Une nation de contrebandiers

Dans son livre Smuggler Nation How Illicit Trade Made America,  paru cette année aux Éditions Oxford University Press,  le chercheur et professeur de sciences politiques Peter Andreas relit l’histoire politique et économique des États-Unis à lumière des activités de contrebande. Quelles relations ces pratiques informelles entretiennent-elles avec la construction et le développement de l’État et de ses appareils ? Dans le cadre de mes recherches sur le thème de la frontière, je vous propose une traduction de l’introduction de l’ouvrage. 

 Gaspee

 

Les agents tentèrent de s’emparer de la cargaison illicite, mais les trafiquants firent volte-face, tirèrent sur l’officier en chef et mirent le feu au véhicule. En dépit de la corruption et de la compromission des tribunaux locaux, les autorités indignées tentèrent d’extrader les auteurs de ce crime scandaleux. Ce qui contribua à rendre les criminels encore plus arrogants et violents et ils ne furent jamais arrêtés ou poursuivis.

Cette scène aurait pu se dérouler récemment à Tijuana ou à Juarez ou même à Medellín. Mais nous sommes en 1772, aux environs de Providence, dans l’État de Rhodes Island. Le leader de cette attaque, John Brown, important négociant local dont les intérêts commerciaux comprenaient la contrebande, la piraterie et le trafic des esclaves, fut l’un des éminents fondateurs de l’université qui porte encore son nom. Aujourd’hui, cet événement est célébré comme « l’affaire Gaspee », l’incident au cours duquel un vaisseau de douane britannique, le HMS Gaspee, fut pris d’assaut, pillé puis brulé par un groupe armé de citoyens en représailles de la trop forte répression exercée à l’encontre de leurs activités commerciales illicites. Cet avant-poste colonial était depuis toujours, le sanctuaire de la contrebande, bénéficiant de la topographie avantageuse de la baie de Narragansett.

Cet épisode historique est  fêté avec orgueil par les habitants de la région lors du festival annuel des « Gaspee Days », célébrant l’étincelle qui, à Rhode Island, alluma les premiers feux de la révolution américaine, comme le rappelle encore une plaque commémorative dans les rues de la ville. Évidemment, la majorité des Américains ne porte plus un regard angélique sur ce type de commerce et les autorités américaines,  comme les autorités impériales britanniques à l’époque, sont de plus en plus préoccupées par la lutte contre l’économie illicite.

 

ANDREAS-Chariot-Contrebande

 

Relire l’épopée américaine à la lumière d’une histoire de la contrebande

L’épopée américaine est aussi le récit d’une lutte permanente contre les pratiques de contrebande : les premières tentatives de contournement des taxes et des embargos, les violations des prohibitions et le contrôle de l’immigration. La contrebande a constitué historiquement une dynamique majeure de l’évolution des États-Unis : comme avant-poste colonial distant de l’Empire britannique et largement impliqué dans la contrebande des marchandises non taxées ; comme jeune nation dont le développement reposant partiellement sur l’esclavage et le commerce illicite des esclaves, l’importation illégale de machines et de mécaniciens anglais ; comme économie capitaliste, industrielle et agricole se développant grâce à l’afflux massif de travailleurs légaux et illégaux ; et comme économie et société hautement urbanisées, orientées vers la consommation individuelle d’une pornographie de contrebande, la production illégale d’alcool, de drogues et de musique piratée. Parallèlement, la lutte engagée contre ces trafics illégaux a contribué à la croissance du gouvernement, lui permettant d’étendre considérablement l’exercice de son pouvoir politique à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

L’acceptation de la contrebande par l’État (à travers l’élaboration de lois et leur application) est une constante de l’histoire américaine au même titre que la transformation dynamique de l’État par la contrebande. Cette interaction met en évidence la manière dont la guerre influence la formation des États et réciproquement comme le souligne Charles Tilly1 . Mais il ne s’agit pas d’une interaction strictement mécanique. Tout au long de l’histoire américaine, État et contrebande ont régulièrement entretenu un large éventail d’interdépendances, allant de la collusion et de la tolérance à la dissuasion et la condamnation. Cette dimension politique est essentielle. En effet, la labellisation de certaines activités comme relevant du commerce « illicite» est un acte profondément politique et varie énormément selon les pays et les époques. Tout comme l’importance des moyens mis en œuvre pour lutter contre les trafics illégaux, comme dans l’exemple de la lutte contre le trafic de drogue (cocaïne, cannabis par exemple) et qui ne s’est traduit par un renforcement législatif qu’au siècle dernier. Pour le dire autrement, la contrebande ne relève pas uniquement de l’économie – les règles du marché, de l’offre et de la demande, etc. Derrière les mécanismes du commerce illégal, ce type de trafic touche également aux politiques « moralement chargées » de la déviance et du vice qui enveloppent si souvent les questions de la contrebande et du maintien de l’ordre. Ici, la politique, l’économie, la culture s’interpénètrent, souvent de manières explosives, avec des conséquences à long terme et souvent non anticipées, sur la société américaine et ses relations avec les pays étrangers.

