Ent(r)e nous…

Notes sur l’exposition « Ent(r)e » de Loreto Martínez Troncoso au Centre d’art de la Ferme du Buisson (jusqu’au 13 janvier)

 

 

Alors que l’exposition « Ent(r)e » de Loreto Martínez Troncoso s’achève le samedi 12 janvier par une «nocturne» de performances, il est plutôt réjouissant de constater que les ordonnateurs de la chaîne économique de l’art n’ont pas conjuré pour organiser la capture psychique de « l’œuvre de l’artiste ». Il est vrai que le Centre d’art a pris certains risques en exposant cette femme insaisissable, passée experte dans le brouillage de pistes et la dématérialisation.

Je prends plaisir à vous présenter les idées fortes qui sous-tendent un travail que je suis avec intérêt depuis plusieurs années. Ma première confrontation avec l’oeuvre de Loreto Martinez date de l’exposition collective intitulée Its somewhat ambitious… shrewdness and of absurdity  à la galerie Super à Paris en 2009. Loreto y présentait  « …mais où ê(te)s vous/tu physiquement ?  » un film « sans images » à la voix off sous-titrée et à écouter au casque, habité par une poésie du départ et de l’écartement, de la fuite en avant, décrivant un état plus qu’une fuite où les jours sont comptés, où les heures s’écoulent, un voyage de retour vers le passé, vers soi, comme si tout allait trop vite dans la vie, dans notre vie. En faisant des moments les plus intimes de son existence le médium de son œuvre, cette pièce envoutante pourrait rappeler, en apparence, l’oeuvre de Sophie Calle. Mais Loreto Martínez ne dévoile pas si facilement son intimité. Loreto a beau être issue d’une génération qui a eu vingt ans avec la télé-réalité, elle est de celles qui rejettent Facebook et son unidimensionnalité puritaine en réaffirmant au contraire son attachement aux fonds obscurs de la personnalité et son opposition à la dictature de la transparence. La série de pièces sonores réalisée depuis 2009 souligne d’ailleurs son goût pour l’expression de sentiments intérieurs sombres, des états introspectifs débarrassés des temps, lieux et événements (pour l’anecdote je vous invite à relire la biographie moqueuse diffusée par l’artiste durant cette période et qui ne conserve que les mots outils, effaçant tout élément de fixation).

Récemment, Loreto Martínez amorçait un travail sur la verbalisation et le silence, sur l’extériorisation de l’étrangeté par une recherche sur l’hétérogénéité des sons produits par des techniques buccales allant jusqu’au primal, au genre indifférencié, à l’animal (en témoigne la présence récurrente d’un animal mort dans ses performances), un domaine qu’elle a notamment investigué en s’appuyant sur les travaux de l’écologiste de la nature magique David Abram. Une recherche transmentale donc, za-oum nous dirait le futuriste russe Vélimir Khlebnikov, au-delà de l’esprit, mais aussi transrationnelle, une victoire sur le soleil de la raison, car Loreto parle effectivement de l’obscurité intérieure.

Alors oui, c’est bien cet « état » que nous enjoint d’habiter Loreto Martínez Troncoso dans cette exposition. Comment en effet ent(r)er dans cette « maison » sans comprendre ce va-et-vient entre extérieur et intérieur, une problématique qui hante depuis longtemps la philosophie occidentale. La philosophie ne porte-t-elle pas depuis la fin du 19e siècle les stigmates de notre confrontation à la « conception naturelle du monde », une conception qui devrait reposer sur l’expérience pure et qui exprimerait la volonté de s’abstraire de la métaphysique et du matérialisme, abolissant la différence entre expériences extérieure et intérieure ? C’est bien tout un siècle écoulé qui est traversé par cela, et spontanément je pourrais citer l’empiriocriticisme de Richard Avenarius qui met en valeur la notion d’« introjection », l’« introduction (Hineinverlegung) en l’homme » des choses vues et des sensations, une introjection qui « fait de la partie intégrante du milieu (réel) une partie intégrante de la pensée (idéale) » ; ou encore la célèbre « inquiétante étrangeté » de Sigmund Freud avec ses images d’une maison crâne hantée ; ou finalement L’Expérience intérieure de Georges Bataille, cette nécessité (un mot dont Loreto use et abuse) d’une pensée et d’une écriture constamment en éveil et soucieuse de ne jamais interrompre le mouvement qui en anime l’effort, autre idée forte qui guide l’artiste.

