il se mit en marche, imaginant… Accident nucléaire, tremblement de terre, éruption de magma, trou noir massif fabriqué par erreur au LHC…

Cela pouvait venir de n’importe où, n’importe quand… Un disque dur rempli, les combinaisons de séquences ADN épuisées, le principe qui fait avancer le temps, pas à pas, lettre à lettre pouvait s’arrêter sous une contrainte impossible à comprendre dans notre Univers, sans prévenir, comme ça, et à 15h07 précise : clac.

Texte © Joachim Séné

FRACAS
par Vincent Tholomé

Poète et performeur, Vincent Tholomé a publié dans de nombreuses revues tant sur papier que sur le net. Il a également publié plusieurs ouvrages parmi lesquels : Faits divers (L’Acanthe, 2002), Photomaton (Les Carnets du Dessert de Lune, 2002), Couples, etc. Bouts d’amour (Le clou dans le fer, 2003), People (Maelström, 2006), The John Cage Experiences (Le clou dans le fer, 2007), Tout le monde est quelqu’un (Rodrigol, 2007), Kirkjubaejarklaustur (Le clou dans le fer, 2009), La Pologne et autres récits de l’est (Le Quartanier, 2010) ou encore Histoire secrète des prairies du nord-est asiatique (Publie.net, 2010).

Il suffit de cliquer sur l’image du texte pour qu’il soit lisible « pleine page ».
Texte © Vincent Tholomé

À VOIR ÉGALEMENT

La fin du monde selon vous
La fin du monde en art vidéo
La fin du monde en photographies
La fin du monde en créations musicales
La fin du monde en performances culinaires

 

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1 Réponse
  1. Daniel DANIEL dit :

    Fin du monde
    (à Raphaëlle et Wolf)

    Me direz-vous quels sont les mots
    Qui se présentent à votre esprit,
    Si vous cherchez – C’est rigolo –
    Des rimes avec le mot « fini » ?
    Moi qui ne suis pas plus ballot
    Que le dernier des abrutis,
    J’ai pensé aux termes assez chauds
    D’occis, aboli, englouti,
    Et j’ajouterai pour les sots
    … Sarko et Rachida Dati.

    Je sais, c’est assez subversif
    Et cela vous fait mal aux tifs,
    De penser à révolution
    Juste avant LA disparition.

    Vous pensez qu’il est inutile
    De vouloir tout changer puisqu’il
    Ne restera plus rien demain
    De ce monde humain inhumain,
    Qu’il n’y aura plus de planète,
    Plus la moindre petite bête,
    Plus de mer, plus de continents,
    Plus rien, pas même un océan.
    Et vous vous demandez plutôt
    Comment profiter au plus tôt,
    De la façon la plus sympa,
    Des derniers instants de Gaïa.

    Ce serait quoi la fin du monde :
    La fin de cette espèce immonde
    Qui s’évertue et qui s’entête
    A bousiller notre planète ?
    Ou bien, un machin plus global,
    Un chambardement radical
    Qui anéantirait la terre
    Dans une implosion planétaire ?

    Imaginez qu’on en soit sûr,
    Que le monde entier y croie dur,
    Qu’on puisse affirmer sans ciller :
    Demain, nous serons Trépassés.

    J’entends les questions dans vos têtes,
    Qui vous empêchent – c’est trop bête –
    De planifier ce dernier jour
    Pour en magnifier les atours.
    Que feraient tous nos militaires ?
    Diraient-ils à leurs adversaires
    Qu’il ne sert à rien de se battre
    Et qu’ils n’en ont plus rien à battre,
    Qu’il vaut mieux jouer au ballon
    Et s’appeler par son prénom ?
    On se foutrait tant de nos traites
    A payer que de la retraite
    Que sans doute on n’aura jamais.
    Pourquoi travailler désormais ?
    Qu’adviendrait-il dans les couvents :
    La nonne ouvrirait-elle en grand
    Ses cuisses trop longtemps serrées
    Au premier amant pas pressé ?
    Tenterait-ell’ de rattraper
    Le temps perdu à s’empêcher
    De se caresser tendrement
    Alors qu’elle en avait le temps ?

    Le grand souci des catholiques
    En période apocalyptique,
    C’est de savoir gérer le flux
    Des milliers de morts qui affluent.
    Imaginez tous ces défunts,
    Sûrs de leur coup, prenant le train,
    Dans un grand concert de prières,
    Avec un billet pour Saint-Pierre.
    Imaginez, partant de Lourde,
    Sans baluchon, sans eau ni gourde,
    Des paralysés sans béquille,
    En train d’escalader les grilles
    Pour atteindre le paradis
    Que les curés leur ont promis,
    Et plus loin, la colonne épaisse
    Des gens sûrs d’eux, sourire aux fesses,
    S’élevant dans un air très doux,
    Sur la piste de Soubirou.