Étudier l’évolution de l’histoire américaine à travers le prisme de la contrebande apporte un éclairage nouveau sur la dynamique des frontières, les relations internationales, l’essor du gouvernement, la croissance économique et la transformation de notre société. En effet, cette observation dévoile que la montée (souvent célébrée) du capitalisme américain est aussi celle d’un capitalisme de trafics illégaux,  dont sont issues les fortunes des premières dynasties familiales américaines (le premier milliardaire des États-Unis, John Jacob Astor, fut aussi le premier trafiquant milliardaire du pays).  Et la transformation des États-Unis en société de consommation s’est accompagnée d’une consommation de masse de produits interdits.  Tout comme l’ouverture économique des frontières a été de tout temps sélective et partielle. Plus largement, cette étude permet d’éclairer ce type d’activités économiques  en les replaçant au cœur des enjeux de politique intérieure ou internationale.

Il ne s’agit pas, bien entendu,  de réduire toute cette problématique à la seule question de la contrebande. Mais comme l’éclairage de la pratique elle-même, cette question est absente du récit conventionnel de l’histoire des États-Unis. Peut-être que l’un des objectifs essentiels de mon approche est de réinjecter une forte dose de perspective historique au cœur de débats politiques passionnés sur la sécurité des frontières et la lutte globale contre le crime. Les exhortations politiques pour une reprise de contrôle de nos frontières nationales sont frappées d’une amnésie historique radicale, sous-entendant qu’il fut un temps où les frontières étaient entièrement maitrisées. Ce qui relève d’un pur mythe : l’âge d’or de l’intégrité territoriale n’a jamais existé. Aux États-Unis, la contrebande et la construction de l’État ont avancé conjointement, dans une relation antagoniste mais interdépendante.

Attirer l’attention sur cette relation à double tranchant permet peut-être d’apporter une alternative aux représentations alarmistes contemporaines sur la face obscure de la globalisation comme phénomène nouveau ou comme menace sans précédent pour les États-Unis et le reste du monde. Les comptes rendus vulgarisés sur une économie mondiale illicite en plein essor surestiment la nouveauté contemporaine du phénomène ainsi que son importance historique2. Pendant des siècles, le trafic a enrichi et perverti les empires, modelé le commerce international et alimenté les guerres. L’expérience américaine démontre que les activités commerciales illégales perçues comme assiégeant littéralement les frontières contemporaines, menaçant les affaires légitimes, propageant la violence et la corruption ont joué un rôle dans la genèse, le développement et la croissance du pays. Il est plus qu’ironique de constater qu’un pays construit sur le trafic illicite est devenu le chef de file de la croisade contre la contrebande.

(…) Cette réécriture n’est pas un simple détour pour obscurcir des lieux, des événements ou des individus. Mais elle concerne des moments symboliques de l’histoire américaine comme la guerre de l’Indépendance. De bien des façons, la rébellion fut le contrecoup de la répression anglaise contre le commerce illégal. Les marchands coloniaux étaient des acteurs majeurs de l’économie transatlantique de contrebande — plus particulièrement l’importation illégale de mélasse en provenance des Antilles vers les distilleries de la Nouvelle-Angleterre — et les conflits issus d’un excès de zèle des Britanniques pour faire respecter les mesures douanières jouèrent un rôle déterminant dans l’escalade des tensions qui conduisirent au déclenchement de la guerre. Un maintien de l’ordre accru de la part des autorités britanniques contre le commerce clandestin dans la décade précédent la révolution provoqua des révoltes de masses, la destruction de vaisseaux, ou l’exécution de sévices contre les agents des douanes et les informateurs. Des incidents cruciaux et des protestations telles que l’infâme Tea Party de Boston furent étroitement liés aux intérêts de la contrebande. Il est significatif que le premier signataire de la Déclaration d’indépendance fût le marchand et trafiquant le plus célèbre de Boston, John Hancock. Les trafiquants mirent également leurs moyens de transport, leurs compétences et leurs réseaux à profit en fournissant secrètement aux troupes de Georges Washington des armes et des munitions quand ces dernières en avaient désespérément besoin. Motivé autant par le profit que par le patriotisme, Washington les recruta comme corsaires dans une force navale de fortune. Cet exemple, pris parmi les nombreux conflits importants de l’histoire militaire américaine, montre que le succès sur le champ de bataille dépendait aussi de la réussite entrepreneuriale dans le monde gris de la contrebande. (…)