Mais ent(r)ons dans cette exposition à clés multiples, de préférence seule, pour l’appréhender dans les meilleures conditions, sans perturbations sonores, tant le travail de mise en espace sonore est subtil, riche en détails cachés, en distributions insoupçonnées, en musicalité. Le projet scénographique de l’équipe artistique est remarquable, visible notamment dans une oeuvre où le sol de la pièce se soulève en laissant émerger respirations et paroles indiscernables résonnant comme autant d’incantations et rappelant la pratique de la chanteuse espagnole Fatima Miranda, autre référence affirmée par Loreto Martínez.

Mais ce qui surprend et enchante dès le premier abord est son travail subtil de déconstruction du bâtiment : là, un trou percé dans le mur nous fait découvrir une fenêtre oubliée, ailleurs une porte demeure inaccessible, l’escalier qui y mène ayant été supprimé, plus loin un mur bouge et tremble. L’influence majeure du travail de Gordon Matta-Clarck est latente, de même que celle du déconstructivisme architectural (l’artiste a travaillé à plusieurs reprises avec des architectes). Cette première exposition personnelle en France (sa première exposition personnelle fut au MARCO de Vigo) constitue donc un premier passage à l’acte important dans ce jeu de l’altération. Ce jeu rappelle l’intérêt que porte Loreto à la séquence finale du film de Francis Ford Coppola, The Conversation (1974), une séquence dans laquelle Gene Hackman dépèce méticuleusement son intérieur à la recherche d’un hypothétique micro-espion, une scène qui fait effectivement œuvre d’art plastique, performance de déconstruction et d’altération.

 

http://www.youtube.com/watch?v=2MQyj-G0Q0o

 

En filigrane, Loreto rend un hommage au cinéma dans cette exposition à la Ferme du Buisson. Un projecteur de cinéma « sous cloche » diffuse une phrase récurrente de son oeuvre : « Hay algo que me afecta y necesito reaccionar », « il y a quelque chose qui m’affecte, j’ai besoin de réagir ». La lumière de l’installation traverse l’espace central du Centre et projette les corps des visiteurs « acteurs » de la surface d’exposition. Ce dispositif fait appel au théâtre de la fantasmagorie robertsonienne, tout en jeux d’ombres et suggestions posthypnotiques, évocations de l’affect et de la réaction. Une réserve peut-être : le caractère quasi religieux pris par la scène (une maladresse scénographique ?) dans cet espace aux hauteurs de chapelle, aux allures de temple païen, avec en son c(h)oeur la table-autel de la performance où l’artiste a laissé ses outils de découpe de jambon ibérique au milieu d’une accumulation de bribes de mots éructés ou bégayés et gravés.

 

 

Mais l’évocation d’un possible rituel religieux suggérée par Loreto Martínez est beaucoup plus ambigüe, comme en témoigne cette autre installation placée dans la pénombre, composée d’une chaise et d’une table en bois sur laquelle est posé un verre, suggérant ― comme le rappelle le journal de l’exposition ― une scène du film Pizzicata d’Edoardo Winspeare (1996). Dans cette séquence du film, une femme atteinte de tarentisme entre en crise convulsive et provoque la chute du verre sur le sol. Loreto s’intéresse depuis longtemps aux maladies convulsives et aux « maux de saints » médiévaux, des épidémies de rire ou de danse de Saint-Guy à la Tarentelle, un phénomène qu’elle avait pu aborder lors de sa collaboration avec Ewen Chardronnet pour ¿ Cómo asustar al pulpo ?, une performance au caractère prémoderne de « sorcellerie culinaire ». Et c’est bien la sorcellerie qui intéresse Loreto.

Loreto sorcière ? Mur mouvant et tremblant, convulsions quasi épileptiques, tressautements de la pellicule, nécessité de réagir à un affect perturbateur, j’aime à penser qu’elle évoque plutôt cette demi-seconde, quand l’esprit du convulsif se sent incapable de soustraire et antidater l’expérience subjective, suspendue dans un état figé d’une demi-seconde, le « conscient » ne parvenant plus à synchroniser l’événement et sa perception. C’est bien le « mystère » de l’existence de ce court laps de temps, entre monde extérieur et monde intérieur, que veut nous faire ressentir Loreto tout comme notre incapacité à percevoir les erreurs commises par notre système perceptuel, comme si nous nous trouvions dans un angle mort. Une pensée en retard sur la réalité, qu’elle ne parvient plus à rattraper, cherchant à combler ce vide par la fiction. C’est peut-être cela qui intéresse Loreto, cette demi-seconde fictionnelle, ce moment convulsif, un moment qui appelle la résolution des affects.

