Lancement de la collection Body Double

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Le droit d’auteur, en France, limite à soixante-dix ans après la mort de l’auteur l’exploitation commerciale d’une œuvre par ses ayants droits. Après quoi, ces textes sont dits « libres de droit ». Mais de quelle liberté s’agit-il en fait, à l’heure des rentabilités systématiques ? Car si ces textes pouvaient autrefois faire l’objet d’éditions commerciales multiples, ils sont aujourd’hui l’illustration principale d’un certain statut donné aux œuvres et à l’art. En effet, via leur numérisation, ils sont d’une part mis gratuitement en ligne par de grandes bibliothèques nationales ou des projets « philanthropes ». D’autre part au contraire, ils sont réédités en masse et servent de produits d’appels gratuits ou payants pour, notamment, des systèmes de vente propriétaires, qui laissent le client orphelin de sa bibliothèque, à l’avenir. Or, la gratuité systématique pratiquée par les premiers acteurs n’est pas moins pernicieuse que l’opportunisme des seconds.

La situation est pour nous très claire dans les deux cas : la gratuité de la littérature du passé est l’expression la plus manifeste de l’ultra-libéralisme dans le domaine de la culture. Cette gratuité nourrit des moteurs de recherche et des bases de données qui monnaient leur trafic. La conséquence implicite est enfin que la littérature, même présente, doit être la moins payée possible…

Il n’est pas anodin en effet que soit considérée comme gratuite et sous des couverts de générosité, la sphère d’activité la plus susceptible de remettre en cause – par le mode de vie qu’elle entraîne, la recherche désintéressée, sa conception du temps et du travail, sa primauté de l’expérience vécue et de sa réflexion indéfinie – un monde actuel marqué par l’orientation vers des travaux de plus en plus spécialisés de toute l’humanité en âge de faire et de produire. Faire du livre gratuit, c’est dévaloriser, rendre inactif, inopérant, c’est fragiliser une pratique qui remettra toujours en cause, sans même en traiter directement mais parce qu’elle propose d’autres choses, le « progrès » technologique, le fric dématérialisé, les spéculations totalitaires sur l’alimentation ou l’immobilier. Et l’art doit donc être un loisir, l’argent pour ceux qui le font doit venir après et souvent autrement – par des métiers alimentaires – et dans des proportions toujours moindres, relativement à ce qui se gagne, même ailleurs dans la chaîne du livre.

Dès lors, quelle posture peut être celle de l’éditeur cherchant à rééditer des œuvres souvent gratuites ailleurs ? La collection Body Double a choisi d’y répondre en associant systématiquement aux grandes voies du passé, celles du présent, et donc de publier deux textes en un seul, l’un d’un auteur passé, l’autre d’un auteur d’aujourd’hui, chacun indépendant, mais toujours liés par des canaux qui sont ceux de la filiation artistique ou intellectuelle. L’un justifie l’autre. Ils s’offrent un éclairage mutuel, et non plus simplement l’explication de l’un – le texte classique – par l’autre – qui ne serait qu’une pré ou postface. Nous ne désespérons pas d’ailleurs, de voir un auteur contemporain se saisir d’une préface d’un Sade ou d’un autre, pour en faire celle de son propre livre, dans un jeu renversé avec le temps.

En attendant, la collection Body Double proposera des textes soit déjà prestigieux – mais désacralisés et rendus à leur pouvoir énonciatif par le compagnonnage avec un écrivain d’aujourd’hui – soit moins connus, tirés de la littérature médicale ou de l’architecture et de l’urbanisme, de documents de police ou militaires, et qui témoignent, eux aussi, d’une vitalité de l’écriture ailleurs qu’en littérature.

Texte © Jean-Noël Orengo

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