Cette étude apporte également un autre point de vue sur la révolution industrielle américaine. Les débats contemporains sur la protection de la propriété intellectuelle omettent de rappeler que les premiers leaders américains, comme Alexander Hamilton, encouragèrent largement la piraterie intellectuelle et technologique, durant le processus initial d’industrialisation du pays, particulièrement dans l’industrie textile. Ce trafic dépendait de l’importation interdite de main d’oeuvre qualifiée (en violation des lois anglaises sur l’émigration) capable d’assembler, de faire fonctionner et d’améliorer les machines les plus récentes. (…)

De manière similaire, le récit classique de l’expansion vers l’ouest prend une toute autre signification. La conquête de l’Ouest reposa autant sur le développement du commerce illicite que sur les victoires militaires. De nombreux Américains, au XIX siècle, interprétèrent la Destinée Manifeste comme le droit divin au marchandage ; la « frontière Américaine » devenant celle de la contrebande3. Toute sorte de trafiquants et de trafics opérèrent à l’avant-poste de notre expansion territoriale coloniale agressive. (Dès la moitié du XIX siècle, les États-Unis avaient conquis ou acheté près de 900 000 millions d’acres de nouvelles terres). Ces trafics comprenaient la contrebande d’alcool à grande échelle dans les territoires indiens en violation de la loi fédérale, le commerce des fourrures très convoitées et l’importation clandestine d’esclaves pour répondre à l’expansion rapide des plantations de coton dans le sud profond.  La conquête de l’Ouest entrainait un mouvement massif de colons et de squatters irréguliers – les immigrants illégaux de l’époque – ces derniers se déplaçant et s’implantant illégalement, sur des terres fédérales, indiennes, mexicaines, en y provoquant souvent des conflits violents comme dans le cas de la guerre entre le Mexique et les États-Unis.  La difficulté à faire respecter les lois permit l’existence d’activités frontalières illégales ; l’extension et le renforcement ultérieurs des moyens d’actions du gouvernement ne faisant que repousser ces activités aux nouveaux confins du territoire. Ces dynamiques frontalières s’effectuèrent au détriment de l’Empire espagnol sur le déclin, d’un Mexique nouvellement indépendant, et d’un territoire indien sans cesse diminuant. Les trafiquants aux frontières furent perçus comme les premiers pionniers américains, qui aidèrent à jeter les bases de l’expansion et de l’annexion territoriales.

La prédominance de ces pratiques à travers l’histoire américaine nuit également à l’image des États-Unis comme pays champion du libre-échange. Dans un monde de libre-échange réel, la contrebande n’existe pas. Or, on a toujours imposé des restrictions aux flux économiques transfrontaliers et ces restrictions créèrent autant d’incitations et d’opportunités à trafiquer. Ces contrebandiers apparaissent comme les véritables pionniers du libre-échange, repoussant sans cesse les limites du commerce,  stimulant tous les obstacles commerciaux. Il n’est pas étonnant qu’Adam Smith les admirât tant, ils étaient à l’avant-garde de la lutte contre la rigidité des barrières commerciales4 . (…) Les États-Unis subvertirent joyeusement le mercantilisme britannique à travers la contrebande aux XVIII siècle, tout en dénonçant les efforts de la Couronne pour lutter contre ces trafics. Mais comme pays nouvellement industrialisé, ils imposèrent des tarifs élevés, accélérant la fraude généralisée. Cette dernière fut encore attisée quand ils ne se contentèrent plus d’imposer des tarifs élevés, mais également des taxes intérieures et des prohibitions, avec parfois un objectif déclaré d’éradication du commerce illégal. Ces interdictions créèrent de nouvelles opportunités de trafics, de l’importation illégale d’ouvriers chinois, à l’alcool prohibé, la drogue, la pornographie (…).