 

 

Enfin, le choix du tarentisme et de la tarentelle, au détriment d’autres manies dansantes ou maladies convulsives, n’est certainement pas anodin. Je renvoie le lecteur à l’histoire récente des manifestations de tarentisme dans le sud de l’Italie, un phénomène qui illustre la complexité de la condition féminine dans un monde catholique et masculin bien ancré.

2012 fut une année féministe, des Femen aux Pussy Riot, des militantes du transgenre au mouvement communudiste, aussi je ne tiens pas trop rigueur aux organisatrices de l’exposition pour leur évocation désuète et décalée du féminisme « bourgeois » de La chambre à soi de Virgina Woolf et à priori sans trop de rapport avec le travail d’altération mis en place. Une évocation qui, il est vrai, me semble en vogue au sein d’une nouvelle génération de directrices et commissaires de centres d’art qui n’hésitent plus à poser comme « filles de l’art » dans le Figaro Madame. Au sein de l’univers artistique de Loreto Martínez, je préfère retenir les influences de l’anarchiste et écrivaine féministe Voltairine De Cleyre, de la sorcière activiste du féminisme américain Starhawk, ou mieux encore, de la contre-féministe Annie Le Brun, la surréaliste de l’éperdu, l’éperdu, un sentiment qui convient tellement à Loreto Martínez. Annie Le Brun a su habiter cette autre maison exposition, celle de Victor Hugo, invoquant « l’arc-en-ciel du noir », cette couleur qui, et je vous laisse sur cette proposition audacieuse, semble être si justement portée par Loreto Martínez Troncoso.

Y a modo de nostálgico « souvenir » les dejo a ustedes con este pasaje del capitulo 3 de Rayuela de Julio Cortazar, que tal vez algo tenga que ver con la cuestión, o nada, o vaya usted a saber…

Hacer. Hacer algo, hacer el bien, hacer pis, hacer tiempo, la acción en todas sus barajas. Pero detrás de toda acción había una protesta, porque todo hacer significaba salir de para llegar a, o mover algo para que estuviera aquí y no allí, o entrar en esa casa en vez de no entrar o entrar en la de al lado, es decir que en todo acto había la admisión de una carencia, de algo no hecho todavía y que era posible hacer, la protesta tácita frente a la continua evidencia de la falta, de la merma, de la parvedad del presente. Creer que la acción podía colmar, o que la suma de las acciones podía realmente equivaler a una vida digna de este nombre, era una ilusión de moralista. Valía más renunciar, porque la renuncia a la acción era la protesta misma y no su máscara. Oliveira encendió otro cigarrillo, y su mínimo hacer lo obligó a sonreírse irónicamente y a tomarse el pelo en el acto mismo. Poco le importaban los análisis superficiales, casi siempre viciados por la distracción y las trampas filológicas. Lo único cierto era el peso en la boca del estómago, la sospecha física de que algo no andaba bien, de que casi nunca había andado bien.

 

Texte © Chus Martínez – Iconographie © Loreto Martínez Troncoso
Chus Martinez est une fantôme transsexuelle communudiste qui fait la « siesta », à vos côtés,  en ce moment précis…

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Ent(r)e, exposition de Loreto Martínez Troncoso jusqu’au 13 janvier 2013

Centre d’Art de la Ferme du Buisson (RER A – Gare de Noisiel)

Les mercredi, samedi et dimanche de 14h à 19h30, jusqu’à 21h les soirs de spectacle et sur rendez-vous en semaine

Et en clôture de l’exposition, festival Nocturno : samedi 12 janvier 2013 de 21h à 9h

 

 

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1 Réponse
  1. […] Je publie ici la critique d’exposition que j’ai écrite au sujet de l’exposition « Ent(r)e » de Loreto Martinez Troncoso à la Ferme du Buisson à Noisiel (jusqu’au 13 janvier 2013) et qui a été publiée sur le site http://www.d-fiction.fr. […]

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