Un homme me regarde

 

Sur la photo, au premier plan, un homme me regarde. Je ne connais pas cet homme qui, à travers l’objectif du photographe, me regarde. Je ne sais rien de lui. Je sais, l’invitation le disait, que le photographe est une femme, elle s’appelle Claire Martin, vit et travaille en Australie. Je ne sais rien d’elle non plus. Mais le site internet qui vend l’e-book dont cette image est extraite la présente comme « une étoile montante de la photographie mondiale ». Le titre de cet « album de photos d’art » est The Downtown East Side. Sur le site internet qui le vend, on peut lire ces quelques lignes : « À travers les portraits sans fard des habitants d’un quartier déshérité de Vancouver, Claire Martin décrit et dénonce l’abandon à la drogue et au sida d’une population marginalisée. Loin du misérabilisme, ces photographies captent sur le vif des personnages pittoresques et des restes d’humanité. Les photos de cette série ont été exposées au Centre Australien pour la Photographie à Sydney, à la Deichtorhallen Maison de la Photographie à Hambourg et à la galerie de l’Association des Photographes de Londres. Elles figurent en bonne place dans de nombreux festivals de photo. Elles ont été publiées notamment par Vanity Fair (Grande Bretagne), le Wall Street Journal, le magazine Fader, l’Australian Financial Review et le British Journal of Photography. »

En quelques lignes, je dispose des informations suivantes : « quartier déshérité », « population marginalisée », « abandon à la drogue et au sida », « personnages pittoresques », « restes d’humanité ». Mais aussi : Wall Street Journal, Australian Financial Review, Vanity Fair, British Journal of Photography.

Ce tout petit peu que j’apprends là, sur ce site bêtement armé des meilleures intentions commerciales, me met mal à l’aise. Me voici donc invitée à porter un « regard non misérabiliste » sur des individus qui m’apparaissent désormais comme des échantillons d’une population spéciale, marginalisée-déshéritée, le type même de gens qui n’intéressent pas du tout le monde de la finance, normalement ; mais qui par contre intéresse régulièrement celui de l’art. Et la finance s’intéresse de plus en plus à l’art, c’est connu. Attention : ces personnes sont intéressantes, m’avertit la promotion du livre ; ou du moins, le regard qui est porté sur elles. Cette photographe a peut-être l’air comme ça de photographier des déchets, et d’ailleurs, il lui arrive d’en photographier littéralement (voir sur son site http://www.clairemartinphotography.com la série « Slab city »), mais elle le fait joliment : d’une manière « pittoresque ».

Bien sûr, je me raisonne, je me dis : mais voyons, il ne faut pas s’arrêter ainsi au discours de la promotion, qui fait feu de tout bois pour vendre. Regarde donc un peu cette photo. Mais une petite voix au-dedans occupe ma pensée. Je ne peux pas m’empêcher de me demander si cette jeune femme qui a gagné de nombreux prix et publie dans des revues et magazines qui ne font pas travailler leurs auteurs pour rien, partage avec ses modèles sans le sou un peu de l’argent qu’elle gagne grâce à eux ; et si elle travaille torse nu, vu que c’est dans cet état que les gens finissent souvent devant son objectif.

Bon. Je décide de mettre mes questionnements éthiques en veilleuse et de regarder la photo qui m’a été envoyée. Mais voilà qu’un air de déjà vu m’empêche de voir. Vertige de la culture. Et me voici partie à rêver aux prédécesseurs de Claire Martin, à chercher quelle grande sœur, quel grand frère, qui se sont frottés à la vie de quelques femmes et hommes infâmes pour leur offrir une transfiguration photographique, a pu lui donner le goût des hors-champs, le goût des déclassés. Je pense à Diane Arbus et à ses portraits inquiétants de travestis, jumeaux et siamois. Et je pense aux photos de Walker Evans, qui accompagna James Agee au long d’un reportage de six semaines sur les Blancs pauvres de l’Alabama. Le livre que James Agee tira de ce reportage, Louons maintenant les grands hommes, est une protestation brûlante contre la pauvreté, en même temps qu’une série de portraits qui cherchent à ne pas redoubler l’indignité de l’économie qui fait vivre des gens dans des conditions invivables.

Cette photographie a sans doute été montrée dans l’une de ces expositions internationales qui font la côte de cette « étoile montante de la photographie mondiale ». Cet homme, sur la photo, le sait-il ? S’en soucie-t-il seulement ? Qu’est-ce que cette photo a fait à sa vie ? Voilà le genre de questions que je me pose. Je connais un photographe qui a fait un jour un portrait d’un paysan ; un vigneron qui vit non loin de chez lui. Cette photo a reçu un prix, et, quelques années plus tard, le paysan, rencontré à nouveau par le photographe venu lui acheter du vin, avoue ne pas même se souvenir d’avoir été portraituré par lui. Les fermiers d’Alabama se souvenaient-ils des deux reporters envoyés par le groupe de presse « Time-Life » ?

