Découvertes // Discoveries

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Statue honoring Confederate soldiers, St. John’s Episcopal Church, Hampton, Virginia, 11 Sept. 2013.
Statue rendant hommage aux soldats de la Confédération, Église St. John’s Episcopal, Hampton, Virginie, 11 septembre 2013.

Nous sommes arrivés en Virginie, dans le sud des États-Unis, avec l’intention de clore ce que nous avions entrepris grossièrement il y a deux ans : un documentaire intitulé Make the Ground Talk (Faire parler la terre). À travers ce film, nous dévoilerons des histoires essentielles pas ou peu racontées et diffuserons plus largement celles qui n’ont pas reçu toute l’attention qu’elles méritaient.

Le père de Brian, Eddie Palmer, s’est éteint ici, à Hampton, près de son village natal. Nous ignorions alors tout de cette ville, jusqu’au lendemain de sa mort. Pourtant, une part importante de l’histoire des États-Unis a commencé ici, une part ignorée, voire effacée du grand récit du mâle blanc – celle des Africains et des natifs américains. Et c’est précisément là que notre propre histoire débute.

C’est à Hampton que fut débarqué, en 1619, le premier groupe de captifs africains, les premiers esclaves d’Amérique du Nord. Alors que la traite des esclaves était abolie par les États-Unis et l’Angleterre en 1807, l’achat et la vente d’êtres humains se sont poursuivis jusqu’à la fin de la guerre de Sécession (1861-1865).

Quelques semaines après la sécession des États du Sud (du reste de l’Union), trois esclaves en fuite – Frank Baker, Shepard Mallory, and James Townsend – se réfugièrent au Fort Monroe, un campement militaire américain unioniste basé à Hampton et se situant à quelques mètres à peine du lieu de débarquement des premiers africains, 200 ans auparavant.

 

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Derelict battery, Fort Monroe, Hampton, Virginia, 24 Sept. 2013.
Batterie abandonnée, Fort Monroe, Hampton, Virginie, 24 septembre 2013.

Selon les lois sudistes, les esclaves figuraient sur les registres d’inventaires des propriétaires au même titre que les marchandises, le bétail et les articles ménagers. Et bien que les États du Nord disposaient de lois différentes, le droit national des États-Unis exigeait que tout esclave fugitif soit rendu à son propriétaire. C’est dans ce contexte que le général Benjamin Butler, commandant de Fort Monroe, avocat en temps de paix, décida d’appliquer le droit international, stipulant que les biens utilisés par un pays en guerre contre un autre pouvaient être saisis en toute légalité (ce qui était le cas de ces esclaves contraints par leurs propriétaires à travailler pour la Confédération contre l’Union).

Le raisonnement de Butler était le suivant : en se déclarant indépendants des États-Unis, les États du Sud tombaient sous le régime du droit international. Par conséquent, Baker, Mallory et Townsend furent saisis comme « contrebande de guerre ». Et, Butler put leur accorder l’asile, et les faire travailler pour l’Union.

Pour D-Fiction, nous tiendrons, au jour le jour, un carnet de voyage sur la réalisation de notre film et la construction d’une nouvelle vie loin de chez nous, New York. En arrivant ici, nous n’avons pas changé de pays, mais nous vivons désormais dans une région dont l’histoire profonde est troublée, et dont la culture nous est peu familière.

 

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Base of Confederate statue, St. John’s Episcopal Church, Hampton, Virginia, 28 Aug. 2013.
Base de statue confédérée, Église St. John’s Episcopal, Hampton, Virginie, 28 août 2013.