 

Manifest-Destiny

 

La lutte contre la contrebande comme un moteur de croissance du gouvernement

(…) L’Amérique se caractérise, dès l’origine, par son gouvernement central non intrusif et réduit au minimum5. Cette image ne colle pas à l’expérience quotidienne des individus impliqués dans le commerce international. Quand vint le temps de la régulation commerciale et du contrôle de la contrebande, le poids et la présence de l’État se manifestèrent à travers l’existence de postes et d’agents de douane sur le territoire6. Le nouveau droit constitutionnel permettant de réglementer le commerce devint la pierre angulaire du gouvernement fédéral pour exercer son autorité et apporta un mécanisme essentiel pour étendre ses pouvoirs de police. En effet, le contrôle et la surveillance du commerce motivèrent dès le début, la création d’un appareil d’État centralisé. Les préoccupations liées au développement de la fraude accélérèrent la croissance de l’État, par la mise en place du service des douanes, la collecte de revenus devenant une composante majeure de la bureaucratie fédérale. Les tentatives pour supprimer la piraterie maritime et le démantèlement des embargos impulsèrent également les développements initiaux des forces navales du pays. Le commerce illicite et ses activités annexes ne défièrent pas simplement, mais renforcèrent le nouvel État américain dans sa volonté proactive de réguler le commerce.

Alors que l’état de guerre et l’état providence sont souvent considérés comme les moteurs principaux de l’expansion du gouvernement, nous pouvons insister sur d’autres incitations comme – la croissance de l’appareil d’État, sa présence et ses pouvoirs coercitifs de lutte contre les trafics illicites. Prenons l’exemple de l’évolution des ports. La surveillance s’exerça d’abord exclusivement sur les ports maritimes, puis progressivement sur les ports terrestres et enfin les aéroports et même les cyberports. Alors que les mécanismes et les points de passage frontaliers (légaux et illégaux) ne cessent de se diversifier et de s’étendre, la surveillance suit cette tendance, en dérivant bien au-delà des frontières nationales par la coopération policière transfrontalière, les accords internationaux, le déploiement d’agents à l’étranger, etc.7 Alors que la mission principale de la police des frontières était la perception de taxes, avec le temps cette mission s’est étendue aux contrôles migratoires, au respect des interdictions – en renforçant la pression et les attentes en matière d’application des lois fédérales. En regardant de plus près l’évolution de la contrebande et des campagnes anti-contrebande, on perçoit mieux le rôle et les attentes du gouvernement au sein de la société américaine. Cette évolution, depuis l’intérêt quasi exclusif porté à l’impératif de collecte des taxes jusqu’au mandat élargi de maintien des individus et des biens indésirables à l’extérieur de nos frontières, a souvent été influencée par les politiques « paniques « et les croisades morales8.  Ainsi, la dynamique permanente de l’escalade selon laquelle le renforcement de la loi et son application stimulent un trafic de plus en plus organisé, sophistiqué et dispersé géographiquement, entraine des appels à plus de renforcement législatif et de coercition.

Sous couvert de l’apport de bien-être et de sécurité, nous assistons à la montée d’une formidable capacité policière, intérieure et extérieure. Les enjeux du commerce illicite étant désormais considérés comme des enjeux de sécurité, nous assistons à une confusion entre les missions de strict respect de la loi et celles plus étendues de sécurité nationale et bureaucratique – à titre d’exemple, la création du département de la sécurité nationale (la plus grande réorganisation de l’état fédéral depuis 50 ans) et la prolifération de ses équipements militaires et technologiques au service de missions de lutte contre les trafics illicites. (…)

Texte © Peter Andreas – Photos © DR
Traduction © Hélène Clemente

 

  1.  Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States : AD 990-1992 (Oxford : Blackwell, 1992).   []
  2.  Voir par exemple, Moises Naim, Illicit : How Smugglers, Traffickers and Copycats are Hijacking the Global Economy ( New York : Doubleday, 2005).   []
  3.  Peter Andreas, Smuggler Nation : How Illicit Trade Made America (New York : Oxford University Press, 2013).   []
  4.  Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), texte lisible ici   []
  5.  voir par exemple, Stephen Skowronek, Building a New American State : The Expansion of National Administrative Capacities, 1877-1920 (Cambridge : Cambridge University Press, 1982), Part I.   []
  6.  Gautham Rao, The Creation of the American State : Customhouses, Law, and Commerce in the Age of Revolution (University of Chicago, PhD dissertation, Department of History, December 2008), pp. 35.   []
  7.  Peter Andreas and Ethan Nadelmann, Policing the Globe : Criminalization and Crime Control in International Relations (New York : Oxford University Press, 2006) ; Ethan Nadelmann, Cops Across Borders : The Internationalization of U.S Criminal Law Enforcement (University Park : Penn State Press, 1993).   []
  8.  Voir par exemple, James A. Morone, Hellfire Nation : The Politics of Sin in American History (New Haven : Yale University Press, 2003).   []

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