Un homme, dans une rue où flotte comme un air de ville ouvrière désaffectée, un quartier d’entrepôts ou d’anciens ateliers, semble juste venir de se retourner. Il est photographié en plan américain, le corps de profil, le visage de trois-quarts face. Le regard de l’homme est directement dirigé vers la caméra. Il est vif et bienveillant, consentant en tout cas ; la photographe semble s’être fait suffisamment connaître, du moins accepter. La tête de l’homme au regard vif, aux longs cheveux noués en queue de cheval, aux lunettes ovales cerclées de métal et à la barbe blanche de yogi ou de motard, contraste à première vue avec le buste tatoué sur lequel elle se pose. Buste de motard ou de camionneur, on dirait. Mais les tatouages, à y regarder de plus près, évoquent un dieu antique et jovial. L’homme tient son sweat-shirt à la main ; l’a-t-il ôté spécialement pour la photo, pour le plaisir d’exhiber ses tatouages, ou bien est-ce au contraire l’apparition du buste tatoué qui a suscité l’impulsion de la photographie ?

Le tatouage, sorte de cuirasse qui fait que jamais la peau n’est nue, protège ; à l’inverse, le geste photographique expose. L’émouvant de cette photographie tient à l’indécidable de savoir si l’homme qui, dans l’instant du déclenchement photographique, fait face ici au regard de la jeune femme photographe, et à travers elle, au monde de la culture (sans parler de celui de la finance), est protégé de l’exhibition foireuse par ses tatouages, ou au contraire changé par eux en bête de foire. Il ne les expose pas, les laisse voir seulement, dans une sorte de mâle coquetterie. La photo tient tout entière à ce tatouage qui aimante le regard en même temps qu’il le tient à distance. Grandeur et dérision des cuirasses.

Reste cette phrase de je ne sais plus qui, entendue un jour à la radio à propos de la photographie – ou peut-être plutôt à propos de ce que peut être une photographie : « un secret sur un secret ». L’homme au tatouage livre en pâture un dieu de pacotille et s’apprête à promener dans les rues de Vancouver son dieu intérieur. Lequel est le plus rieur ?

Texte © Muriel Combes – Photo © Claire Martin

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5 Réponses
  1. Bonjour à vous, Muriel, juste une poignée de mots, je n’ai pas compris l’amalgame que vous faites avec l’ebook de Claire Martin The Downtown East Side et la finance.
    Je ne sais pas pourquoi, peut être à tort, mais c’est votre article qui me met mal à l’aise. Nous avons droit à tous les stéréotypes, clichés bien pensants de la bobo attitude. Je voyais ce genre de propos attaché au passé, je vous invite à regarder son recueil pleinement, je crois que pour vous c’est gratuit afin de mieux comprendre sa pensée photographique, sachez que réaliser un tel travail est rare, il faut créer du lien, de l’amitié pour rentrer dans l’intimité de ces personnages, c’est passer énormément de temps avec eux, ils sont complices. Je suis triste de voir cette moquerie dans vos propos et du non-respect du travail de Claire Martin, qui est tout aussi respectable que le vôtre.

    Comme vous le prétendez avoir chercher sur le net (une justification du nombre de mots pour justifier votre rémunération peut être, je suppose que vous ne travaillez pas bénévolement vous aussi) , vous auriez dû savoir que Claire Martin est toujours en correspondance avec Tony et cela des années après avoir terminé ces remarquables photographies qui resteront dans l’histoire.
    À toute une agréable journée
    Anne-Charlotte

    • clemente dit :

      Bonjour Anne-Charlotte,

      De la réaction et de la réception des images. Des écarts qu’elles provoquent. Ou du sens échappant aux effets réducteurs du langage. Merci d’ouvrir ici l’espace d’une discussion !

      Il ne s’agit pas tant de douter des modalités d’accomplissement d’un travail photographique, de l’empathie d’une photographe accomplie, reconnue, primée – formée initialement aux questions sociales et de communication – à l’égard de « corps » ou « sujets photographiques » qu’elle choisit en « marges ». Il s’agit de questionner – ensemble – la circulation puis la réception de ces images à l’heure de notre économie marchande spectaculaire (images circulant dans les milieux d’avant-garde les plus « branchés », (comme ce fut le cas, de l’oeuvre de Nan Goldin, par exemple), dans les pages des magazines les plus « hype », entre les coups de coeur « Mode » et « Bons plans ». (Comme ce fut le cas pour l’ouvrage de Claire Martin aux Inrock, Vice mag…)

      Il s’agit d’interroger (ensemble) la manière dont la puissance/énergie – des images – est constamment absorbée, désactivée, recyclée, « reformulée » par le médium qui l’accueille et la met en circulation : et ce pour nourrir l’imaginaire » de nos avant-gardes financières.

