En route pour Pocerolandia

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Les milliers de zones urbaines neuves et quasiment inoccupées que compte aujourd’hui l’Espagne étendent des agglomérations préalables, ou s’agglutinent le long des littoraux propices au tourisme ou à la villégiature. Mais la fièvre édificatrice espagnole était telle au cours de la décennie 2000 que même des villes isolées de toute autre agglomération ont été bâties. Des cités entières surgies de terre à l’écart de tout pôle justifiant leur emplacement en ces lieux (ni ville à élargir, ni site touristique à équiper, ni ressource naturelle à exploiter). À ma connaissance, il existe deux cas de la sorte : Ciudad Valdeluz, à 70 kilomètres au nord-est de Madrid, et El Quiñon (également nommé Residencial Francisco Hernando), à 40 kilomètres au sud de Madrid. Elles sont des paroxysmes de la spéculation immobilière qui dirigeait l’économie espagnole au tournant du XXIe siècle (et qui l’a depuis fait plonger dans une profonde crise économique et sociale). L’une des deux est encore plus isolée, plus gigantesque et démesurée, plus irrationnelle que l’autre, c’est celle que je choisis pour en faire mon sujet : El Quiñon. Un projet de 13 500 logements, né du rêve fou d’un promoteur immobilier mégalomane, ambitionnant l’accueil de plus de 40 000 habitants, et que la crise a laissé en plan après la construction de 5 500 logements. De quoi loger plus de 15 000 personnes, mais la ville est occupée à moins de 20 % de ses capacités.

Ces gigantesques masses de béton abandonnées au beau milieu des champs sont à la fois une ville bien réelle de notre contemporanéité ultralibérale et suburbaine, et l’écho saisissant de villes de légende, que l’éloignement dans l’imaginaire nimbe des merveilles de l’invisible – comme celles des Cités invisibles d’Italo Calvino. C’est d’abord ainsi que s’ouvre l’espace de mon texte, dans un appel du merveilleux et de l’imaginaire menant à une rencontre du réel qui le contredit, mais ne l’annule pas.

J’ai toujours projeté de faire de ce livre une tentative littéraire, non pas un strict reportage ou ce qu’on appelle communément un essai, car je n’ai pas les compétences scientifiques pour réaliser un essai de la sorte, et car je ne sais pas appeler autrement que tentative littéraire la navigation conceptuelle et l’implication subjective que je souhaite pratiquer pour être au plus près de la retranscription de mon expérience de cette ville. Je considère en l’occurrence la littérature comme une permission de sérieusement monter ensemble des matériaux disparates et hétérogènes mais dans la réunion produit un sens échappant aux exigences méthodologiques du reportage ou de l’essai documentaire (à moins que, selon la réussite et l’honnêteté de l’ouvrage, ce soit considérer le littéraire comme une imposture s’espérant élégante – ce dont on n’est jamais à l’abri). En ce sens d’une tentative littéraire, j’avais, tôt dans ma réflexion préparatoire, décidé que la base de Projet El Pocero serait le récit de ma visite de la ville. Tout d’abord pour faire de mon expérience de la ville, plutôt que de la ville elle-même, le sujet du livre. Ensuite pour répondre textuellement au problème posé par le sévère défaut de récit offert par El Quiñon : hormis le récit succinct de son chantier, El Quiñon est typiquement une ville dépourvue de la stratification d’expériences humaines permettant aux cités de receler des histoires. Les ouvriers qui ont bâti El Quiñon ont des histoires, les quelques habitants d’El Quiñon ont des histoires, mais ils sont trop peu nombreux face à la ville, trop en retrait de celle-ci, pour qu’elle soit elle-même pourvue d’une autre histoire que le récit restreint de son édification puis de son abandon. Ayant pris le parti, en amont de l’écriture, de faire de ma visite de la ville le récit principal du livre, je n’ai pas commencé à écrire avant d’avoir réuni le matériau essentiel, c’est-à-dire avant d’être allé sur place, en mai 2012.

 

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Je passe deux journées à El Quiñon, avec l’idée de considérer la ville comme un unique objet, comme un monument. En amont de cette visite, j’ai eu en tête des récits d’explorations de villes, tels London Orbital de Iain Sinclair ou Un Livre blanc de Philippe Vasset. Mais ensuite, ce sont plutôt des œuvres d’art qui se sont présentées à mon esprit : la Vue et Plan de Tolède du Greco, La Cité idéale attribuée à Francesco di Giorgio Martini, Les Effets du bon et du mauvais gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti, les écrits de Robert Smithson. Comme si El Quiñon se trouvait soudain, pour moi, parmi les œuvres d’art, l’histoire des formes et des affects contenue dans l’histoire de l’art – faisant d’abord sens au sein de ces territoires-ci. C’est la prolongation d’une recherche ou d’un exercice mental que je pratique depuis l’enfance : dans la ville, qu’elle quelle soit, je ne cesse de chercher ce qui peut faire monument, en avoir valeur et fonction.

