Par delà le froid buffet

En rangeant de vieux dossiers, je retrouve la version PDF du livre L’Espace défensif1 écrit par l’architecte et urbaniste canadien Oscar Newman. Dans cet ouvrage paru en 1972, je prends connaissance de ses thèses urbaines et de son approche d’un urbanisme défensif, posée là comme véritable discipline de prévention des crimes par une utilisation conceptualisée d’un design urbain environnemental. Cet ouvrage date. Mais il est particulièrement instructif pour qui s’intéresse comme moi, à la ville en néophyte, à ses espaces bâtis, ses lieux publics, ses rues, ses carrefours… Il est évident que les théories de l’espace défensif influencent encore les concepteurs des ensembles urbains quand ils structurent nos espaces publics sans commun, à des fins de « prévention des risques ».

 

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Les études de cas détaillées par Oscar Newman tentent de démontrer toute la pertinence de son modèle, celui d’une paix sociale, dans les quartiers à forte densité humaine plutôt traditionnellement dystopiques. Mais l’auteur ne s’attarde pas sur la longue histoire des théories du contrôle social par l’environnement.

Son livre s’ouvre sur un exemple frappant, celui d’un ensemble urbain emblématique tombé en ruines, jusqu’à sa complète destruction quelques années seulement après son érection. Il s’agit du Pruitt Igoe2, conçu par l’architecte éminent, Minoru Yamasaki (architecte du « premier » World Trade Center) selon les principes de planification de Le Corbusier et du Congrès international d’Architecture moderne (CIAM). À l’époque, alors que la densité urbaine du quartier du Pruitt est faible, l’architecte fait le choix – jugé ensuite désastreux – de concentrer les logements sociaux dans une série de bâtiments de 11 étages, comprenant des espaces dédiés aux activités collectives : les corridors, la salle commune, le lavomatic, etc. Les espaces communs – intérieurs et extérieurs – se dégradent rapidement et certaines zones jugées trop dangereuses par les familles sont progressivement abandonnées. Le Pruitt Igoe est rasé en 1972, 20 ans après sa construction.

 

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Selon l’analyse de Newman, certains espaces du Pruitt Igoe sont entretenus quand d’autres sont abandonnés. Pourquoi ? Les espaces entretenus le sont parce qu’ils sont pris en charge « naturellement » par les résidents adjacents – notamment les paliers communs à deux ou trois familles. Les espaces trop largement partagés comme les lobbies, les ascenseurs et les cages d’escaliers sont abandonnés car leur anonymat rend impossible toute initiative d’appropriation.

À la manière d’un entomologiste urbain, Oscar Newman égrène les études techniques en s’attachant à décrire l’impact psychosociologique du bâti et de sa disposition dans l’espace sur le comportement humain et la capacité des individus à assumer le contrôle des lieux privés et publics. Un espace défendable se définit comme un environnement urbain, dont les caractéristiques de construction et d’aménagement permettent aux habitants d’y exercer une surveillance optique, d’en sécuriser les lieux par une territorialisation de l’espace : celui « qui n’a rien à faire là » s’y sent nécessairement en insécurité puisque, instantanément repéré par les membres de la communauté.

En dispersant mes lectures sur le Web, je m’attarde sur les propos de la journaliste Jane Jacob3 qui publie, dans les années 60, un essai critique important The Death and Life of Great American Cities4.

Quels liens ce travail antérieur entretient-il avec le texte de Newman ? Comment glisse t-on d’une conception libertarienne de l’espace à cette « pharmacologie » urbaine et inversement ?

 

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En présentant d’une manière frontale son point de vue plus « empirique » sur l’aménagement urbain et ses conséquences sociales, en tenant les politiques de planification urbaine pratiquées dans les années 50 pour responsables de la déshérence de quartiers entiers de nombreuses villes américaines, Jane Jacob présente un réquisitoire contre le modèle urbain de reconstruction moderniste. Les villes sont structurées comme des écosystèmes : les bâtiments, les rues, les quartiers fonctionnent comme des organismes vivants, dynamiques changeant au grès des interactions entre les usagers et les espaces . Chaque élément d’une ville – les trottoirs, les parcs, les quartiers, l’administration, l’économie – fonctionne en synergie.

Ce sont précisément les anciennes structures sociales de voisinage (détruites par la planification) qui apportent autant de solutions techniques propres au maintien d’une tranquillité surveillée de quartier.

Son ouvrage est traduit en France en 1991 par Pierre Mardaga5 :

«  Le système de valeurs qui sous tend l’argumentaire présenté dans « death and life of great american cities » comprend deux propositions complémentaires : pour l’auteur, d’une part, la ville peut et doit permettre aux individus de vivre en toute liberté, de satisfaire à leurs besoins élémentaires comme à leurs soins d’appartenance et de reconnaissance sociale, d’entreprendre et d’accéder à la connaissance et à l’émotion esthétique ; et d’autre part, il est non seulement nécessaire mais possible de modifier l’ordre social et économique qui entrave la satisfaction de ces besoins en favorisant des modes d’organisation urbaine qui permettent le foisonnement des initiatives… ». 

De la diversité mise au service du bien-être des habitants et de la création d’entreprises :

« The same physical and economic conditions that generate diverse commerce are intimately related to the presence, or production, of other kinds of city variety »6

Ces quelques bribes glanées sur Internet traitent à leur manière de notre gouvernementalité. Pour conclure cette dérive, je rebondis sur un passage de Marc Berdet évoquant le Gruen effect lors de la déambulation dans les malls, tiré d’un article de Jean-Pierre Garnier consacré aux Villes capitalistes (La Revue des Livres (RdL), n° 12, juillet-août 2013, p. 16) :

« Au contraire de la flânerie libre, le design du bâtiment entend diriger la déambulation… La profusion des signes, la recapture sans cesse. Le badaud est à chaque instant dévié de sa trajectoire, absent à lui-même et à son projet actuel, plongé dans sa fascination de l’espace. Les faiseurs de mall ont donné un nom à cette inflexion du pas décidé du visiteur en démarche déambulatoire : c’est le Gruen effect7. Ce terme désigne le moment exact où l’usager, qui avait une destination et un but précis, se trouve transformé en consommateur impulsif au gré des charmes du décor (…) son parcours jusque-là rectiligne devient erratique. Les concepteurs favorisent ce « transfert » par toutes sortes d’obstacles à un usage utilitaire du bâtiment : des parois mobiles qui barrent la route, des escaliers mécaniques qu’il faut contourner, des sorties introuvables (…) »

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En 1969, sous le sigle de Coca-Cola, Oscar Newman élabore son projet urbain utopiste, celui d’une ville sous la ville,  à l’abri des guerres atomiques,  un Manhattan Underground

Texte © Hélène Clemente – Photos © DR

  1. http://www.defensiblespace.com/author.htm []
  2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Pruitt-Igoe []
  3. https://www.pps.org/reference/jjacobs-2/ []
  4. http://en.wikipedia.org/wiki/The_Death_and_Life_of_Great_American_Cities []
  5. tp://fr.scribd.com/doc/57694661/Jane-Jacobs-Declin-et-survie-des-grandes-villes-americaines, p. 7 []
  6. http://lawdigitalcommons.bc.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1199&context=ealr []
  7. http://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Gruen []

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