Nous voyageons dans le passé, sur les traces d’une communauté qui n’existe plus et qui s’appelait « Magruder ». Le père de Brian, Eddie, ainsi que ses grands-parents, Lewis et Amelia, sont nés dans ce village disparu. Son arrière-grand-père, Mathew Palmer, qui avait été esclave, et son arrière-grand-mère, Julia Fox, ont bâti leur foyer à Magruder au lendemain de la guerre de Sécession, au début des années 1870. Mathew et Julia étaient très probablement « de la contrebande ».  Ils eurent douze enfants, à qui ils léguèrent la terre, ce qui était – en soi – un exploit remarquable pour ces deux personnes autrefois « propriétés » d’autres personnes. Le père de Brian, né en 1928, ainsi que ses six frères et sœurs ont cru hériter de cette terre pour y élever leurs propres enfants.

 

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Brian’s great-grandfather’s grave, located on Camp Peary, a top-secret military base, Williamsburg, Virginia, 30 July 2012.
Tombe de l’arrière-grand-père de Brian, située sur Camp Peary, une base militaire top secret, Williamsburg, Virginie, 20 juillet 2012.

En 1942, l’armée américaine confisqua les terrains, expropria les habitants de Magruder, et détruisit tout ce qu’ils y avaient bâti – les maisons, les écoles, les commerces, les églises – pour y construire une base navale. Nous étions en temps de guerre, et de telles expulsions avaient lieu (et ont toujours lieu) à travers tout le pays. Mais la proportion de terrains dérobée aux noirs américains, descendants des esclaves, dans ce petit coin de la Virginie, était énorme.

Pour évoquer la vie à Magruder et dans les villages environnant, nous en explorons les traces physiques – les cimetières, les parcelles sur les bases militaires, les étendues de terre, les villes où les personnes déplacées déménagèrent – tout en collectant les souvenirs des gens qui ont connu ces lieux intimement.

 

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Portrait of Mathew Palmer (circa 1900), Brian’s great-grandfather, who was once enslaved. Mt. Pilgrim Baptist Church, Williamsburg, Virginia, 25 July 2012.
Portrait de Mathew Palmer (vers 1900), l’arrière-grand-père de Brian, qui avait été esclave. Église Mt. Pilgrim Baptist, Williamsburg, Virginie, 25 juillet 2012.

Mais ce récit n’est pas un simple voyage à travers le passé. Il s’agit avant tout d’une recherche sur la manière dont l’Histoire est conservée (ou non). Nous tentons de faire ressurgir une histoire enterrée – à faire parler la terre – en nous attaquant à l’héritage douloureux de l’esclavage et du racisme. Pour nous, en tant que couple mixte, il s’agit tout à la fois d’une entreprise historique et personnelle.

Texte © Brian Palmer & Erin Hollaway Palmer – Photos © Brian Palmer
Traduction © Erin Hollaway Palmer & Hélène Clemente

Pour lire l’ensemble des textes du workshop « Make The Ground Talk », c’est ici.

 

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We came here, to Virginia, to finish what we started roughly two years ago: a documentary called Make the Ground Talk. In the film we will uncover vital stories that have not been widely told and amplify those that have not been given the treatment they deserve.

Brian’s father, Eddie Palmer, died here in Hampton, not far from his hometown. We knew nothing of this place until after he passed away. Yet so much of American history begins here, and so much of that history – African American and Native American – has been ignored or erased in the Great White Male narrative. This is where our story begins.

The first captive Africans in English North America were brought ashore here in 1619. The U.S. and England abolished the international slave trade in 1807, but the buying and selling of humans continued until the end of the Civil War (1861-65).

Just weeks after the southern states broke away from the U.S., three enslaved men – Frank Baker, Shepard Mallory, and James Townsend – fled to Fort Monroe, Hampton, a U.S. military installation, just meters from where the first Africans had landed some 200 years earlier.

According to the laws of the South, enslaved people were property, listed in estate inventories among livestock and household goods. Although the northern states had different laws, national law required that fugitive slaves be returned to their owners. U.S. General Benjamin Butler, commander of Fort Monroe, knew this – he was an attorney in peacetime. But Butler also knew international law, under which property used by one nation to make war on another (slaves were forced to labor for the Confederacy) could be lawfully seized.

