Dormeuses // Sleepers

« À la fatigue succède le sommeil, et alors il n’est pas rare que le rêve dédommage de la tristesse et du découragement du jour et montre réalisée l’existence toute simple mais grandiose pour laquelle, dans le monde éveillé, la force manque. » (Walter Benjamin)

 

Sténopés N&B, 120x150cm, 2003-2006.

S’interrogerait-on sur les moments initiatiques de sa quête de soi artistique ? Il faudrait bien rappeler cette perception soudaine de la beauté de la couleur et des constellations de couleurs que les pigments formaient sur sa main, apparues fortuitement durant l’acte de peindre et cependant se fondant déjà avec son corps, unies symbiotiquement avec sa propre peau. Une frontière était franchie. Isabelle Rozenbaum commença peu de temps après à étendre sur son visage des couches de pigment et à le photographier d’un recul sans distance. Il en naquit des images d’une extase figée. Mais cette recherche de son visage, de sa propre expression, ne s’était pas encore débarrassée du masque que la surface pigmentée formait sur la peau.

Entrer dans le sommeil, lieu de l’oubli de soi et de l’inconscient, lieu où se défont les masques et où la « personna » s’effrite, et cependant en ce lieu se trouver, ne pas perdre tout à fait son image, ne pas rompre définitivement les fils qui relient au monde conscient, vouloir encore découvrir là où la vie devient imperceptible, poursuivre une quête de soi dans l’abandon de soi… Comment cela serait-il possible ? Sinon à travers un observateur suppléant, un regard qui observe, qui parvient à voir ce qu’on n’aperçoit jamais soi-même.

Isabelle Rozenbaum se fabrique elle-même un modèle d’appareil photographique simple [sténopé], avec une lentille très opaque, qui reste fixée des heures durant sur la dormeuse, saisissant d’abord un détail, puis l’ensemble du visage. Ce n’est pas l’agressivité d’un clin d’œil mais la durée d’un œil neutre d’appareil photographique qui parvient à voir, qui parvient à jeter le regard étranger sur son propre corps et à fonder un espace temps de l’épanouissement. Il en résulte des prises de vue qui semblent faites depuis une distance cosmique, réduites au noir et blanc, ressemblant parfois à des champs de brume en quoi les mouvements nocturnes se sont transformés sur la photo, ou bien à des paysages étranges dans lesquels des parties du visage et les draps se sont ensemble fondus.

D’autres photos plus calmes permettent à des visages embryonnaires ou transfigurés, des visages comme libérés du psychodrame, de devenir visibles.
Suivre sa propre trace, s’épier soi-même, signifie entrer dans la beauté bizarre d’un monde d’ombres où les contours deviennent flous et les identifications inconsistantes. Isabelle Rozenbaum traduit en image l’état de l’inconscient comme un monde souterrain où des formes de la vie se dessinent comme des paysages célestes.

Texte © Dieter Wieczorek – Photos © Isabelle Rozenbaum

 

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