Inédit : Après les Cylindres

Ferdinande-Image-Inedit

 

Chambre parisienne je replie les cartes d’Ecuador, propagation de ses pluies que puis-je faire, alors les lettres certes, qu’était la dernière, que je puisse reprendre, il est temps encore, tel tiroir aucun papier tenant lieu de lettre n’y est trié, afin que prévale l’emmêlement des temps y compris s’il n’en est pas un qui ne soit daté, serait-ce d’une double ou triple date pour une double ou triple séquence d’un jour unique chacune. La dernière lettre introuvable, un papier vierge la relaie, d’où je dois repartir forçant la mémoire perdue de ce qu’elle contenait. Je crois un instant la retrouver dans cette réécriture, or voici qu’elle fuit retournant à sa nuit, sans possibilité de rappel il semble, et cela se confirme, ne reste dès lors qu’une séquence unique, seule préservée, que je puis certes prolonger, tout le labeur du jour, et dont le résultat s’avèrera sans commune mesure avec ce qui fut écrit en premier lieu. La nuit en ce futur tombe, en cette future tombe qu’est la chambre, la fenêtre toutefois, et son contrebas sonore que je rejoindrai dans un instant ayant replié toute lettre, toute carte, mais auparavant telle circulation dans la chambre à la recherche d’une clé manquante, sans laquelle je ne puis sortir. Sauf à appeler, possibilité que j’écarte, le guichetier depuis l’interphone. Non qu’il me gênerait de le réveiller en cette heure impossible, mais cette fichue clé doit être retrouvée me dis-je (ce point indiscutable). N’était-ce pas trop déjà que la disparition de la lettre ? Alors certes le désordre en cette chambre, que je puis désordonner plus encore, retournant tout objet, tout vêtement, tout papier, ah voici la clé. Trois heures, les rues ne sont pas tout à fait désertes, diverses grappes humaines les traversent et les longent, à contresens de ma trajectoire ou alors fuyant — fraction que je suis — vers le canal et ses lueurs de lampes miroitées en sa surface tremblante, effet d’une ondée peut-être. Tant que la nuit demeure. Je retourne ensuite par quantité de voies détournées vers l’hôtel traversant sa cour dans une totale obscurité, ou alors il faut lever le regard vers le ciel, là où aucune tenture ne s’interpose. Puis la chambre, telle enveloppe sous la porte que l’on aura glissée et que j’entrouvre afin d’en extraire la lettre, une fois encore la double marque, pas d’inscription plus sûre, aussi abordé-je sa lecture non sans l’étonnement de la voir poursuivre la séquence que je laissai inachevée tout à l’heure. Poursuite elle-même inachevée que je puis reprendre, à supposer que je ne tombe de sommeil, auquel cas je me dirige vers le lit afin de m’y enfoncer écartant tout drap, lui qui est le lieu des songes. Un être garde la porte de son entrée, au-devant duquel je me présente déclarant « Il est temps à présent. » Parole qui lui est le mot de passe même, l’entrée ainsi ne m’est pas refusée, j’en franchis le seuil, l’être s’écarte, et c’est alors lueur d’aucune source perceptible, en une chambre de toute féérie dont nul ne dénombrera les ors et tentures. Sur une table au centre de la chambre se tient un flacon de verre dont il ne fait aucun doute, oui aucun doute qu’il m’est destiné, contenant un liquide dont la composition restera le secret du lieu, et qu’il me faudra ingurgiter pour une raison que j’ignore, mais avant ce futur, la chambre donne sur une autre chambre depuis telle arcade, puis-je franchir cette dernière ou alors est-elle telle l’une de ces portes dans l’Alice, non aucune difficulté pour l’heure, j’oublie de dire que j’aurai emporté le flacon, que je le garde, formulant l’hypothèse qu’il me secourra l’heure venue, mais je n’en sais rien, tel fauteuil en coin de chambre est l’occasion d’une halte, divers journaux du jour y sont disposés tout contre, de diverses langues, et que je dévore comme physiquement qu’est ce comme nul ne saurait dire, il advient toutefois que je suis rassasié, prêt au sommeil dans le sommeil y compris s’il ne dure à vrai dire qu’un instant. Auquel cas je me lève, effectuant un tour de la chambre seconde arcade donnant sur le plein jour, tel jardin avec serres (la réflexion solaire sur elles éblouit