General Butler reasoned that the southern states had effectively declared themselves a new nation. That made Baker, Mallory, and Townsend « contraband of war », lawfully seized from a foreign country. He gave the men sanctuary, and then he put them to work for the Union.

For D-Fiction, we’re chronicling our journey to make the film and to build a new life away from New York City, our home. We are still in our country, but we are in a region with a deep and troubled history, and a culture that we did not grow up in.

We’re on a journey into the past, into a community that no longer exists called Magruder. Brian’s father was born there, as were his grandparents, Lewis and Amelia. Brian’s great-grandfather, Mathew Palmer, a man who had been enslaved, and great-grandmother, Julia Fox, built a home in Magruder right after the Civil War, in the early 1870s. There is a strong possibility that both Matthew and Julia were “contrabands”. They bore 12 free children and passed land down to all of them, a remarkable achievement for people who were once themselves the property of others. Brian’s father, born in 1928, and his six brothers and sisters believed they would inherit this land and raise their own children there.

In 1942, the U.S. military took the land, evicted Magruder’s people, and destroyed what they had built – homes, schools, businesses, churches – to set up a naval base. It was wartime, yes, and such evictions had happened – and still happen – all across the United States. But the amount of land taken from African Americans, descendants of the enslaved, in this small corner of Virginia was enormous.

To evoke life in Magruder and other communities like it, we are exploring their physical traces – cemeteries, plots of land on military bases, stretches of open land, towns where the displaced moved – while gathering memories from people who knew them intimately.

But this story is not only a journey into the past. It’s an exploration of how that past has been recorded (or not). We are seeking to uncover a buried history – to make the ground talk – which in this case means tackling the painful legacy of slavery and racism. For us, as an interracial couple, this is a historical undertaking as well as a personal one.

 

Text © Brian Palmer & Erin Hollaway Palmer – Photos © Brian Palmer
To read all the texts from the Workshop « Make The Ground Talk », it’s right here.

Journaliste multimédia, photographe et cinéaste basé à Hampton (US-Virginie), BRIAN PALMER enseigne le journalisme à Hampton University. En 2009, il a réalisé un film, « Full Disclosure », qui a pour sujet ses trois voyages en Iraq avec une unité de la marine américaine. Avant de devenir reporter free-lance en 2002, il travaillait comme correspondant de CNN à New York. Francophile de longue date avec une passion pour la littérature, ERIN HOLLAWAY PALMER a travaillé à New York de longues années comme rédactrice pour différents magazines (Parade, National Geographic Adventure, etc.). Elle s’est installée avec son mari, Brian Palmer, en Virginie pour réaliser un documentaire sur l’histoire et la culture des Afro-Américains souvent reniées et toujours supplantées par la culture dominante, lequel sera son premier film.

A multimedia journalist, photographer, and filmmaker based in Hampton (Virginia), BRIAN PALMER is currently teaching journalism at Hampton University. In 2009, he completed his first film, « Full Disclosure », about his three trips to Iraq with a U.S. Marine unit. Before going freelance in 2002, Brian was a CNN correspondent in New York. A longtime Francophile with a passion for literature, ERIN HOLLAWAY PALMER worked in New York for nearly ten years as an editor for various magazines (Parade, National Geographic Adventure, etc.). She moved to Virginia with her husband, Brian Palmer, to focus on their first film together, a documentary that unearths essential African American stories that have long been buried by the dominant culture.

 

 

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1 Réponse
  1. HARDIN R Eric dit :

    Emouvant la recherche de ses racines. C’est la découverte pour Brian que son histoire personnelle est étroitement imbriquée dans la « Grande Histoire » des States. « Faire parler la Terre » est un beau projet que j’aurai plaisir à suivre. Erin et Brian semblent se lancer dans une aventure qui ne pourra que consolider leurs liens. Happy for them. It was great to read the article in French and in English. Very good translation. Une très bonne idée.Au niveau professionnel, où en sont ils ? How is life in this part of the USA ? Bravo à l’équipe de D-Fiction. Can I contribute ? In $ or € ? Smile.

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