Le silence de l’oiseau

Qui éveille la mémoire au fond du rêve pour lui donner la prenante acuité du jour,
qui l’abaisse au niveau d’une confidence en sourdine, pendant la veille,
ou l’élève et la mate pour lui donner l’allure fuligineuse qu’ont les ombres derrière un rêve dépoli ?
(T. Tzara)

Dans la région du primordial, le récitant se tait. (H. Michaux)

 Macquet 2

 

Terre, mousse, bulle, insecte, oiseau, peau du ciel, tendue comme un miroir – l’œil caresse le monde. Dans la pénombre, des têtes embuées qui surgissent : vieillard, femme, enfant – agrégations de nuages, qui auraient la consistance du rêve. Elles s’effacent, affleurent à la surface de la page, comme la roche sur le ménisque de la mer – comme ces phosphènes qui strient la conscience, au réveil.

Les quelque 76 photographies qui nous sont données à voir dans cet ouvrage ont été prises « entre 2005 et 2012, en différents endroits du monde ». Aucune légende ne vient éclairer le destinataire. Peu importe le lieu de leur prélèvement ; amputées de tout commentaire, elles ouvrent des brèches dans la toile de nos banalités, « choses vues », qui s’énoncent, infrangibles dans leur prétention. Un tel silence vaut mise en garde : il n’est pas question ici d’un « carnet de voyages », de vignettes exotiques prêtes à consommer, bien au contraire ; qu’importent les distances parcourues, l’auteur est un voyageur arrêté ; il semble avoir fait sien l’apophtegme d’Henri Michaux : « On trouve aussi bien sa vérité en regardant quarante-huit heures une quelconque tapisserie de mur ». Il n’est pas, qui plus est, à proprement parler un « photographe ». C’est l’écriture qui mobilise en premier lieu Christophe Macquet depuis plus d’un quart de siècle, avec ses heurts, ses refus, ses disparitions ; la photographie est chez lui une pratique plus récente, mais y voir le signe d’une forme de dilettantisme serait trompeur. Loin d’être périphérique, surplus de toute une énergie verbale, elle en est bien plutôt musicalement (silencieusement) le contrepoint. Ponctuation visuelle, partition qui éclaire à front renversé le cortège des mots qu’il ne cesse de remâcher, ce cratère de la langue au bord duquel il se tient, en équilibre précaire, depuis l’enfance ; peut-être est-elle aussi une autre manière de ne pas écrire, de se déployer avec violence « contre l’écriture », sans toutefois signifier qu’elle viendrait divertir un manque, effacer l’éventuel échec d’une entreprise scripturaire. L’écriture, chez Christophe Macquet, est d’abord une lutte contre elle-même, toujours guettée par l’aphasie – elle est une ligne âpre, comme l’os du même nom. Christophe Macquet est avant tout un poète, et c’est à l’évidence en cette qualité qu’il a abordé le medium photographique. Il prend des photographies comme il creuse des phrases. Le monde est un abcès qu’il faut crever, une sanie en attente d’une hypothétique suture qui le rendrait enfin tel qu’en lui-même, dans sa beauté primitive et brutale : des mots – et des images. Le registre du visible, tel qu’il s’exhibe dans ces photographies est celui de la blessure, qui rattache. L’œil de l’opérateur caresse la chair du monde : œil-attouchement, qui cicatrise et qui embaume.

Le regard de Christophe Macquet est celui d’un entomologiste ; ses photographies sont comme des papillons que l’on épingle sur le mur. Il appréhende le vivant à la manière d’un enfant qui collectionnerait les insectes, dans la continuité, au gré d’une taxinomie anarchique : moustique, araignée, libellules donc, mais aussi singe, chien, pigeon, mouette, poisson, humains assoupis, houppelande des arbres – jusqu’aux formes les plus humbles, sable, eau, nuages, jusqu’aux objets les plus dérisoires, figurines en plastique, loup, clown. Insectum : découper. L’œil ne se focalise pas sur des détails : c’est le monde lui-même qui est un détail. Comme si, par cette approche micrologique, l’homme était un avatar de l’insecte (de l’oiseau). Cette métamorphose se double d’un autre déplacement : la saisie du monde a ici une fonction thanatopraxique. L’œil empaille le réel, fleurit ses tombes dans l’immanence. Christophe Macquet est d’abord un taxidermiste, il fige le sommeil de la vie dans l’air immobile, à fleur de peau.