ou aveugle) que contourne un sentier de graviers, où mène-t-il se peut-il que nul ne sache, or tandis que je constate qu’il n’est personne en ces parages, trois lévriers de haute taille accourent brusquement à ma rencontre, comme s’ils me connaissaient de longue date, la réciproque n’est pas éprouvée mais je fais à mon tour comme si, et c’est alors liesse de toutes parts, avançant ensemble dans le sentier bien après les serres, où la végétation abonde. Ici un banc de pierre, ici sur cette proéminence rocheuse fût-elle artificielle, un banc où je m’installe, la vue domine telle fraction du jardin le sentier y fuit qui reparaît ailleurs, en telle autre fraction se perdant parmi les arbres d’une ample futaie. Les lévriers sont là encore, l’un sommeille l’autre renifle (et s’éloigne entraîné par diverses senteurs) le troisième feint de monter la garde, se riant de l’espèce canine qu’il contrefait à merveille, car qu’est-il à défendre s’il n’est alentour que quiétude ? Si je quitte le banc afin de reprendre le sentier, tous trois m’accompagnent l’un me devançant afin que je le suive, et c’est alors le joyau de l’endroit, en arrière de lianes d’un saule-pleureur, tel lac d’une présence que rien n’aura laissé présager jusqu’alors, avec barque proche non pas vide de tout être, une nymphe y sommeille bras délié dont la main effleure l’eau si glaciale soit-elle, la scène semble avoir été peinte en un autre siècle (image d’Épinal), rien ici toutefois ne l’écaille, sort que l’on devrait à l’épreuve du temps dans le cas de la peinture, toute profondeur de surcroît y est pénétrable, je puis contourner le lac ou alors appeler la barque d’un cordage avec crochet, un bruit d’eau remuante dès lors se fait entendre, non par la nymphe, peut-être sourde, étrangement rien ne la réveille, peut-être morte, sa chair n’a-t-elle pas pâleur de morte, j’embarque, un voile unique la couvre, je puis toucher son visage ses lèvres reste-t-elle inerte ? Si j’extrais son poignet de l’eau c’est afin d’en relever le pouls, d’une faiblesse de presque morte, rien ne serait fini encore, aussi je pense sur l’instant au flacon quand bien même n’aurais-je aucune idée de ses effets, or bien sûr presque morte que saurait-elle craindre si le flacon contient un liquide mortel, n’accélèrerait-il pas l’heure seule du départ ? Dans une heure peut-être. À moins qu’il ne la ramène à la vie. Elle qui certes ne demande rien. Sa bouche est entr’ouverte où je puis introduire le contenu du flacon, le liquide déborde des lèvres et fuit vers la gorge, premières toux et le regard qui semble retrouver son éclat de vie, Où étais-je ? — Où le rêve nous entraîne, nous y sommes encore, n’est-il rien que vous puissiez reconnaître alentour ? — La vision remonte du plus lointain, aussi ancienne sans doute que ce lac, n’en étais-je pas captive ? Tandis que la nymphe parle, découverte sur l’un de ses mollets, non sans un haut-le-cœur, d’une large plaie grouillante d’asticots. Il en est d’autres ailleurs dit-elle, écartant le voile qui la couvre. Voyez. Nudité de la nymphe. Plaies dont elle faillit mourir et qui tour à tour se referment aussitôt découvertes. Le nom de stupéfaction existe-t-il en rêve, ou alors n’en retourne-t-il chaque fois que de l’ordinaire de ses impossibles ? — Qui êtes-vous devient la question (la nymphe interroge) et la réponse s’effectue par cent détours, contournée au final d’un « il n’importe, mais vous, vous seule », alors la nymphe parle, se revêtant du voile nous regagnons la berge, et le souvenir de cette main qu’elle me tendit, craignant quelque effondrement, et que je ne saisis pas. Il n’adviendra rien entre nous, sauf à réviser sur l’instant ce détail impitoyable, la main en question est saisie que je retourne afin de l’embrasser. Puis être réveillé par telle sirène stridente au pied de l’immeuble, d’une voiture que l’on aura percutée ou alors dont la serrure aura été forcée, me voici quoiqu’il en soit rappelé au plus réel (Paris dans le grand jour) malgré le trouble de l’éveil, car les visions du rêve subsistent.

Ce texte est un extrait d’un travail en cours.
Texte et illustration © Denis Ferdinande

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