    Je vois dans les files d’attente,
    Des morts qui ont monté leur tente
    Sur quelque nuage adjacent
    A côté d’un diable indécent.

    J’en vois d’autres qui s’évanouissent
    Au bord du ciel, et qui croupissent,
    Certains pour la seconde fois.
    Pendant ce temps, je vois, je vois …

    Je vois partout des gens de droite,
    Sueur au front et les mains moites,
    Confesser en catimini
    A leur voisin tout déconfit :
    « Si j’avais su mon bon ami,
    J’aurais pas voté Sarkozy.
    Je suis mort dans l’opposition ;
    C’est nul pour ma réputation. »
    Et puis je vois Jean-Marc Ayrault
    Qui se dit : C’est vraiment ballot !
    J’ai lancé Notre Dam’ des Landes,
    Pour qui, pour quoi ? Je vous l’demande.
    Et le pire est que j’ai osé
    - mais faut-il que je sois borné -
    Laisser ces cons de CRS
    Empêtrés dans leur maladresse,
    Matraquer face aux caméras
    Des pacifistes hors de combat.
    J’aurais mieux fait d’rester au chaud
    Et d’écouter la miss Duflos.
    J’aurais dû réquisitionner
    Les bâtiments de l’évêché.

    Un céréalier de la Beauce,
    Qui se morfond de voir la hausse
    Des prix du blé, en se disant :
    Je n’aurais même pas le temps
    De percevoir toutes mes primes.
    C’est surtout ça qui me déprime.

    Je vois celui qui meurt la veille,
    Juste avant de toucher sa paye,
    Et qui se dit Cré non de non !
    Que je suis con ! Que je suis con !

    Je pense aussi aux amants qui,
    Surpris en plein flagrant du lit,
    Seront frappés en plein orgasme
    Et jouiront dans un dernier spasme.

    Y’a ceux qui croient ; y’a ceux qui doutent,
    Et puis y’a tous ceux qui s’en foutent,
    Et qui perpétuent le train-train
    Qui permet de gagner son pain.
    Y’a ceux qui fuient, y’a ceux qui restent,
    Ceux qui en rient et ceux qui pestent,
    Ceux qui voudraient que ce soit vrai
    Pour ne plus porter leur secret.
    Y’a ceux qui vont régler leur compte
    A leurs ennemis, et qui comptent
    Les balles dans le révolver,
    En se jurant qu’ils vont le faire.
    Y’a enfin tous ceux qu’on relâche :
    Animaux captifs, chevaux, vaches,
    Ceux qui saisissent l’occasion
    De renouer des relations.

    Je vois des gourmands qui s’empiffrent,
    Des contrôleurs las de leurs chiffres,
    Quelques gardiens devenus bons,
    Ouvrir les portes des prisons,
    DSK se demandant si
    Y’aura des filles au paradis.
    Et la fourmi se disant Merde !
    Il aura fallu que je perde.
    La cigale avait tout compris.
    J’aurais dû profiter d’la vie.

    Abattrait-on en Israël
    Ce rempart anti-fraternel
    Ce kyste de l’espèce humaine,
    Conçu pour attiser la haine ?
    Peut-être que nos pays riches
    Se résoudraient à crier Chiche !
    N’attendons plus pour partager ;
    On ne veut plus de pauvreté.

    J’aimerais que les toréros
    Demandent pardon aux taureaux,
    Que le loup épargne l’agneau
    Et que l’on sorte du cachot
    Tous ceux qu’on y tient enfermés
    Pour avoir dit la vérité.
    Je voudrais qu’aucun d’eux ne meure
    Sans avoir à sa dernière heure,
    Ecouté les copains d’abord,
    Et le petit cheval de Fort.

    Ah, oui, je voudrais qu’on libère
    Tous les plaisirs, même éphémères,
    Qu’on ne garde pas un seul fût
    D’un vin qui serait un bon cru,

    Et moi qui voudrais tant revoir
    Mon premier amour, même un soir.

    PS : parfait inconnu sans prétention artistique, je n’ai quasiment rien publié. Informé par des proches qui vivent à Paris, j’avais rédigé ce texte pour la date fatidique mais sans trouver le temps de vous le transmettre ni pouvoir envisager un déplacement depuis ma province.

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