      Hélène – DF.

    • Muriel dit :

      Anne-Charlotte,
      Je répondrai juste sur la question de la rémunération : aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai écrit ce texte bénévolement ; vous pouvez demander confirmation à la responsable de la rubrique qui vous répond ci-dessous.
      Et, non, regarder l’e-book en entier n’est pas gratuit pour moi (!)
      Par conséquent, je m’en suis tenu aux photos mises en ligne par la photographe sur son site. Vu mes sources d’information, je ne vois pas comment j’aurais pu savoir que l’homme de la photo s’appelait Tony, mais le prénom du monsieur n’est pas vraiment indispensable pour regarder la photo, n’est-ce pas !
      Muriel

  2. Benoît C dit :

    Bonsoir Muriel,
    merci de ce texte.
    Je partage assez ton malaise.
    Pas forcément concernant la photographe,
    mais les formes de sa récupération marchande-symbolique.
    La finance et ses collectionneurs porte un intérêt particulier au devenir-œuvre des exclus
    (le cas Nan Goldin est très significatif).
    Elle réinjecte sur ses murs l’image des laissés pour compte.
    J’ai l’impression que c’est une nouvelle forme d’esthétisation de la politique.
    Où la question ne serait plus l’idéalisation de la communauté rendue visible
    mais la réintégration forcée de tout ce qui — du point de l’image —
    semble s’excepter de la société.
    L’art contemporain manifestant sa force d’évitement précisément
    au point d’un supposé engagement.

  3. Guillaume dit :

    Crapules et infâmes devaient bien, providence oblige, se rencontrer ; de l’économie et de son outsider trouver le lien magique, la souterraine embrassade : l’art. Puisque l’art a des financements et qu’il produit pépètes disons qu’il est crapule, cynisme oblige, trouvant son objet, les hors-humanité. Bien sûr, tout ceci n’est que faux-semblants, choc insondable que de se rendre compte de ceci : en fait, voyez, c’est pareil, ces gens là qui pleurent quand leurs femmes meurent du SIDA, tombent dans les vapes quand la came est forte, dorment dehors quand il fait trop chaud… pareil que vous, nous, qui les regardez, qui les regardons. Touchantes photos où se lisent les plus banales histoires, l’échec de chacun – au moins virtuellement possible. De quoi ressaisir sa logique d’investissements et ses plans épargnes.
    Je ne pense pas que M. Combes ait besoin de trouver appui, son article dit ce qu’il a à dire, directement, simplement. Cependant, quand même, il y a de quoi se tenir coi. Manquer de respect à un(e) artiste ? Qui fait quoi au juste sinon des clichés ? Selon quelle logique ? Facile de cracher la CSP moralisée, moralisante du bobo ; mais qui de la philosophe en souvenance ou de l’artiste « engagée » a l’ ethos le plus mondialisé ? La morale la plus sale ? Que nous proposent principalement les clichés de M.Martin, de N. Goldin aussi, sinon… des couples (pédérastes, camés, travestis, certes), des reliques de baraques et des restes de villages ? Les « résidus » humains. Le négatif de la vie civilisée, cœur scopique et fantasmé, quelque peu masochiste, du charabia humaniste. Voilà ce que l’on voit sur ces clichés, la vie normée à ses limites, sur les bords.
    Si ce n’était que ça, on aurait encore le plaisir des « jugements derniers » de jadis. Seulement la distance entre infâmes et crapules – que nous sommes, assurément – est comblée, médiatisée par le dispositif spéculaire de l’appareil photographique. Petit rêve de photographe, saisir ce qui est le moindre de soi, que l’on porte, sa pulsion de mort socialisée en douces complaisances. S’en saisir donc en se projetant sur l’autre, se faire être celui-ci et lui demander, toute innocence ressemble à ce viol, quel art il ferait lui. Et que répondre sinon ; montrer qu’il est bien comme nous. Appel d’humain à humain dans l’égalité de la dignité .
    Paul disait ceci en épîtres que vos corps ne sont pas vôtres, ceux du seigneur, l’art répète aujourd’hui la sentence théologique, ce n’est pas à vous, ces corps, mais à la grande marche de la civilisation. Il ne s’agit même pas de savoir si l’Empire marchand reprend ses droits sur un art castré par lui-même, il s’agit de savoir si la photographie a autre chose à montrer que l’obscène de la Loi.
    La photographie est « de guerre », assurément, témoignages en noir et blanc, fujicolor. Par essence, elle est morale, confronte, ce n’est, d’ailleurs, pas sans sublimations ni dénis ; la photographie mondiale est bel et bien suspecte de participer d’un combat qui la dépasse, un fou mouvement de normalisation par le châtiment, triste entreprise que ne peuvent encore dévoyer que ceux qui désertent l’objectif… ou s’en jouent à la manière de ces « dieux rieurs » qui peuplent nos rencontres.

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