Chaque photographie requiert une attention particulière du regardeur : tronçonné, décontextualisé, le réel est ici chevillé au vagabondage de l’imagination ; images pensives (au sens où l’entendait Bachelard), suspensives, qui s’abouchent, s’annulent, comme dans la trame de nos rêves – qui exigent que nous imaginions la matière. Images embuées, embusquées, prises à la dérobée, geste d’extraction (d’extinction ?) intime. Images qui supposent donc une irréalisation complète du monde, pour qu’il apparaisse enfin dans toute sa nudité. Le corps d’un chien allongé au sol ? Peu importe qu’il dorme ou qu’il soit mort, l’animal est là, mutique, sous nos yeux, comme ces ombres qui s’estompent dans les eaux du fleuve, comme cette trame de nuages qui irisent le ciel, comme cette chaussure qui s’enfouit dans le sable. L’acte photographique est ici conçu comme une procédure quasiment profane, qui induirait un effet de grossissement : l’ordre des choses vu à « la loupe », révèle la méthode de l’opérateur, son retour à la chose même. Christophe Macquet procède non pas en photographe aguerri, mais en phénoménologue, son adhésion native au monde est celle d’une « conscience qui rajeunit tout » (Bachelard). La photographie n’est pas ici lestée de l’histoire du médium – sa « culture », ses écoles, ses tendances – elle est simple actualisation d’un regard singulier porté sur le monde, comme une main posée sur un corps. Elle ne cherche pas à nommer les choses, elle témoigne plutôt de leur champ de force, elle pointe leur tension, leur torsion – elle rêve la matière.

Comme pour les textes qu’il écrit, les photographies de Christophe Macquet ressortissent à une entreprise de liquidation : il s’agit d’en finir avec le trafic des identités. « Le langage manque parce que le langage est fait de propositions qui font intervenir des identités », écrit Georges Bataille. Ce sont les chaînes du langage (copule, prédicat) qu’il faut briser ; c’est le mur des langues qui doit être traversé. De même, c’est à la judication des images que Christophe Macquet tente d’échapper, d’où, chez lui, une pratique fuyante du medium photographique, qui affirme – au même titre que sa pratique du langage – son inadéquation foncière avec le monde. Ses photographies résistent à toute synthèse, à toute adjectivation, à tout énoncé définitoire : photographie « faible », erratique, antéprédicative, mais qui tire toute sa force de cette négation têtue, puisqu’elle se situe hors du « cercle fermé de la logique » (Adorno) ; approche phénoménologique, avons-nous dit, mais en deçà de toute identification. LʼOiseau est le récit de cette liquidation, récit de la liquidation des récits, de la liquidation des histoires. C’est le destinataire qu’il s’agit d’ébranler, c’est à lui que s’adresse cette conjugaison de fragments anonymes où le regard est prié de s’immiscer, de se perdre.

 

Macquet 1

 

Mais, cette perte est aussi restitution, précieuse coupure livrée à notre attention ; tel est le sens de l’acte photographique pour Christophe Macquet : un grand combat mené contre le monde, tenace, frontal, qui cherche sa rémission dans la disharmonie. Ses images sont autant de stases sur des moments pacifiés, autant d’épiphanies désenchantées. Sa main disjoint, mais apaise.

Grâce soit rendue à ces empreintes, ondoyantes et furtives, d’un monde où, comme un effleurement à la surface de l’eau, frémissent les rêves : dans ce fil tendu entre nos nuits, le dissemblable rejoint silencieusement l’immémorial. Christophe Macquet nous invite à regarder ses photographies les yeux fermés.

Christophe Macquet vit actuellement en Argentine, après avoir passé plus de dix ans en Asie, essentiellement au Cambodge. Il poursuit en silence un travail littéraire et photographique inclassable. Il a publié Cri & CoKbach  et Tchoôl ! (Le Grand Os, 2008, 2012 et 2013) ainsi que Luna Western (Paradiso, 2011). Son œuvre photographique est encore inédite.

Texte © Xavier Boissel – Photos © Christophe Macquet

 

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