J’étais sous Tofranil quand j’étais Gagarine, Interview

Yo je suis mal je suis très mal (j’ai répondu) et puis j’ai pensé ROCK ON, j’ai mangé le soleil (MIAM MIAM), j’avais mon cours de karaté. Ok tu veux boire une coupe ? Un Bloody Mary ? Attends je vais me laver les mains. Tu veux voir ma Rolex en or ? Tu sais que ça me rend heureux ? Maintenant dis-moi ce qui fonde une vraie pensée critique. Parce que c’est ton métier, n’est-ce-pas ? Non, en fait je m’en branle. Fais-moi une interview Belle de nuit. S’il te plaît. Je veux aller plus loin dans l’émotivité. Pendant longtemps je suis restée pudique. Petite fille je vivais dans une maison isolée, j’étais très seule, je regardais les paysages pendant des heures, je me roulais dans l’herbe vêtue d’une robe blanche et virginale. Je me souviens du bêlement des agneaux, et je suis venue à Paris. Yves Saint Laurent a été le premier à me donner ma féminité, j’ai tout gardé à l’intérieur, j’ai loué un appart quai Voltaire. C’était une journée magnifique, je suis sortie sur la terrasse, rien de menaçant dans la lumière. J’ai cherché un Xanax dans la poche de mon jean j’en ai avalé deux, le récit est embrayé. Je me réveille chaque matin totalement voué à l’art et la littérature et ça me va pour la journée. Je fais des katas dans le jardin des Tuileries, je réserve des tables au nom de Herr Livide, je vais dans les vernissages avec une jolie transsexuelle non opérée passionnée d’art contemporain que j’encule de temps en temps. Monsieur Livide, vous prenez des médicaments ? m’a demandé la gardienne ce matin parce qu’elle m’a trouvé endormi sur le paillasson et j’ai cherché mes clés, et j’ai plongé les mains dans l’aquarium, et je me suis dit putain y’a le mec qui vient pour l’interview ! À certains moments les halètements de la machine narrative se font un peu plus énergiques qu’à d’autres, hein ? Tu vois ce que je veux dire ? Tu sais que t’es mignon ? Tu ne veux pas que je te suce ? Aller ! Une pipe et on fait l’interview. Tu gicles sur ma gueule et on fait l’interview. Deal ? Une pipe et je te raconte comment je suis rentré dans un resto éclairé au néon et j’ai passé une heure à regarder les feux de circulation passer du vert à l’orange et au rouge, j’attendais qu’ils s’éteignent. J’attendais que tout s’écroule. J’attendais que s’entrecroisent la tendresse et la mort, j’ai bouffé une pizza. J’ai bu un Coca light. Tu veux boire quelque chose ? Tu sais ce que j’appelle une ville ? Demande à Jean-Jacques Schuhl. Demande à Rose Poussière, je vais me taire. Je vais te dire : Dans mon rêve je suis au sommet de l’hôtel, assis près d’une immense baie vitrée, je bois un Dry et il y a une Chinoise dans une robe rose fluo qui me regarde et je me dis que c’est une prédatrice, plus tard je la baise et elle me donne des coups de couteau et je monte au ciel et là Dieu me dit : Tu écris ? Tu avances ? Là je me retourne, je regarde la Terre et j’ai Dieu dans le dos, j’étais sous Tofranil quand j’étais Gagarine.

Texte et photo © Pierre Denan

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