Ce que je n’avais pas anticipé avant de commencer l’écriture, en revanche : la place que prend dans le livre la cohabitation entre, d’une part, un imaginaire spatial ouvert par le merveilleux et, d’autre part, une retranscription minutieuse des faits prosaïques et confrontés à une matérialité sans échappatoire tissant le récit. Je voulais que les deux dialoguent, et il est possible que cette cohabitation soit finalement assez centrale dans le livre. Tandis que je peinais sur l’écriture de ma première page, reprenant plusieurs fois le point de départ de mon récit, c’est finalement par le déroulement d’une scène aimantée par l’enchantement de l’espace (où le maintien de la beauté des lointains suspend temporairement son corollaire de douleur de la séparation) que je suis parvenu à entrer dans le texte. C’est le premier chapitre tel qu’il est toujours aujourd’hui, dont je suis le fil par intermittences sur toute la longueur du livre. Dans mon esprit, le rapport à l’espace contenu dans ces pages doit beaucoup à Julien Gracq. Je ne fais que deux allusions explicites à Gracq dans le livre (le titre du troisième chapitre, et une mention du Rivage des Syrtes dans le courant du quatrième chapitre), mais je sais le rôle décisif qu’ont joué ses œuvres dans le développement de mes obsessions spatiales.

Ce départ du livre fait que la première phrase de mon premier livre est à la première personne, commençant par le « J’ » de l’affirmation de soi. Un autre enjeu du livre n’est pas seulement de fournir un texte, mais un texte ainsi que le rapport qu’entretiennent avec lui le narrateur et le proche double du narrateur que je suis. J’ai tâché de donner un peu d’une épaisseur de personnage au narrateur (qui aurait pu n’être qu’un œil neutre de témoin). Cette caractérisation du narrateur (obsessionnel et inquiet de sa propre énonciation, ce qui n’est pas sans rappeler à lui-même l’auteur du livre) est discrète et ne fait pas basculer le texte dans la fiction. Elle a trouvé un compagnon d’écriture précieux en Vertiges de W.G. Sebald, dont le narrateur voyage en étranger en Italie et en Allemagne. Ceci non plus n’était pas prémédité en amont du travail d’écriture, c’est très notamment grâce aux conseils avisés d’une amie écrivain que ce potentiel du texte s’est actualisé en un enjeu supplémentaire pour Projet El Pocero.

 

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Le livre comprend également un autre registre de texte, à l’avant-dernier chapitre : une vie du promoteur immobilier à l’origine de la ville. J’avais d’abord pensé produire un montage assez heurté de genres textuels assez différents (récit à la première personne, notice économique, scènes de fiction, courtes biographies), avant de constater que la narration à la première personne venait offrir une continuité textuelle propice à un développement plus ample, depuis le début du texte jusqu’à la fin. La vie, en tant que genre littéraire, intervient donc dans le livre, prise dans la continuité narrative à la première personne. Prendre le temps de raconter la vie de Francisco Hernando (le promoteur) était incontournable. Sans Francisco Hernando et sa mégalomanie, El Quiñon (dont un autre nom est « Residencial Francisco Hernando ») est incompréhensible. « El Pocero », qui donne son titre au livre, est d’ailleurs le surnom de Francisco Hernando. « El Pocero » signifie « l’égoutier », et Francisco Hernando (qui jouit d’une grande célébrité sous ce surnom en Espagne) le doit à son passé de travailleur dans les égouts de Madrid, alors qu’il était un adolescent pauvre, illettré, grandissant dans un bidonville de Madrid. L’écriture de cette vie a aussi été pour moi l’occasion de convoquer la présence d’un autre écrivain très important dans mon parcours de lecteur de littérature, et dans mon rapport à l’écriture et à la phrase littéraires : Pierre Michon. L’auteur des Vies minuscules a été un guide distant et récurrent pour l’écriture de la vie de Francisco Hernando. Les pages 80 et 81 de mon livre sont même un hommage à l’écriture michonnienne, à la pulsion de voir dont elle procède et à une autre forme de surgissement du scrupule énonciatif, auquel je suis très sensible.

Texte & Photos © Anthony Poiraudeau – Illustration © DR

 

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